Ni rouge, ni noir, ni vert. L'autonomie rejette partis,
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Date de création : 10.03.2011
Dernière mise à jour :
30.01.2026
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Migrants connectés, le nouveau système D
par Julie Conti
Le Temps (CH) - 04 sep 2015
http://www.letemps.ch/Page/Uuid/cbd78c7e-5263-11e5-b0e6-4d604bb88ae2/Migrants_connectés_le_nouveau_système_D
Quand la photo du petit noyé de Bodrum est apparue sur les sites d’information et les réseaux sociaux en langue française ou anglaise, elle avait déjà été diffusée depuis de longues heures et en gros plan sur les pages Facebook en arabe destinées aux migrants syriens. Elle ne semblait pas choquer les internautes. D’autres images semblables avaient déjà été publiées les jours précédents. Sur ces pages très fréquentées s’affichent toutes les informations nécessaires au grand voyage: les routes à suivre, les contacts des passeurs les plus fiables ou la description de ceux qu’il vaut mieux éviter, des cartes ferroviaires, les politiques d’asile des différents pays européens et les récits de toutes les tragédies qui frappent les réfugiés sur le chemin de l’exil.
De l’eau, de la nourriture, un abri et un smartphone: voici, pas forcément dans l’ordre, les besoins des migrants d’aujourd’hui qui traversent les Balkans pour rejoindre l’Europe. Que ce soit dans les parcs de Belgrade ou la jungle de Calais, les immigrés recherchent tous des codes d’accès au wifi et des bornes électriques. Ils ne possèdent presque rien, mais leur smartphone fait partie de leurs biens les plus précieux. A chaque arrivée dans un nouveau pays, ils achètent une carte SIM pour bénéficier d’offres d’itinérance. Ils se repèrent sur Google Maps, traduisent les panneaux sur Google Translate, communiquent avec leurs proches grâce à WhatsApp, Skype ou Viber (des applications de messagerie ou de téléphonie mobile) et surtout suivent les indications laissées par leurs compatriotes sur les réseaux sociaux.
La technologie et le recours aux réseaux sociaux rendent le voyage à travers l’Europe plus facile et moins coûteux que jamais pour des milliers de réfugiés. Ces derniers peuvent se renseigner sur les moyens de transport disponibles, les rafles de la police et les points de passage aux frontières. La circulation de l’information accentue la pression migratoire sur les routes les plus sûres et les plus empruntées.
Syrien installé en Suisse depuis 30 ans, Basel Shaloub est président de l’association Help Syria qui envoie des médicaments et des habits à l’intérieur du pays. Depuis un an, il voit se développer sur Facebook des plateformes d’entraide destinées à baliser la route vers l’Europe. C’est grâce à ces renseignements fournis par et pour les Syriens que son neveu vient de rallier l’Allemagne depuis la Turquie en suivant la route des Balkans: « Même s’il n’avait pas mangé de la journée, partout où il arrivait, mon neveu cherchait avant tout du wifi. La nourriture, il s’en fichait. Dans chaque pays traversé, il commençait par acheter une carte SIM. Il se connectait à Viber et appelait ses contacts ou posait des questions sur les pages Facebook pour savoir s’il y avait eu des contrôles d’identité, connaître les coordonnées de passeurs ou les meilleurs points de passage. Quand je voyais une information utile, je la lui envoyais, mais il était toujours déjà au courant. Les nouvelles circulent vite sur ces pages et l’information est de bonne qualité ».
« Grâce à ces informations, les immigrés ont moins besoin de recourir aux passeurs », poursuit Basel Shaloub. « Ils en ont encore surtout besoin pour traverser la Méditerranée vers la Grèce ou l’Italie. Aujourd’hui, la traversée entre la Turquie et la Grèce coûte entre 600 et 800 €. C’est 2 fois moins qu’il y a quelques années. Les réseaux sociaux fournissent aussi le signalement des passeurs dangereux. Mon neveu n’avait pas beaucoup d’argent, alors il a voyagé en train, à pied et à vélo de Turquie jusqu’en Autriche avec une quinzaine d’autres personnes. Il n’a payé des passeurs que pour passer de Turquie en Grèce. Puis, plus tard pour tenter de traverser la frontière entre l’Autriche et l’Allemagne en voiture. Son voyage a duré 3 semaines.»
