Ni rouge, ni noir, ni vert. L'autonomie rejette partis,
syndicats et toute forme de gestion et de pouvoir.
Rassembler des foules sous un même drapeau
trouve toujours son origine dans une imposture.
Seule une révolution mettra fin à un système
dont l'obsession de l'argent entraine l'humanité
vers la catastrophe.
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Dernière mise à jour :
27.02.2026
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On referme le dossier Mai 68...
Que reste-t-il de Mai 68 ? Un entretien avec un 69ard
à propos de François, par Markus Gerlach
Organdi n°3, Utopies: traces et ombres portées (octobre 2001)
http://www.organdi.net/article.php3?id_article=31
Né en 1952, fils d’un haut fonctionnaire, François a grandi en province. Après son bac en 1969, il commence des études d’économie à Paris et s’engage très vite dans les mouvements contestataires d’orientation marxiste-léniniste et maoiste. Après avoir travaillé dans l’édition, il dirige aujourd’hui [en 2001] un établissement culturel.
Quand on vous appelle aujourd’hui "68ard", est-ce que vous le prenez comme un compliment ou essayez-vous au contraire de défendre votre choix d’alors ?
Ni l’un ni l’autre, c’est-à-dire que pour moi, ce n’est pas un compliment en tant que tel, ce n’est pas non plus une attaque. Le terme "68ard" me gène un peu car c’est réduire ce qu’on a voulu faire, ce qu’on a essayé de faire, ce qu’on a fait en partie d’ailleurs; c’est le réduire à un système qui serait un système clanique, d’une certaine façon, alors que je crois qu’on n’était pas dans un système clanique, en tout cas ce n’est pas ce qu’on voulait faire.
Vous-même êtes en réalité un "69ard": vous avez passé votre bac en 69, et vous avez commencé votre activité militante après.
J’ai eu mon bac en 69. En 68, évidemment j’ai été interpellé, comme on dit, plus qu’interpellé. Je crois que le mythe de mai 68 est un peu réducteur. Il faut parler de ce qui s’est passé un peu avant d’ailleurs - de ce point de vue je suis un peu trop jeune pour pouvoir en parler -, mais aussi de tout ce qui a suivi, les quatre à cinq années qui ont suivi les événements de mai 68.
Vu d’aujourd’hui, comment décririez-vous la situation de cette époque ? Est-ce que 68 et les années suivantes ont fondamentalement changé les données ?
En fait, si vous voulez, la gauche française vivait encore sur un modèle assez archaïque et productiviste. Elle était restée sur des canons marxistes - en tout cas ce qu’elle considérait comme tels: la logique de l’usine, la logique de la classe ouvrière, la logique de Renault - vous vous rappelez l’expression, on disait à l’époque: « Quand Renault éternue, la France est malade ». De ce point de vue, ce qu’a apporté 68 et les quelques années qui ont suivi, c’est ce que le Parti Socialiste a récupéré par la suite en disant « Changez la vie ». C’est-à-dire qu’il y a la production, il y a l’usine, mais il y a aussi des questions qui, déjà, concernaient l’environnement, qui concernaient par exemple le problème de la contraception et de l’avortement - je vous rappelle que la loi Neuwirth sur la contraception est de 1967, donc relativement récente, et la loi Veil sur l’IVG date de 1975. Donc on est en plein dans cette période-là, il y avait les questions de l’immigration, du racisme, des questions de logement et des questions de transport. Autrement dit, on est passé d’une logique purement productiviste à ce qu’on appelle aujourd’hui une logique d’appréhension de l’ensemble des problèmes de société (pour ne pas dire sociétaux).
Pour vous, les questions d’ordre philosophique ou sociologique n’étaient pas au centre de vos préoccupations. Vous n’étiez pas étudiant dans une de ces matières.
Non, j’étais étudiant dans des sciences "quasi dures" mais 68 avait fait en sorte qu’on avait à l’université un corpus de réflexion relativement important, et puis à l’époque on avait des formations qu’on suivait nous-mêmes, et par ailleurs on suivait également d’autres enseignements. C’est comme ça que j’avais par hasard entendu qu’il y avait des gens qui étaient au Collège de France qui s’appelaient Foucault ou autres et qui donnaient des cours. On suivait donc aussi ces séminaires-là par exemple, même si ce n’était pas notre formation première.
Au fond, qu’est-ce qui vous a amené à cet activisme ?
