Ni rouge, ni noir, ni vert. L'autonomie rejette partis,
syndicats et toute forme de gestion et de pouvoir.
Rassembler des foules sous un même drapeau
trouve toujours son origine dans une imposture.
Seule une révolution mettra fin à un système
dont l'obsession de l'argent entraine l'humanité
vers la catastrophe.
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Date de création : 10.03.2011
Dernière mise à jour :
11.01.2026
8702 articles
Des vagabonds aux SDF: du Moyen Âge à nos jours
par Philippe Poisson
Crimino Corpus - 11 fev 2016
https://criminocorpus.hypotheses.org/15911
Du Moyen Âge à nos jours, la présence de vagabonds constitue, de siècle en siècle, une constante dérangeante de l’histoire. Cette population d’exclus, poussée vers les villes ou les campagnes, selon les époques, générée par les bouleversements sociaux — famine, épidémie, guerre, chômage —, a toujours inquiété sédentaires et nantis.
Recouvrant, aux yeux des pouvoirs, des réalités bien différentes — du « pauvre du Christ », considéré au Moyen Âge comme le « Portier du ciel », au « sans-aveu » ennemi de l’ordre, du chemineau chapardeur au jeune festivalier « faisant la manche » — les vagabonds n’ont cessé de provoquer une double et paradoxale réaction: La compassion et la peur. La compassion permettant jadis aux riches de gagner le salut par la vertu de la charité et la peur provoquant l’hostilité haineuse et brutale. Aumône, accueil et recherche d’intégration d’une part, galère, bagne, enfermement et refoulement d’autre part. Et, aujourd’hui, la tragique situation des S.D.F., entraînant dans le même temps création d’associations caritatives et décrets répressifs anti-mendicité, révèle là encore l’embarras de nos sociétés face à ses « errants ».
Dans cet ouvrage, à la fois clair et exhaustif, José Cubéro nous invite à mieux comprendre la vie fragile de ces « vaguants » et le perpétuel émoi qu’ils suscitent sur leurs pas. Histoire du vagabondage du Moyen Age à nos jours" de José Cubéro, agrégé d’histoire et professeur à Tarbes (Ed. Du Mago, 1998)
La répression du vagabond ou comment on inventa le délit d’être pauvre
par André Gueslin, historien, professeur émérite Université Paris Diderot – USPC, auteur de "D’ailleurs et de nulle part" (Fayard, 2013)
The Conversation - 25 jan 2018
https://theconversation.com/la-repression-du-vagabond-ou-comment-on-inventa-le-delit-detre-pauvre-90503
La figure du vagabond a longtemps été perçue comme celle du pauvre du Christ, jusqu’à ce que le terme vagabond (de vaguer au sens de « errer ça et là ») deviennent synonyme de menace dès la fin du XIVe siècle.
Le vagabond devient alors passible progressivement de la réclusion qui s’épanouit au XVIIe siècle dans l’Hôpital général, puis au XVIIIe dans le Dépôt de mendicité. Cet état, au XVIIIe siècle, fait l’objet de la définition juridique suivante (1764): « Seront réputés vagabonds et gens sans aveu… tous ceux, qui, depuis six mois révolus, n’auront exercé ni profession, ni métier et qui, n’ayant aucun état ou aucun bien pour subsister, ne pourront être avoués ou faire certifier de leur bonne vie et mœurs par personnes dignes de foi ». L’esprit de cette définition est repris en trois points en 1810: l’absence de domicile, d’argent et de profession (article 270 de l’ancien code pénal).
L’errance suspecte
Sous l’Empire napoléonien, l’errance continuait d’être suspectée. Un décret de 1808 prévoyait l’arrestation des mendiants vagabonds. Bientôt, le code pénal de 1810, socle de l’expérience carcérale française, intègre ce texte. Il fait de l’errance un délit (art. 269). L’article 271 dispose: « Les vagabonds ou gens sans aveu qui auront légalement été déclarés tels, seront, pour ce seul fait, punis de 3 à 6 mois d’emprisonnement et demeureront, après avoir subi leur peine, à la disposition du Gouvernement pendant le temps qu’il déterminera eu égard à leur conduite »
Ce dispositif aboutit à « surveiller et punir » selon le titre du livre de Michel Foucault paru en 1975. À la différence de la plupart des autres délits fondés sur des faits, il s’en prend à des conduites qu’il sanctionne par des peines mal définies. La sacro-sainte présomption d’innocence est violée. Par ce texte un peu aberrant au plan du droit, l’Empire réprime cette population réputée « dangereuse ». Ces dispositions vont perdurer.
La croissance, solution au vagabondage ?
Le XXe siècle est une période de développement. Il est marqué par une phase de croissance accélérée de l’ordre de 5 % entre 1945 et 1975. L’industrialisation entraîne une résorption du chômage structurel. Peu à peu, l’errance perd de l’importance. Si l’enfermement diminuait, des formes de contraintes par corps ou tout simplement de nombreuses tracasseries policières résistaient. Le délit de vagabondage avait décliné sur le temps long du XXe siècle rendant désuet le code civil sur ce point.
Par une sorte de darwinisme social, dans un contexte de progrès économique, l’idée se répand que l’errance va disparaître d’elle-même. C’est en quelque sorte l’aboutissement d’une période heureuse au cours de laquelle les Français avaient voulu croire que l’errance n’était qu’une pathologie du développement inachevé.
Dans le cadre de la préparation d’un nouveau code à la fin des "Trente Glorieuses", il est envisagé alors de supprimer les articles répressifs concernant le vagabondage. Mais l’adoption est relativement longue. En conséquence, il faut attendre la promulgation du nouveau code pénal, en mars 1994, pour que cette suppression prenne un caractère officiel. Désormais, mendicité et vagabondage ne sont plus des délits. L’antique présomption de culpabilité à l’égard des errants disparaissait donc.