Une de ces pages Facebook dont on pourrait traduire le titre par "Voyage de malheurs" a été créée en juillet 2015 et compte 6.000 membres. Sa raison d’être est inscrite noir sur blanc: « Vous aide à voyager et à rejoindre l’Europe ». Et les commentaires se succèdent à un rythme effréné. On peut y lire ce message d’Abeer, daté du 27 août: « Je cherche un moyen fiable de rallier la Grèce depuis Izmir ». Le profil d’Abeer nous apprend qu’elle était enseignante à Damas. Aujourd’hui, elle tente de gagner l’Europe depuis la Turquie. Son post a rapidement reçu une dizaine de réponses. Avec des noms surtout.
Bien d’autres messages se succèdent. Un homme demande s’il risque vraiment 3 ans de prison en traversant la frontière hongroise. Un autre met en garde: il a été refoulé d’un train reliant Budapest à Munich. On y trouve aussi une carte ferroviaire de la Macédoine. Dans un autre post, le créateur de la page énumère les 5 Etats à éviter absolument en Europe. En deuxième position: la Suisse, qui traiterait les réfugiés comme des criminels. Sur le groupe "Réfugiés syriens", on trouve aussi beaucoup d’avis de recherche. Une fillette syrienne recueillie en Egypte a perdu ses parents, un homme est sans nouvelles de sa femme et de son fils qui auraient été secourus en Méditerranée.
Refusant de se laisser évincer, les passeurs placent leur publicité sur ces pages comme des agences de voyages classiques avec de jolies photos. Voyage en car d’Istanbul à Izmir, puis passage sur les îles grecques pour 1.200 $. L’annonce apparaît sur de nombreuses pages en arabe avec un numéro de téléphone turc. Un internaute se plaint dans un commentaire que la traversée se fait sur des canots pneumatiques.
D’autres trafiquants proposent leurs services, à commencer par les vendeurs de faux papiers. Sur la page "Sécuriser et faciliter le voyage vers l’UE – uniquement pour les Syriens" (10.000 membres), on peut s’offrir un passeport espagnol ou portugais pour 4.500 $, un certificat de naturalisation française pour 65.000 $ ou des visas Schengen pour un montant non spécifié. Chaque post renvoie vers un numéro de téléphone polonais et comprend des dizaines de "like" et de commentaires.
Les Syriens ne sont pas les seuls migrants connectés. C’est aussi le cas des Irakiens, des Erythréens ou des Somaliens. Si en Europe les smartphones sont considérés comme des objets de luxe, on trouve dans les pays en développement des appareils bas de gamme ou d’occasion bien meilleur marché. Ils remplacent la télévision, l’ordinateur et la radio. Alors que la Suisse commence à s’intéresser au paiement par téléphone portable, le système est déjà bien rodé au Kenya. Il a également été utilisé avec succès par le CICR en Somalie.
« Quand les infrastructures de distribution de l’eau ont été endommagées à Alep, nous avons posté sur Facebook des cartes interactives indiquant les points d’eau disponibles en ville, explique Francis Markus, travailleur au CICR. Les dizaines de milliers de like et de partages montrent que cela marche très bien ». La population syrienne, souvent bien éduquée et issue d’un pays qui comptait de bonnes infrastructures, est très présente sur les réseaux sociaux, en particulier depuis le début du conflit. Mais leur utilisation reste dangereuse. Il est courant lors des barrages que des soldats de tous bords réclament les smartphones des Syriens et leurs codes d’accès à Facebook pour connaître leurs opinions politiques et leurs contacts. « Là-bas, les gens effacent tous les messages dès qu’ils les ont lus », explique Basel Shaloub.
« Aujourd’hui, environ 80 % de la communication entre les Syriens établis à l’étranger ou restés au pays passe par les applications pour smartphone ou les réseaux sociaux », dit Tawfik Chamaa, médecin genevois d’origine syrienne responsable de la section suisse de l’Union des organisations syriennes de secours médicaux (UOSSM). « Avant 2011, je ne connaissais pas Facebook, mais aujourd’hui j’administre trois pages dont l’UOSSM international et nous projetons un budget médias, basé principalement sur les nouvelles technologies, de plus de 100.000 $ d’ici à fin 2015.»