Et bien, pour répondre, je paraphraserai ce qu’a dit Pierre Viansson-Ponté dans Le Monde deux ou trois mois avant 68: "La France s’ennuie". C’est vrai qu’on s’ennuyait profondément; on avait le sentiment d’être dans un carcan épouvantable. On avait bien des échos de ce qui se passait aux Etats-Unis, on avait bien entendu dire qu’ici ou là il s’y passait des choses mais on s’ennuyait profondément. On était tout de même dans une société qui était une société étriquée. Pas seulement en France d’ailleurs mais dans l’ensemble de l’Europe aussi, et donc on avait envie d’imaginer, d’inventer, de proposer, de faire autre chose.
Est-ce que vous seriez capable de décrire cette utopie d’alors ? En quoi consistait-elle ?
Cette utopie, je dirais qu’elle reposait sur une analyse théorique, même si on était assez jeunes, une analyse théorique assez élaborée, autant que faire se peut. Cette analyse se fondait sur Hegel, pour la méthode, et sur le marxisme-léninisme, et pour ce qui nous concerne d’ailleurs aussi le maoïsme, puisqu’on croyait à l’époque que c’était une des vertus extraordinaires puisque, au-delà de Marx, on était sensibles à ce que semblait dire Mao, à savoir qu’on fait la révolution en s’adaptant, en tenant compte aussi des dynamiques culturelles propres, ce qui est vrai, car la théorie de Marx repose sur une analyse de la révolution industrielle et elle ne tient pas compte des rêves que nous pouvions avoir et de la solidarité vis-à-vis du Tiers monde, vis-à-vis du Sud en tant que tel.
Notre utopie était forcément quelque chose d’égalitariste, c’est clair, mais c’était aussi quelque chose où les gens s’approprient le savoir, et qui n’était donc pas dépendant des mandarins de l’université - on les a suffisamment moqués - et indépendant de toute forme de hiérarchie. Je vous rappelle qu’un des slogans qui avait un certain impact, un des mots d’ordre assez sympa autour de 70-71 était: « Les hiérarchies, c’est comme les étagères: plus c’est haut et moins ça sert ».
Vous-même avez choisi une activité de militant plutôt théorique ou pratique ?
Pour ce qui me concerne, j’ai fait les deux en même temps. J’avais choisi de travailler -alors que je n’étais pas obligé de le faire, au départ - dans des entreprises, des usines, des imprimeries. Ça, ç’était le premier point. Mais cela consistait aussi à faire un travail de terrain dans des quartiers de Paris pour y mener au mieux des actions de sensibilisation sur les thèmes sur lesquels on travaillait. C’était à la fois des questions d’immigration, des questions de logement. Mais c’était aussi des questions internationales, la question par exemple de la Palestine et d’Israël existait déjà, pensez à la guerre des Six jours de 1967; je veux dire par là qu’on n’était pas fixé que sur des préoccupations nombrilistes franco-françaises. Cela dit, notre idée était on n’était pas dans ces quartiers par hasard puisque c’étaient des quartiers qui étaient en pleine évolution urbanistique, en pleine rénovation comme on disait à l’époque, et de fait il y avait des séries de gens appartenant à la gauche populaire qui étaient renvoyés vers les banlieues; notre idée, c’était donc de dire aussi que Paris ne devait pas être qu’une ville pour les riches - et ce n’est pas sûr qu’on ait gagné sur ce sujet, mais enfin.
Est-ce que vous pensez avoir pu transformer votre activisme de l’époque en quelque chose de durable, une constante au cours du temps qui a suivi ?
Et bien, je ne retiens pas le terme d’activisme mais je pense, pour ma personne, que j’ai effectivement retenu quelque chose - et je ne suis pas le seul, d’ailleurs, contrairement à ce qu’on peut lire et entendre souvent sur les gens qui auraient complètement abandonné leurs idées -, je pense que j’ai retenu des valeurs. Ce sont des valeurs de solidarité, ce sont des valeurs d’écoute, de travail aussi, de travail théorique et de travail sur le terrain. C’est aussi l’idée de faire bouger, de faire évoluer les choses. Ça oui, on peut dire que ça a été maintenu. Maintenant il est sûr que je ne travaille plus à l’usine, il est sûr que je ne distribue plus des tracts dans les quartiers, sûr que je ne vais pas jouer de la musique pour soutenir le Chili à la sortie du métro le soir, je ne suis plus sur ça. Ce n’est pas qu’une question d’âge d’ailleurs, j’observe qu’il n’y en a pas tellement d’autres, à part quelques-uns, qui peuvent le faire. Donc, les formes ont changé mais je crois que sur le fond, on est un certain nombre à avoir gardé des valeurs de fond qui nous unissent.