Cacher cette mendicité que je ne saurais voir
Les crises, postérieures à 1973, remettent en route des flux de vagabonds, désormais désignés par le fameux vocable SDF (sans domicile fixe). L’espace rural et les centres des villes, détenteurs de la richesse, particulièrement les zones achalandées, sont à nouveau marqués par la présence de nombreux errants. Les Français affichent alors une double réaction. D’un côté, ils craignent de tomber dans cette condition; de l’autre, ils entendent profiter de la société de consommation sans entrave.
Comme au XIXe siècle, la vue semble gênée par cette mendicité errante: le spectacle de quémandeurs en état d’ébriété et stationnant dans l’espace public dérange ! S’il n’est pas question de retourner à la vieille pénalisation du vagabondage, une « nouvelle répression » désormais ciblée, sourd. Les villes se protègent. Apparaissent, dès l’été 1993, les célèbres arrêtés anti-mendicité. De jure, ils consacrent le retour à une nouvelle pénalisation de l’errance.
L’État central n’est pas de reste: le 20 juillet 1995, une circulaire ministérielle recommande aux maires de prendre des mesures d’interdiction de la mendicité dans les rues très fréquentées, notamment aux alentours des centres commerciaux et dans les parcs. Les premiers arrêtés anti-mendicité sont fondés sur la notion juridique d’atteinte à l’ordre public.
Réprimer pour consommer en paix
Concrètement, les municipalités se focalisent sur les récriminations des commerçants à l’encontre des solliciteurs, qui dissuaderaient les clients de fréquenter leurs magasins. Ils se plaignent alors de l’agressivité des mendiants vagabonds, voire de leurs déprédations. La présence de leurs chiens déclencherait des peurs et éloignerait leurs clients potentiels. L’article 2 de l’arrêté, pris à La Rochelle en 1995, en dit long: « Sont interdites, du 1er mai au 30 septembre, sauf autorisation particulière, toutes occupations abusives et prolongées des rues, squares, quais, places, marchés et voies publiques, accompagnées ou non de sollicitations à l’égard des passants lorsqu’elles sont de nature à entraver la libre circulation des personnes ou bien à porter atteinte au bon ordre et à la sécurité publique. »
Au-delà du désagrément pour les citoyens de cette commune, la dimension utilitaire de l’arrêté transparaît dans les dates concernées: il s’agit de la période estivale propice au tourisme et aux flâneries marchandes. Nous trouvons là l’hostilité ouverte des commerçants à l’encontre de ces errants, perçus comme des obstacles à la bonne marche des affaires. À Toulon, en 1995, les sources de la répression sont clairement lisibles: c’est la mendicité entravant « le libre accès aux commerces ».
Cette répression municipale s’accélère en 2003 quand une loi de mars sur la sécurité intérieure punit la mendicité « agressive » et l’utilisation d’enfants pour faire l’aumône. Alors qu’elle n’était finalement que ponctuelle, la pénalisation d’origine locale tend alors à s’amplifier. Rien que pendant le premier semestre 2007, Agen, Angoulême, Argenteuil, Boulogne/Mer, Épernay, Lyon… suivent. Quelques municipalités tentent de raffiner le processus répressif. Dès 1996, Nice s’était signalée en convoyant autoritairement des clochards du centre-ville vers la grande périphérie. En 2007, à Argenteuil en région Parisienne, la municipalité autorise même l’utilisation d’un produit répulsif, émettant une odeur désagréable, pour éloigner les trimardeurs.
Cette volonté de contrôle et d’éviction de l’espace public d’individus semblant s’écarter des normes peut aller plus loin, comme en 2010, quand la police détruit un habitat de fortune dans le bois de Vincennes sous le prétexte d’insalubrité. Apparaît bientôt l’assimilation des Tsiganes et des Roms à ce vaste continent nomade. La répression revisitée à l’égard des vagabonds mendiants s’inscrit en conséquence dans la continuité des pratiques historiques. Elle procède de la traditionnelle volonté de distanciation à l’encontre des errants.
Les SDF du Moyen-Âge à aujourd'hui [Les Sans Domicile Fixe / 1ère partie]
par Najoua Ajouira, Kamilya Bachiri, Chloé Bonneton du Lycée Saint-Exupéry 1ère ES1
Les sdf blog - 05 fev 2016
https://lessdfblog.wordpress.com/les-sdf-du-moyen-age-a-aujourdhui-2/
Les SDF à travers l’histoire, un statut qui évolue
https://lessdfblog.wordpress.com/les-sdf-du-moyen-age-a-aujourdhui/
Au Moyen Âge (du Ve au XVe siècle), les vagabonds mendiants sont intégrés dans la société pour des raisons théologiques et plus précisément grâce à la religion. Les pauvres disposent d’un véritable statut social: tandis qu’ils achètent leur salut par leur grande pauvreté, les riches l’obtiennent grâce à eux par la charité. La Vie de Saint Eloi du VIIe siècle illustre nos propos: « Dieu aurait pu rendre tous les hommes riches mais il a voulu qu’il y ait des pauvres dans ce monde pour que les riches puissent acheter ainsi leurs péchés ».
Cependant, un changement s’opère à la fin du Moyen Âge avec l’accroissement de la pauvreté errante, déterminé en grande partie par des crises économiques, des épidémies (ex: la peste noire entre 1346 et 1353) et des accidents climatiques. Cela a pour effet de modifier les représentations de la pauvreté.
En effet, le vagabondage, concernant au XVe siècle environ 25 % de la population française, est de moins en moins accepté en raisons de la charge économique qu’il crée, et le sentiment de d’insécurité qu’il apporte (délinquance, criminalité). Les vagabonds sont rapidement assimilés à de « mauvais pauvres ». Le mendiant vagabond est alors une personne humiliée.