Quelques applications sont parfois créées pour les besoins spécifiques des migrants. Durant l’opération policière européenne Mos Maiorum organisée en octobre 2014, une start-up kényane, Ushahidi, a créé une carte interactive où les migrants étaient invités à rapporter les contrôles d’identité, les check points, les contrôles effectués dans les trains ou les manifestations.
S’ils facilitent la traversée de l’Europe, les smartphones peuvent aussi représenter un danger. En permettant tant aux Etats qu’aux groupes mafieux de connaître leur feuille de route, les migrants prennent le risque de tomber sur des rafles policières ou de se faire rançonner en chemin. Des migrants érythréens sont par exemple régulièrement enlevés et torturés dans le Sinaï par des groupes criminels qui réclament des rançons extrêmement élevées. Dans ce contexte, la géolocalisation devient un danger de plus sur la route de ces populations très vulnérables.
EDIT (26 septembre 2015)
De l’opposant politique à l’ingénieur, le profil des réfugiés syriens évolue
par Maryline Baumard
Le Monde - 26 sep 2015
http://www.lemonde.fr/immigration-et-diversite/article/2015/09/26/de-l-opposant-politique-a-l-ingenieur-le-profil-des-refugies-syriens-evolue_4772832_1654200.html#xtor=AL-32280515
Tous ne sont pas ingénieurs ou opposants au régime de Bachar Al-Assad. Encore moins les deux à la fois. Les Syriens réfugiés en France sont à l’étroit dans le portrait-robot qu’on pourrait dresser d’eux, même s’il contient sa part de vérité. « Le premier point commun, à mes yeux, entre les quelques centaines de Syriens que nous venons de ramener de Munich début septembre reste leur haut niveau d’éducation », pose d’emblée Mourad Derbak, le responsable de la division Europe et Moyen-Orient de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra).
« J’ai croisé là-bas beaucoup de jeunes diplômés d’écoles d’ingénieurs qui me parlaient de Total, de Schlumberger, et étaient très au fait de l’actualité du secteur pétrolier », ajoute-t-il, insistant aussi sur le nombre de « commerçants et d’artisans, parfois très réputés et bien établis dans leurs villes, qui ont tout abandonné pour fuir la guerre ». Ce qui fait dire à ce spécialiste de l’asile qu’« aujourd’hui, nous sommes dans un exode et voyons vraiment arriver la société civile syrienne ».
La surreprésentation des diplômés de l’enseignement supérieur dans cette population s’explique d’une part par le prix du voyage, qui cible les classes moyennes ou supérieures; d’autre part parce que la société syrienne entretient historiquement un rapport spécifique à l’éducation. La chercheuse Elisabeth Longuenesse, de l’Institut français du Proche-Orient à Beyrouth, estime qu’en 1990, déjà, 21 % d’une classe d’âge fréquentait l’université. Ses travaux montrent aussi que depuis les années 1960, la formation des médecins et celle des ingénieurs a été particulièrement développée pour répondre aux besoins, certes, mais aussi car ces deux titres étaient socialement valorisés.
Les données statistiques n’existent pas pour la France, mais en Allemagne, l’OCDE rappelle que 21 % des Syriens entrés entre janvier 2013 et septembre 2014 avaient fréquenté l’université… Michel Morzière, président d’honneur de Revivre, une association historique d’aide aux Syriens, observe de longue date cette surreprésentation intellectuelle: « Nous avons commencé dans les années 2000 à aider les victimes de la répression d’Hafez Al-Assad, et accueilli des dissidents qui avaient subi des peines de 20, voire 30 ans d’emprisonnement. Nous souhaitions les aider à se reconstruire ».
« Ces premières vagues de demande d’asile ont en effet concerné des opposants politiques qui avaient milité sous le père de Bachar Al-Assad, remet en perspective Mourad Derbak. Sont venus s’y ajouter, dès 2011 et le début de la guerre, une vague de jeunes blogueurs qui étaient à leur tour victimes de la répression ». Ensuite, la vague technologique a laissé place aux « arrivées d’artistes, d’intellectuels, d’écrivains, d’hommes de théâtre ou d’acteurs », poursuit M. Derbak.