De plus, si l’on fait une analyse politique globale, on constate que le Parti Socialiste en particulier a récupéré toute une série de thèmes que nous avions eus. Ça a été d’ailleurs un grand talent de Mitterrand avec cette idée de « Changer la vie ». Ils ont récupéré toute une série de thèmes qui n’avaient pas été traités jusqu’alors. Je vous rappelle que c’était le PC qui était dominant à l’époque et le PC, c’était les patrons contre les ouvriers et réciproquement. Et là, on est passé à toute une série de thèmes que j’ai cités tout à l’heure. Il y avait par exemple aussi le débat de l’homosexualité.
Donc je crois qu’effectivement nous avons maintenu par une certaine écoute libérale (pas au sens libéral-libertaire !), une écoute de ce qui se passait, des grands mouvements qui pouvaient transcender le pays. Ça, je crois qu’on l’a fait. Et pour finir de répondre à votre question, je crois qu’on continue de le faire, bien qu’on ne le fasse pas de façon organisée, c’est clair. Aujourd’hui, premièrement, je ne participe à aucune organisation politique. Deuxièmement, je ne me reconnais pas dans tel journal ou tel autre, pour des raisons évidentes; même si je me sens proche de Libération pour avoir été parmi ceux qui ont commencé avec eux, je ne me reconnais ni dans Libération ni dans Le Monde diplomatique, même si je continue à les lire. Effectivement, je crois qu’il reste un peu un esprit, non pas de révolte mais de liberté, de libre détermination vis-à-vis de valeurs qui pour le coup restent à peu près les mêmes que ce qu’elles pouvaient être.
Aujourd’hui, on fait souvent le procès de 68, on discute du passé des soixante-huitards, notamment du cas de Jospin en ce moment. Mais souvent cela se transforme en règlements de compte. On reproche aux soixante-huitards d’œuvrer à la pérennisation d’un système qu’ils voulaient abolir à l’époque, de s’être installés justement aux postes-clef de ce système et d’en avoir profité. Qu’en pensez-vous ?
Sur la question de Jospin, cela relève apparemment du trotskisme et, de surcroît, d’une dimension presque sectaire qui s’appelle l’OCI (aujourd’hui le Parti des travailleurs) et que personne n’estimait gauchiste à l’époque.
Il y a deux grandes erreurs en 68: l’une, c’est une erreur de secte, celle du Parti des Travailleurs, dont le dirigeant historique Lambert disait que 68 avait été fait par des petits bourgeois enragés; et l’autre, c’est ce que dit Robert Linhart, pour qui j’ai néanmoins une énorme admiration, ce brillant normalien, dirigeant de l’UJCML, l’Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes - l’ancêtre de la Gauche prolétarienne - qui pensait que la manifestation de la rue Soufflot du 11 mai était une manifestation petite bourgeoise. Il a ensuite fait son auto-critique, il est ensuite allé en usine où il est resté un bout de temps. Il a écrit aux éditions de Minuit un des plus beaux livres que je connaisse et qui s’appelle "L’établi".
Pour revenir sur le procès de 68, il y a effectivement beaucoup de gens qui disent: « ils ont capté les lieux du pouvoir ». Mais on oublie souvent de dire qu’il y a eu énormément de morts: non pas par les CRS en 68, c’est-à-dire la « police bourgeoise » entre guillemets, mais il y a eu énormément de morts parce que pour beaucoup de gens, 68 a été un investissement tellement fort qu’ils en ont été déstructurés psychologiquement et qu’il y a eu un taux de suicide incroyable dans les 10 ans qui ont suivi. Ce genre de choses n’est jamais dit et ce n’est pas un hasard. Pour ceux qui restent, il ne faut pas s’étonner qu’ils se retrouvent dans des postes de pouvoir, dans l’université, dans la recherche, dans les médias, dans les institutions publiques ou autre parce que c’était en même temps des militants de terrain et des gens qui avaient une activité théorique importante; c’était à la fois des « intellectuels » et des gens qui avaient une appréhension du terrain. Ce n’était donc ni des basistes du type PC des années 50-60 ni des intellos type PC sortant de la rue d’Ulm. Vous aviez là une complémentarité de deux choses. Donc ce n’est pas étonnant que cela ait donné, à des degrés différents, André Glucksmann - on peut en penser ce qu’on veut - d’un côté et Serge July de l’autre, ou encore Jean-Luc Godard qui ne se reconnaissait pas comme maoïste mais qui était très proche de ce genre de choses.