Au XIVe siècle, les vagabonds sont même accusés d’être des « empoisonneurs ». Les rumeurs accusaient les vagabonds et en particulier ceux touchés par la lèpre d’empoisonner les puits afin de provoquer un grand massacre. Le temps de la diabolisation de ces personnes apparaît.
Dans ce système répressif, deux dispositifs marqueront les XVIIe et XVIIIe siècles: l’Hôpital général créé en 1656, et les dépôts de mendicité créés en 1764. Ces dispositifs poursuivent un même objectif de réinsertion par le travail. Cependant, ces deux tentatives d’aide aux mendiants, se solderont par un échec à cause d’une société qui stigmatise ceux qu’elle ne connaît pas, les mendiants en faisant partie.
Les crises on toujours été la source du vagabondage. En effet, elles obligent les pauvres ruraux à migrer pour survivre. Cependant, la logique va se renforcer avec l’arrivée de la société industrielle et de ses crises à répétition. A Lyon par exemple, le XVIIIe siècle est marqué par une nette augmentation des prix, alors que les salaires ne suivent pas. Le chômage non indemnisé ou la quête d’un travail mieux rémunéré conduit ces derniers à prendre la route: une masse vagabonde, pauvre et essentiellement masculine (puisque sur la route, les hommes parviennent mieux que les femmes à affronter l’insécurité). Ces individus inspirent encore la compassion et la charité, tout en restant sous le coup de la répression. En effet le code pénal napoléonien créé en 1810 institue la présomption de culpabilité: le vagabond est une personne potentiellement coupable. Des troubles divers commis par des vagabonds comme le vol de linge, de nourriture ou d’argent, génèrent un rejet de la société d’autant plus élevé pour ces derniers.
Dans Les Misérables écrit par Victor Hugo et sorti en 1862, le personnage Jean Valjean, condamné au bagne pour vol (d’une baguette de pain) se retrouve vagabond à sa libération. Le roman raconte son errance. Ce récit dans lequel les personnages meurent les uns après les autres illustre bien la dureté de vivre dans la rue au XIXe siècle. Il faudra attendre la création des premières assurances sociales reposant sur une protection sociale, vers la fin du XIXe siècle, pour faire reculer la pauvreté errante.
Au cours du XXe siècle, les vagabonds sont de plus en plus présents en ville. Ce siècle est marqué par une urbanisation croissante et un déclin de l’emploi saisonnier agricole. Parallèlement à ces changements, l’ampleur du phénomène décline tout au long des trois premiers quarts du XXe siècle. Le développement économique du pays et la mise en place progressive de l’État social expliquent ce recul, particulièrement prononcé durant les Trente Glorieuses (de 1946 à 1975). D’un côté, toute une partie des nombreux pauvres valides travaille; de l’autre, l’État assure une protection contre bon nombre de risques sociaux qui, justifiaient avant l’errance et la mendicité (vieillesse, invalidité, chômage, etc.). Moins nombreux, les clochards sont aussi mieux acceptés, parfois perçus comme une part irréductible de pauvres inadaptés dans un pays riche, tantôt vu positivement pour la liberté qu’ils incarnent en échappant aux contraintes de la société capitaliste et productiviste.
La période de 1970 à nos jours est marquée par une montée de la pauvreté errante. La relative sérénité économique de la période précédente avait permis d’empêcher le phénomène de croître. Cependant la crise de 1973 qui annonce pour les décennies à venir la montée du chômage, de la pauvreté et de l’insécurité de l’emploi, fait apparaître une nouvelle catégorie de pauvres, appelés les "SDF". Ceux-ci sont d’avantage définis par l’absence de logement que par l’itinérance.
Aux conséquences de la crise économique s’ajoutent ainsi les problèmes de logements. Cette pauvreté des plus visibles (observable dans la rue, le métro) est légalement tolérée depuis l’instauration du nouveau code pénal de mars 1994 qui met fin au délit de mendicité. À défaut de faire disparaître les sans domicile fixe, les pouvoirs publics essaient aujourd’hui de prendre des mesures afin de mettre à distance les SDF dans un souci d’hygiène sociale (éloignement des centre-ville, des centres commerciaux, etc.). Ils tentent ainsi de cacher un phénomène qui n’en demeure pas moins réel et préoccupant, justifiant ainsi l’intervention des œuvres privées et des mesures d’assistance de l’État (RMI, CMU).
Les SDF aujourd’hui, qui sont-ils ?
https://lessdfblog.wordpress.com/qui-sont-les-sdf-en-france/
Les SDF sont des personnes privées de logement personnel, dormant dans un endroit non prévu pour l’habitation (rue, jardin public, gare, etc.), ou bien hébergées en urgence, ou pour une durée plus longue, par une association ou un organisme d’aide. Ironiquement, c’est le manque de logement qui provoque des difficultés pour s’informer sur les SDF. L’Insee et l’Ined ont mené, l’enquête nommée « Sans-domicile » (2012) afin de mieux connaître leurs caractéristiques socio-démographiques. Cette enquête s’est faîtes auprès des personnes fréquentant les services d’hébergement ou de distribution de repas dans les agglomérations d’au moins 20.000 habitants. C’est grâce à celle-ci que nous allons vous expliquer qui sont les SDF en France.
En 2012, dans ces agglomérations, 81.000 adultes, accompagnés de 31.000 enfants, sont « sans-domicile ». 56 % des adultes sont nés à l’étranger: parmi eux, 1/3, le plus souvent originaires de pays d’Europe centrale ou orientale, ne parlent pas le français.
Par rapport aux personnes possédant un logement ordinaire, on compte parmi les SDF 3 fois plus de personnes nées dans un pays du Maghreb ou de l’Europe de l’est et 12 fois plus de personnes originaires d’un pays de l’Afrique subsaharienne. A ces adultes s’ajoutent 31.000 enfants: 3/4 d’entre eux accompagnent des sans-domicile nés à l’étranger.