En 2011, la demande syrienne d’asile en France ne se situait qu’au 42e rang et représentait seulement 0,02 % des demandes déposées dans l’Hexagone. « Ce qui n’est pas une exception puisque, traditionnellement, les ressortissants du Proche et du Moyen-Orient demandent peu l’asile chez nous », rappelle M. Derbak. Même s’il n’a rien de commun avec les flux d’entrées que connaît aujourd’hui l’Allemagne, ce flot a ensuite crû pour atteindre 300 entrées individuelles mensuelles en France depuis cet été, rappelle-t-on à l’Ofpra. Un total de 7.000 personnes ont ainsi été protégées depuis 2011. « La communauté franco-syrienne compterait quelque 20.000 personnes », ajoute M. Morzière. Mais le comptage n’est pas simple car, intégrés à la société française dont ils ont souvent pris la nationalité, les anciens réfugiés sont devenus administrativement invisibles.
Les 30.000 demandeurs d’asile, parmi lesquels une majorité de Syriens, que le chef de l’Etat s’est engagé à accueillir pourraient entraîner d’autres arrivées et diversifier les profils, puisque le statut de réfugié autorise à faire venir sa famille. Or les 600 personnes « recrutées » à Munich par l’Ofpra étaient majoritairement des hommes seuls, plutôt jeunes. Ceux qui sont mariés n’ont pas tous voulu faire subir les dangers du voyage à leur famille. Aussi, nombre de femmes et d’enfants attendent dans les camps en Turquie ou ailleurs.
En parallèle à cette opération très médiatique, l’Ofpra est allé au Liban, en Jordanie ou en Egypte chercher 450 personnes qualifiées de « vulnérables » par l’Agence des Nations unies pour les réfugiés. « Des gens en mal de soins, des blessés, des victimes de maladies chroniques qui ont été contraints à arrêter les traitements », observe Mourad Derbak. Un public assez différent de celui qui arrive individuellement, mais dont le dossier sera aussi étudié par les services de l’Ofpra.
A Kos, partir à tout prix
par Sébastien Krebs avec Julien Ricotta
Europe1 - 07 sep 2015
http://www.europe1.fr/international/migrants-a-kos-partir-a-tout-prix-2510973
KOS (Grèce) - (...) Fuir la guerre. La plupart des Syriens présents à Kos appartenaient aux classes moyennes ou supérieures. Souvent, ces familles menaient une vie confortable dans leur pays, jusqu'à ce que la guerre éclate. Certains, comme cet ingénieur en informatique de Damas, parle même parfaitement anglais. Mais il a fui le service militaire et n'a qu'une obsession: rejoindre sa sœur en Angleterre. Près de lui, un autre ingénieur a quitté sa ville, attaquée par le groupe Etat islamique.
Vendre sa maison, sa voiture. Cela fait parfois des mois qu'ils sont sur les routes. Certains ont tenté leur chance au Liban ou en Turquie, mais ils n'y voyaient pas d'avenir. Alors ces Syriens ont pris une décision radicale: ils ont tout abandonné derrière eux. Adel, lui, a vendu sa maison, sa voiture et presque tout ce qu'il possédait. Il ne lui reste que quelques centaines d'euros en poche, pour s'acheter un peu à manger et tenir le reste du voyage, mais c'est à peu près tout ce qu'il transporte avec lui. "Mes bagages ont fini à la mer. En Turquie, sur le bateau, les passeurs nous ont dit de jeter les bagages par-dessus bord. On avait droit à 2 kg par personne, je n'ai même pas de vêtements", raconte-t-il.
Expliquer aux enfants. Après avoir tout quitté, ces migrants vivent dans des conditions extrêmement précaires sur l'île de Kos. Aucun camp de réfugiés n'a été installé, les obligeant à dormir à même le sol ou dans des tentes de fortune. Alors, que dire à ses enfants lorsqu'on les emmène dans un voyage dans de telles conditions ? Ilan, une mère de famille, a décidé de ne rien leur cacher. "Ils me demandent: « quand arrive-t-on en Allemagne ? Est-ce que j'aurais ma chambre ? » Je leur dis que oui, qu'ils auront tout ça, tu auras ta propre chambre, et ton école, ils rêvent de tout ça. Et nous aussi on en rêve", souffle-t-elle.