Et à part dans l’Education Nationale où cela semble évident, pensez-vous qu’il y a des réseaux, des fonds de pensée qui sont maintenus dans certains domaines, dans des milieux professionnels par exemple, dans des instances politiques ou bien cela s’est-il délité au fur et à mesure ?
Non, ça s’est clairement délité au fur et à mesure. C’est net qu’aujourd’hui il y a des gens qui traînent dans le PS sur ce genre de choses mais il y a eu un désengagement. Les gens sont partis maintenant dans des aventures qui sont personnelles, avec l’idée de maintenir les valeurs mais on ne peut pas dire qu’il y a une mafia ou une franc-maçonnerie des anciens gauchistes "68ards" comme vous disiez, parce que les gens se retrouvent dans des aventures différentes.
Au PS en revanche on observe qu’il y a beaucoup d’anciens trotskistes notamment de la LCR. Si Jospin y était ou pas, je ne le sais pas. Ça m’est d’ailleurs un peu égal. On en retrouve beaucoup, c’est vrai, à la CFDT. On en retrouve aussi dans les journaux mais pas de façon organisée. On ne peut pas dire qu’il y a des courants d’inspiration de cette période-là dans telle ou telle organisation.
Et pour finir, après la critique faite aux Soixante-huitards, prenons la question en sens inverse: les reproches actuels semblent en grande partie être une sorte d’écho des trentenaires aux critiques que leur fait la génération de 68, à savoir le reproche de passivisme, de manque d’action, de manque d’idéaux. Quel est le regard que vous portez vous-même sur la nouvelle génération et sur la vie politique en général ?
La question est complexe parce que cela fait très ancien combattant de dire « les gens qui ont 30 ans sont nuls, etc. » même si effectivement c’est ce qu’on entend souvent. La nature humaine est ainsi faite, dirais-je. J’aurais tendance à dire qu’il y un problème de manque de travail théorique dans cette génération mais qui est lui-même lié à une certaine faillite de l’université. Il est en effet clair qu’aujourd’hui, l’université est malheureusement plus souvent un garage de l’apprentissage du savoir qu’une dynamique de développement du savoir. C’est très net sans pour autant signifier du tout que « les gens sont plus cons ». Mais il est clair qu’aujourd’hui le savoir est plus scolaire. Aujourd’hui on peut dire rapidement que, jusqu’au DEUG, les étudiants font la même chose que ce que nous faisions jusqu’au bac - non pas en terme de contenu mais en terme de méthode d’apprentissage. Toute la réflexion critique, l’apprentissage de la dimension de distanciation y sont beaucoup moins faits. Il est donc évident qu’à partir de là, on observe souvent, en moyenne statistique, des générations qui pour beaucoup sortent avec un savoir éventuellement utilitaire ou utilitariste pour la vie sociale, mais en même temps avec relativement peu de regard critique. On l’observe également avec l’évolution des consommations des produits de communication ou des produits culturels où les sociologues montrent assez clairement par là qu’on est passé à autre chose. C’est une des raisons - mais non la seule - de la crise du savoir, des sciences humaines, tant dans le domaine de la création, de la production et de la diffusion sous forme de livres comme de revues. Mais là, je dirais que ce n’est pas cette génération qui est en cause mais l’appareil éducatif en tant que tel qui a perdu sa vocation de transmettre à la fois du savoir et du corpus théorique, de l’appareil critique existant. Ça c’est le premier point.
Le second point n’est pas du tout à négliger non plus. Moi, à l’époque je hurlais comme un malade contre ce pays parce qu’il y avait en gros 4 % de taux de chômage. Les gens maintenant qui arrivent et qui effectivement se retrouvent face à un taux de chômage qui avoisine les 12 ou 13 %, avec toute l’angoisse que génère leur entrée dans le monde du travail, tout cela, pour moi, pour ma génération, est une vraie question. Moi et ma génération, nous n’avions aucune inquiétude: à un moment ou à un autre, nous aurions un travail. Aujourd’hui, dans une période de crise économique, cela ne peut qu’agir et interagir sur leurs propres comportements sociaux et leurs apports immédiats à la société.