Les femmes représentent 38 % des SDF. Elles sont plus nombreuses parmi les sans-domicile francophones nés à l’étranger, mais dans cette catégorie, elles restent néanmoins minoritaires (43 %) par rapport aux hommes.
Les sans-domicile, qu’ils soient nés en France ou à l’étranger et qu’ils soient francophones ou non, sont nettement plus jeunes que le reste de la population: globalement, plus d’un quart a entre 18 et 29 ans (contre 20 % des adultes en population générale), 1 sur 2 a entre 30 et 49 ans (contre 33 %), enfin moins d’un quart a 50 ans ou plus (contre 47 %). Les seniors sont particulièrement peu nombreux parmi les sans-domicile nés à l’étranger non francophones (14 %).
Les sans-domicile présentent des profils assez différents selon qu’ils sont nés en France ou non. Ainsi, les femmes et plus généralement les familles sont plus nombreuses parmi les sans-domicile nés à l’étranger. De plus, ces derniers sont fortement implantés dans l’agglomération parisienne. L’offre d’hébergement des sans-domicile dépend de leurs caractéristiques et situations personnelles et familiales. Les familles sont en effet rarement laissées dans la rue ou hébergées dans des centres d’urgence : elles sont en priorité accueillies dans des logements fournis par une association ou un organisme d’aide. Néanmoins, les sans-domicile nés à l’étranger avec enfants bénéficient moins souvent de cette solution d’hébergement plus stable, en particulier dans les grandes agglomérations hors Paris.
1 sans-domicile sur 3 vit avec moins de 300 € par mois. Parmi les sans-domicile nés à l’étranger, 45 % sont dans ce cas. Les sans-abris ne sont pas forcément toujours sans emploi. En effet 90 % des SDF ont eu une expérience professionnelle, le plus souvent comme ouvriers ou employés. 29 % environ ont même un emploi. Ces derniers ne s’en sortent pas beaucoup mieux, car les emplois qu’ils occupent sont très souvent précaires (contrats courts, temps partiel) et peu qualifiés. Leur niveau de diplôme faible et leurs difficultés dans la maîtrise du français compliquent leur insertion sur le marché du travail. 36 % des SDF recherchent un emploi, soit 5 fois plus que le reste de la population. Ainsi, plus de 3/4 sont au chômage et 70 % ont effectués une démarche en dehors de l’aide apportée par Pôle Emploi.
Les sans-domicile, particulièrement ceux nés en France, ont souvent eu une enfance marquée par des histoires familiales douloureuses. Ainsi, 1/4 des sans-domicile nés en France ont été placés dans leur enfance, en foyer ou en famille d’accueil et 20 % ont subi des violences familiales. Par l’éloignement géographique ou leur vécu familial, les sans-domicile, qu’ils soient nés à l’étranger ou en France, entretiennent des liens sociaux plutôt distendus, en particulier avec leur famille.
Les personnes seules (célibataires et sans enfant) sont nettement majoritaires parmi les sans-domicile nés en France (74 %) et plus nombreux également, mais dans une moindre mesure, parmi les sans-domicile nés à l’étranger francophones (58 %). En revanche, les personnes seules sont minoritaires parmi les sans-domicile nés à l’étranger et non francophones (39 %). Quand les sans-domicile nés en France ont des enfants (16 % des cas) ils sont un peu plus souvent seuls à les élever qu’en couple. À l’inverse, les sans-domicile nés à l’étranger accompagnés d’enfants (36 % des francophones et 47 % des non-francophones) sont bien plus souvent en couple que parents isolés.
Enfin, 10 % des sans-domicile nés en France et 6 % des francophones nés à l’étranger vivent en couple sans enfant; ils sont 14 % dans ce cas parmi les non-francophones. Les sans-domicile venant des pays d’Europe hors Union européenne ou des pays européens entrés récemment dans l’UE (en 2004 ou 2007) vivent très souvent en famille: 43 % sont en couple avec des enfants, 10 % sont parents isolés, 15 % sont en couple sans enfant. Chez les sans-domicile nés au Maghreb, c’est l’inverse: 7 sur 10 vivent sans enfant. Ceux originaires d’autres pays d’Afrique, majoritairement sans enfant, se démarquent cependant avec une part de parents isolés qui atteint 25 %. Sans prendre en compte leur situation familiale, les sans-domicile nés à l’étranger se distinguent par leur forte présence dans l’agglomération parisienne.
De manière générale, les sans-domicile sont très présents dans les grandes agglomérations et seuls 10 % d’entre eux vivent dans une agglomération entre 20.000 et 200.000 habitants. L’agglomération parisienne abrite à elle seule autant de sans-domicile que toutes les autres agglomérations d’au moins 200.000 habitants (44 % et 45 % respectivement). Ville d’arrivée pour de nombreux migrants, l’agglomération parisienne accueille 55 % des sans-domicile nés à l’étranger, contre 30 % des sans-domicile nés en France.
Enfin, 43 % des sans-domicile francophones déclarent n’avoir jamais vécu plus de 3 mois dans un logement indépendant, c’est-à-dire dans un logement où la personne, ou son conjoint, était locataire ou propriétaire. Ces personnes sont un peu plus jeunes que la moyenne: 6 sur 10 ont moins de 30 ans. Cependant, il ne s’agit pas que de jeunes personnes isolées: dans 1 cas sur 3, ces personnes qui n’ont jamais vécu dans un logement indépendant sont accompagnées d’enfant, et dans 1 cas sur 6, elles sont même en couple avec enfant. Il s’agit très souvent de sans-domicile nés à l’étranger. De fait, 40 % des personnes francophones nées à l’étranger vivant avec des enfants déclarent n’avoir jamais eu de logement indépendant contre 14 % pour leurs homologues nés en France.
Les SDF dans notre société, un parcours commun
https://lessdfblog.wordpress.com/comment-en-sont-ils-arrives-la/
Expliquer les circonstances associés à la perte de logement est complexe pour les sociologues. Certaines études raisonnent en terme de ruptures et mettent en avant le rôle déterminant des événements survenus dans l’enfance en insistant sur le rôle du contexte familiale.
A l’opposé, d’autres sociologues remettent en cause le déséquilibre entre la distribution des revenus et celle des logements. Le revenu devient ici un élément central, le prix du logement se fixant selon les lois du marché en fonction du degré de confort. Ainsi ce serait la faiblesse de leurs revenus qui empêcherait la plupart des SDF de payer les loyers des logements disponibles sur le marché.
Quand on les interroge sur les circonstances qui les ont amenés à quitter leur logement, les SDF évoquent pour 26 % le départ du domicile conjugal, 21 % la fin de la vie commune avec les parents, 19 % l’arrivée sur le territoire national, 19 % l’expulsion du logement à cause de raisons économiques, 12 % les sorties d’institutions (hôpital, prison…), et enfin 3 % pour la recherche d’un emploi ou par la mise en couple ou l’agrandissement de la famille. A chacune de ces circonstances est associée un profil particulier d’individu. Les expulsions, les sorties d’institutions ou l’immigration concernent essentiellement un public masculin. La décohabitation plutôt les hommes assez jeunes et le départ du domicile conjugal plutôt des personnes d’âges intermédiaires, homme ou femme.
On retrouve dans ces événements la plupart des ruptures décrites par certains sociologues comme Serge Paugam. Pour lui, les personnes s’adressant aux services d’aide ont connu une ou plusieurs ruptures dans leur vie: ruptures de liens conjugaux, des liens de filiation, des liens d’intégration. De plus, les interactions sont nombreuses, par exemple l’alcoolisme peut provoquer un divorce, et vice-versa.
De l’autre côté, les approches en termes d’ajustement macroéconomique et de niveau de revenus ne permettent pas totalement de répondre à la question de savoir pourquoi certaines caractéristiques socio-démographiques sont plus fréquentes chez les SDF. Par exemple, certaines personnes logées disposent de revenus plus faibles que certains SDF grâce à l’accès à un logement social ou à des allocations telles que l’APL (Aide Personnalisé au Logement).
Il paraît donc nécessaire de s’intéresser à la fois aux trajectoires familiales et sociales des individus, aux structures macroéconomiques et aux politiques sociales qui avantagent ou désavantagent certains groupes sociaux selon la rareté des biens et des ressources.
Une autre difficulté de l’analyse tient à l’importance de la variable "temps". On reste sans domicile plus ou moins longtemps selon les circonstances qui ont conduit à quitter son logement. Ainsi, en général, les personnes sorties d’institutions ou parties du domicile parental sont privées de logement depuis plus longtemps que celles qui ont quitté le domicile conjugal ou leur pays d’origine. La proportion des premières personnes est donc plus forte qu’elle ne le serait au cours d’une période de référence, par exemple au cours d’une année.
Pour savoir quels facteurs expliquent le mieux le fait d’être SDF, il est nécessaire de comparer les fréquences des éléments biographiques des sans-domiciles à celles observées dans la population générale. Il faut aussi prendre en compte les liens entre ces éléments. Par exemple, les individus qui ont perdu un de leurs parents durant leur enfance sont aussi plus nombreux à avoir connu la pauvreté ou à avoir été placés dans un foyer de la DDASS (Direction Départementale des Affaires Sanitaires et Sociales).
Les deux facteurs les plus associés à la condition de sans-domicile sont l’immigration suivie de la fragilité de la position sur le marché du travail. La première année du séjour en France est une période particulièrement difficile par rapport à l’accès au logement. Ce sont les immigrés ressortant des pays pauvres qui connaissent les difficultés de logement les plus importantes. Cependant, dix ans après leur arrivée en France, la privation de logement touche les immigrés dans des proportions semblables au reste de la population. Mais les sociologues manquent d’informations pour expliquer ce constat: certains de ces immigrés ont pu repartir dans leur pays, faute d’avoir pu trouver un domicile personnel ou d’avoir obtenu un titre de séjour.
Pour les hommes, l’immigration vient en première position et est suivie par la précarité du contrat de travail (salariés en stage et en emploi aidé (CES), ceux qui travaillent pour une agence d’intérim…). Puis, suivent le divorce et le chômage. Pour les femmes, la hiérarchie est un peu différente, l’immigration reste le premier facteur mais la perte de l’emploi dans l’année vient en 2ème position, suivi des facteurs tout autant importants: élever seule ses enfants, avoir quitter ses parents avant l’âge de 16 ans, n’avoir jamais rencontré de conjoint, exercer un travail dans le cadre d’un milieu précaire.
Avoir une situation difficile sur le marché du travail et avoir immigré sont donc des raisons fréquentes pour vivre dans la rue. Cependant, le fait de vivre sans conjoint apparait désormais comme la première caractéristique des personnes privées de logement personnel. Enfin, des variables significatifs sont à prendre en compte comme le fait d’être jeune chômeur, d’être né à l’étranger ou d’avoir connu la pauvreté durant l’enfance. Ces caractéristiques sont surreprésentés dans la population des sans-abris.
La faiblesse du revenu agit de deux façons: soit elle provoque la perte du logement, soit elle rend difficile l’accès à un nouveau logement. Certains ont des ressources tellement faibles, qu’ils ne peuvent pas s’occuper de la recherche d’un emploi (pas de téléphone, pas de vêtements convenables…). D’autres font des demandes mais celles-ci sont rejetées à cause des cautions et du manque de bulletins de salaire par exemple.
La perte du travail peut amener à quitter son domicile pour chercher un emploi ailleurs. Il existe donc un lien direct entre le chômage et la perte de logement. Un autre facteur explique ce lien: les chômeurs sont en difficulté sur le marché du logement puisqu’ils ne sont pas en mesure de présenter la garantie qu’ils pourront payer ce logement.
Sources utilisées
Livres documentaires:
André Gueslin, D’ailleurs et de nulle part, Fayard, 2013. 534 p.
Cécile Brousse, Jean-Marie Firdion et Maryse Marpsat, Les sans-domicile, La Découverte, 2008. 118 p. Collection Repères. ISBN 978-2-7071-5310-4
Roman:
Delphine De Vigan, No et moi, Le livre de poche, 2009. 256 p.
Vidéos:
Claire Lajeunie (réal), Les femmes invisibles: survivre dans la rue, France 5, octobre 2015. 1h05.
Mireille Darc (réal) et Nathalie Amsellem (co-réal), Elles sont des dizaines de milliers de sans-abris, France 2, décembre 2015. 54 min.
Marianne Van Zeller et Darren Foster, Les sans-abris d’Hollywood, National geographic channel, 2014. 45 min.
Sites internet:
Françoise Yaouancq, Alexandre Lebrere, Maryse Marpsat, Virginie Regnier (Insee), Stéphane Legleye et Martine Quaglia (Ined), L’hébergement des sans-domicile en 2012, juillet 2013. Disponible sur: http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?ref_id=ip1455
Gilles Marchand, Qui sont les sans domicile fixe ?, article du journal Sciences humaines, publié en janvier 2003. Disponible sur: http://www.scienceshumaines.com/qui-sont-les-sans-domicile-fixe_fr_2812.html
Bertrand Greco, Les oubliés de la Défense, article du Journal Du Dimanche (JDD), publié le 27 février 2010. Disponible sur: http://www.lejdd.fr/Societe/Social/Actualite/Les-oublies-de-la-Defense-175469
Mortalité des personnes sans-domicile 2012-2016 [Extrait du résumé]
Enquête "Dénombrer & Décrire"
par le Collectif Les Morts de la Rue (CMDR)
Publié en novembre 2017
http://mortsdelarue.org/spip.php?article356
(.../...)
DENOMBRER - NOMBRE DE DÉCÈS SIGNALÉS AU CMDR [Le collectif ayant été créé en 2002, il n'y donc pas de statistiques antérieures à cette date; ndc]
"SDF": 2002: 86 / 2003: 187 / 2004: 125 / 2005: 113 / 2006: 167 / 2007: 199 /
2008: 383 / 2009: 387 / 2010: 418 / 2011: 420 / 2012: 304 / 2013: 461 / 2014: 508 / 2015: 507 / 2016: 499 / 2017: 403 (recensés le 02/01/2018 par le CMDR)
"Anciennement SDF": 2012: 29 / 2013: 65 / 2014: 74 / 2015: 88 / 2016: 116 / 2017: ?
Les définitions "SDF" et "Anciennement SDF" n’ont été utilisées qu’à partir de 2012
Entre 2012 et 2016: 2.369 décès de personnes "SDF" sont signalés au Collectif les Morts de la Rue.
Le nombre de signalements augmente depuis 2012 et se stabilise depuis 2014.
Pour information, au moins 141.500 personnes sans domicile sont recensées en 2012 en France selon l’INSEE auxquelles s’ajoutent 15 à 20.000 personnes vivant en bidonville…
ESTIMATION DU NOMBRE RÉEL DE DÉCÈS
En se référant à l’étude 2008-2010 du CepiDc, le nombre réel de décès de personnes sans domicile entre 2012 et 2016 serait de 13.371 décès, soit près de 6 fois le nombre de décès connus par le Collectif.
MOIS DE DECES
Les pics de décès ne sont pas constants au cours des années. Le mois d’octobre voit une augmentation des décès pour 4 années: 2012, 2013, 2014, 2015. Les mois de janvier et décembre ont un nombre de décès élevé comme dans la population générale; mais le mois de juillet est aussi un mois avec un nombre moyen de décès élevé. On est donc bien loin d’une « explication des décès par le froid »
PRINCIPALES SOURCES DE SIGNALEMENT DES DÉCÈS
Ile-de-France: associations (35 %), partenaires institutionnels: convention avec la Ville de Paris pour l’accompagnement des morts isolés, 115, maraudes… (17 %), hôpitaux (16 %), particuliers (11 %, en hausse depuis 2012).
Province: médias (39 %). collectifs régionaux - il y a 15 collectifs en France - (31 %)
DECRIRE
Ces personnes étaient majoritairement des hommes (90,8 %) Ils sont décédés à 49,7 ans en moyenne, soit 30 ans plus tôt que la population générale masculine dont l’âge moyen au décès est de 79 ans. L’âge au décès se montre très stable entre 2012 et 2016 malgré l’évolution des profils de population, notamment les habitants en bidonville et les migrants, dont l’âge moyen très bas (26 ans) ne se reflète pas dans la moyenne d’âge nationale. Les causes de perte de logement le plus fréquemment citées sont l’immigration, l’addiction à l’alcool et la séparation conjugale. 59 % des personnes ont été décrites comme ayant des liens sociaux : amis, voisins, associations…
CAUSES DE DÉCÈS
Les causes de décès sont connues pour 53,5 % des personnes. 28 % d’entre elles sont décédées de causes violentes (accidents, agressions, suicides) soit la moitié des causes connues, et 25 % sont décédées de maladie (dont les cancers et maladies cardiovasculaires). Les jeunes sont plus touchés par les causes violentes et les plus âgés par la maladie.
LIEU DE DÉCÈS
41,3 % des personnes « SDF » sont décédées dans des abris de fortune ou sur la voie publique. 34,5 % sont décédées dans un lieu de soins (contre 57 % dans la population générale).
PARMI LES POPULATIONS LES PLUS VULNÉRABLES:
Femmes: 215 décès, soit 9,2 % de l’ensemble des décès entre 2012 et 2016
Mineurs de moins de 15 ans: 35 décès entre 2012 et 2016. Les parents étaient tous étrangers.
Migrants en Nord-Pas-de-Calais: 81 décès entre 2012 et 2016 lors de tentatives de traversées en Angleterre.
SUICIDES CHEZ LES PERSONNES "SDF"
La plupart des suicides sont des actes volontaires, sans ambiguïté. Mais certains décès peuvent poser la question de l’intentionnalité; avec d’un côté les conduites à risque ou équivalents suicidaires (prise de toxiques par exemple) et de l’autre des décès d’apparence accidentelle mais dont nous ne connaissons pas l’intention (noyades, chutes). Notre définition du suicide est ici restreinte aux cas avérés. Données existantes sur le suicide chez les personnes "SDF" Au Danemark, une étude de cohorte auprès de plus de 32.000 personnes "SDF" [1] a identifié des taux de suicide (174/100.000) plus élevés qu’en population générale (11/100.000). Un lien est trouvé avec des facteurs de risque: schizophrénie, abus de substances illicites et d’alcool, antécédents d’hospitalisation psychiatrique, passages aux urgences hospitalières. Les personnes originaires de pays avec un PIB faible ou moyen ont moins de risque de se suicider; les femmes avec des antécédents psychiatriques ont été identifiées comme des groupes à risque. A Toronto on observe aussi davantage de suicides chez les personnes "SDF" fréquentant les centres d’hébergement que dans la population générale [2].
Ces résultats se retrouvent à Sydney où le suicide représente 23 % des causes de mortalité des personnes "SDF" [3] et à Los Angeles (18 %) [2]. En France en 2009, l’étude SAMENTA [4] a montré que 21,8 % des personnes sans logement ont tenté de se suicider au cours de leur vie (contre 0,5% en population générale [5]). 15% des hommes "SDF" et 10% des femmes « SDF » présentent un risque suicidaire. L’étude met aussi en évidence la plus grande prévalence des facteurs de risque de suicide: 27% des personnes "SDF" ont une consommation excessive d’alcool et 28,6 % de stupéfiants, 31,5 % présentent des problématiques psychiatriques lourdes. Nos résultats: qu’en est-il des suicides survenus entre 2012 et 2016 et signalés au CMDR ? 69 décès par suicide ont été signalés entre 2012 et 2016. Si les nombres annuels de suicides signalés en régions semblent irréguliers, une forte augmentation apparait en Ile-de-France en 2016 comparativement aux quatre années précédentes, avec 13 décès signalés dans l’année (dont 10 dans Paris intra-muros), contre une moyenne de 2,5 par an entre 2012 et 2016. Les personnes décédées en Ile-de-France ne se connaissaient pas et ne fréquentaient pas les mêmes lieux
Après le constat d’une hausse des suicides à Paris en 2016, nous avons effectué une analyse plus spécifique sur ces 10 personnes et leurs parcours. La même analyse a été pratiquée pour les décès hors de la ville de Paris: 11 décès en 2016 dont 3 en Ile-de-France. Le faible nombre de suicides limite la portée de l’analyse mais offre néanmoins des éléments intéressants sur les facteurs de risques.
Notre étude conforte la présence de facteurs de risque de suicide connus (maladie psychiatrique, antécédent de tentative de suicide), un ratio homme/femme élevé proche de celui de la population des personnes "SDF" décédées et des éléments importants dans les circonstances de décès (notamment les ruptures récentes dans l’hébergement ou le parcours de soins). Nous n’avons que très peu d’informations sur l’existence d’addictions, un facteur de risque de suicide avéré. Ces personnes étaient pour moitié en situation de rue, certaines étaient hébergées, pour les autres l’information ne nous est pas parvenue. Eléments singuliers: on remarque la proportion importante de personnes nées hors de France et un temps d’errance toujours supérieur à un an, allant jusqu’à 10 ans.
La modalité du suicide est majoritairement la pendaison - comme en population générale en France - mais on remarque, en 2016, à Paris, un caractère spectaculaire fréquent avec 6 pendaisons dans des lieux publics très fréquentés (notamment les places et les centres commerciaux).
Les facteurs de risque tels que les addictions et les maladies psychiatriques sont présents dans les parcours de ces personnes, quoique l’échantillon ne permette pas de poursuivre davantage l’analyse. Les ruptures de parcours de soins, de prise en charge (notamment à l’issue de cures), et les deuils sont également présents. Parmi les décès parisiens de 2016, 8 personnes sur 10 sont nées à l’étranger, une dans les DOM-TOM [1] et « placée » en métropole. Ce facteur d’immigration n’a pas été identifié comme un risque dans l’étude danoise [1], mais il est probable qu’il joue un rôle dans l’intégration sociale et l’accès aux droits, influant sur la situation de précarité de la personne.
L’analyse des parcours de 2369 personnes "SDF" décédées entre 2012 et 2016 a mis en évidence les éléments suivants:
Des idées suicidaires moins fréquentes (53 personnes, soit 2,4 %) que pour la population générale vivante (3,9 %) [5]
Des antécédents de tentative de suicide beaucoup plus fréquents (39 personnes, soit 1,7 % contre 0,5 % pour la population générale) [5]
Parmi ces 65 personnes présentant ces tendances et/ou antécédents suicidaires, 4 personnes sont effectivement décédées d’un suicide avéré et deux d’un évènement externe d’intention non déterminée.
Ces données restent incomplètes et sujettes à des risques de biais importants. En résumé: un double paradoxe A la lecture des travaux sur le suicide chez les personnes "SDF", on s’attendrait à ce que le CMDR recense de nombreux décès par suicide. De fait, les facteurs de risque apparaissent plus fréquents dans la population SDF que dans la population générale. Or, premier paradoxe, si des suicides nous sont signalés, il apparait lors de la comparaison entre 2008 et 2010 avec la population générale standardisée sur l’âge et le sexe [6] que le suicide est, en France, moins fréquent chez les personnes "SDF" (5 % des décès, soit 35 décès sur 693 décès) qu’en population générale (9 % des décès). Ceci est explicable par le fait que l’intention suicidaire n’est pas toujours décelable par le médecin qui interprete alors les circonstances comme accidentelles (noyade, chute, overdose etc.), mais aussi par la sous notification des décès de personnes "SDF", ce qui tendrait à sousestimer le taux de suicides. Le second paradoxe est que le taux de suicide des personnes "SDF" en France est nettement plus faible que dans d’autres populations de personnes "SDF" de métropoles américaines, canadiennes ou australiennes. Il est possible que les suicides soient sous déclarés en France ou classés en « cause indéterminée », mais aussi que les personnes présentant ces facteurs de risque décèdent de causes accidentelles. En effet, les facteurs de risque pour le suicide et pour ces causes accidentelles pourraient être les mêmes, comme démontré dans l’étude de cohorte à Copenhague. [1]
[1] “Suicide and unintentional injury mortality among homeless people: a Danish nationwide register-based cohort study” Eur. J. 2013.
[2] W. Hawke, M. Davis, and B. Erlenbusch, “Dying without Dignity: Homeless Deaths in Los Angeles County” Policy, pp. 2000–2007, 2007
[3] N. Babidge, “Mortality among the homeless mentally ill in Sydney-A ten-year follow up,” Diss. Melb. R. Aust, 1999.
[4] A. Laporte and P. Chauvin, “Samenta: rapport sur la santé mentale et les addictions chez les personnes sans logement personnel d’Ile-de-France” 2004.
[5] F. Beck, R. Guignard, E. Du Roscoät, and T. Saïas, “Tentatives de suicide et pensées suicidaires en France en 2010” Bull Epidémiol Hebd, 2011.
[6] ONPES, “La mortalité des personnes sans domicile en France entre 2008 et 2010,” vol. 2010, pp. 1–9, 2013.
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EDIT (20 octobre 2018)
Le migrant est l’avenir du monde
par Bertrand Badie, professeur de Sciences politiques, Sciences Po – USPC
The Conversation -14 oct 2018
http://www.tamoudre.org/developpement/migrations/le-migrant-est-lavenir-du-monde/
Le débat sur la migration est stupéfiant et pourtant il dure, s’enlise et même s’encastre dans l’ordinaire de notre culture politique contemporaine. Il paralyse l’Europe qui en parle tout le temps, mais n’en délibère jamais. Il envahit les propagandes partisanes et s’impose comme une sorte de friandise électorale dont se délectent les populistes de tous poils, de droite et maintenant d’une certaine gauche. Il tétanise les gouvernements qui craignent que le respect de la vérité ou qu’un sursaut d’humanisme ne leur vaillent une chute dans les sondages.
Depuis le début de ce siècle encore tout jeune, 50.000 êtres humains sont morts au fond de la Méditerranée et l’imagination de la gouvernance humaine se limite à renforcer les contrôles, consolider « Frontex » ou désarmer l’Aquarius. Qu’est donc devenu le Conseil européen, incapable d’imaginer ce que pourrait être une politique de migration à l’aube du 3e millénaire ?
C’est pourtant bien de cela dont il s’agit: d’avoir le courage et la lucidité de penser une mondialisation dont tout le monde parle, sans jamais savoir la regarder en face et en tirer les conséquences. Nous sommes entrés dans un monde d’interdépendance et de communication généralisée pour lequel la mobilité des personnes est devenue un principe irréversible avec lequel il faut apprendre à vivre.
Nous sommes dans un monde où tout le monde voit tout le monde, ne cesse de se comparer à l’autre et de déployer un imaginaire qui est, cette fois, à la dimension de la planète tout entière. Un monde dans lequel nul ne pourra plus jamais se voir interdire de penser que la souffrance des siens pourrait être moindre ailleurs, un monde où l’absence d’avenir chez soi suscite l’espoir de trouver un correctif ailleurs.
Un monde où l’humanité est, pour la première fois dans l’histoire, tributaire de la planète tout entière. Un monde où chacun des 7 milliards et demi d’humains est comptable autant que solidaire de tous les autres. Ainsi en est-il, personne n’en a décidé, sinon le mouvement d’une histoire dont nous restons, soit dit en passant, les privilégiés…
Ce changement majeur qui affecte la profondeur de nos visions et de nos comportements est une réalité vécue avec plus d’intensité encore lorsqu’on appartient au monde de la souffrance, celle- là même qu’on ne peut plus aujourd’hui privatiser ni rejeter dans des terrae incognitae qui n’existent plus. Guère davantage derrière les murs de la souveraineté incapables de résister à la communication moderne.
Pourtant, la révolution n’est ni spectaculaire ni douloureuse: la part des populations migrantes n’est passée, en un demi-siècle, que de 2,2 % à un peu plus de 3 % de la population globale, sachant, en outre, que les migrations Sud-Nord ne représentent qu’un tiers des migrations totales !
Le pari est d’autant plus aisé à relever que les raisons positives d’intégrer les populations migrantes sont aussi nombreuses que tenues secrètes par nos politiques. Notre Europe vieillissante a besoin d’une population active renouvelée. Nos budgets sociaux ont besoin de ces actifs cotisants dont le régime de la clandestinité les prive. Celui-ci prospère en favorisant de manière scandaleuse passeurs et mafieux de tous genres dont il est agréable de penser qu’ils perdront leur emploi dans un contexte de gouvernance transparente des flux migratoires.
Mais surtout, nous avons besoin de ponts, de rencontres, de convergences et d’échanges culturels pour nous mettre au diapason de notre monde et de notre siècle. Ne nous trompons pas de pathologie: l’orthodoxie identitaire, l’archaïsme culturel, la crispation néo-nationaliste sont infiniment plus dangereux que l’ouverture au monde, que les transferts d’une culture vers l’autre qui ont invariablement permis d’amorcer les grands virages de notre histoire, comme de celle des autres… (...)