Ni rouge, ni noir, ni vert. L'autonomie rejette partis,
syndicats et toute forme de gestion et de pouvoir.
Rassembler des foules sous un même drapeau
trouve toujours son origine dans une imposture.
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dont l'obsession de l'argent entraine l'humanité
vers la catastrophe.
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Dernière mise à jour :
16.02.2026
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En Amazonie, les indigènes marchent contre de nouveaux projets de grands barrages
par Olivier Petitjean
Observatoire des multinationales - 27 nov 2014
http://multinationales.org/En-Amazonie-les-indigenes-marchent
Les indigènes Munduruku organisent les 26 et 27 novembre une grande marche pour protester contre les nouveaux projets de mégabarrages du gouvernement brésilien en Amazonie. Partis de la ville de Santarem, les manifestants doivent longer le Tapajós, affluent de l’Amazone, pour rejoindre le site du futur barrage de São Luiz do Tapajós, qui intéresse deux entreprises françaises, EDF et GDF Suez.
Une des seules régions encore préservées de l’Amazonie, le bassin du rio Tapajós abrite une biodiversité extrêmement riche et encore peu étudiée. La construction de grands barrages ne manquerait pas d’occasionner, directement et indirectement, une déforestation massive, et d’affecter gravement l’équilibre des écosystèmes locaux, avec des conséquences irréversibles. Les indigènes y voient une atteinte à leur territoire et à leur identité (théoriquement protégés par la Constitution brésilienne), et ont annoncé qu’ils s’opposeraient par tous les moyens à la construction de ces ouvrages.
Quelques centaines de kilomètres vers l’Est, le mégabarrage de Belo Monte, défraie la chronique depuis des années. Ce grand projet – prévu initialement sous la période de dictature militaire, abandonné lors du retour à la démocratie puis relancé au nom de l’« accélération de la croissance » – a suscité l’opposition acharnée des indigènes et des environnementalistes brésiliens, qui se sont attiré la sympathie d’une bonne partie de la communauté internationale. Pas suffisamment cependant pour refroidir les ardeurs du gouvernement brésilien et des entreprises intéressées à la construction de nouveaux mégabarrages sur le rio Tapajós et ses affluents [1]. Parmi ces dernières, deux entreprises françaises, EDF et GDF Suez.
Que viennent-elles donc faire dans cette galère ? Toutes deux ont participé au « Groupe d’études Tapajós » (GET), destiné à étudier la « faisabilité » de grands barrages dans le bassin du rio Tapajós. Les activités du GET ont contribué à envenimer les relations entre les peuples indigènes locaux et l’administration fédérale, qui n’a pas hésité à faire appel à l’armée. Toutes deux sont déjà actives dans le secteur des grands barrages en Amazonie, GDF Suez depuis plus longtemps que sa rivale EDF, qui vient juste de racheter le barrage de Sinop, non loin de là. Toutes deux ont publiquement évoqué leur candidature pour la construction du barrage de São Luiz do Tapajós, le plus grand et le plus potentiellement destructeur des ouvrages hydroélectriques projetés dans le bassin.
Les enchères destinées à choisir le consortium qui construira ce barrage devaient se tenir en décembre 2014, mais elles ont été soudainement annulées du fait de l’opposition d’une partie de l’administration brésilienne, qui estimait que les garanties apportées par le GET sur la protection de l’environnement et des droits des indigènes n’étaient pas suffisantes. Les enchères sont maintenant annoncées pour le début de l’année 2015. La construction du barrage de Belo Monte avait elle aussi déjà été émaillée de batailles juridiques et administratives à répétition. Une partie du pouvoir judiciaire brésilien s’oppose systématiquement aux projets de grands barrages, au motif qu’ils portent atteinte aux dispositions légales et constitutionnelles brésiliennes sur la protection des indigènes et de l’environnement. Pour le moment, tous ces efforts ont été vains, car le gouvernement dispose d’un outil juridique datant de la dictature, la « suspenção de segurança », qui lui permet de suspendre toute décision judiciaire défavorable aux barrages au nom de la « sécurité nationale ».
En France, la campagne contre les barrages du Rio Tapajós et contre l’implication d’EDF et GDF Suez dans ces projets est animée par les ONG Amazon Watch et Planète Amazone. Le leader indigène Raoni a fait circuler un appel solennel ciblant explicitement EDF, qui a obtenu le soutien de plusieurs personnalités écologistes françaises.
[1] Les entreprises brésiliennes de BTP notamment, comme Odebrecht et Andrade Guttierez, figurent parmi les principaux financeurs de la vie politique brésilienne, y compris de la présidente Dilma Roussef et son Parti des Travailleurs. D’autre part, pour préserver sa coalition gouvernementale, Dilma Roussef a besoin des voix des élus « ruralistes », partisans du développement de l’agrobusiness, des barrages et des mines en Amazonie. De sorte que ses relations avec les peuples indigènes n’ont cessé de se tendre depuis des années (lire notre entretien avec Sonia Guajajara).
Brésil, Guyane: EDF se lance dans les grands barrages amazoniens
par Olivier Petitjean
Observatoire des multinationales - 29 nov 2014
http://multinationales.org/Bresil-Guyane-EDF-se-lance-dans
Après Alstom et GDF Suez, un troisième groupe énergétique français, EDF, se lance désormais sur le créneau des grands barrages en Amazonie. Un secteur qui s’est pourtant retrouvé sous les feux des projecteurs avec la contestation très médiatisée du mégaprojet de Belo Monte par les environnementalistes et les populations indigènes. Au Brésil, le groupe public a répondu à des appels d’offres pour de nouveaux barrages dans des régions encore préservées de l’Amazonie. Des visées qui pourraient également concerner à terme la Guyane française.
Depuis plusieurs années, deux multinationales françaises du secteur de l’énergie, Alstom et GDF Suez, participent activement au développement hydroélectrique (qualifié de « forcené » par ses critiques) de l’Amazonie brésilienne (lire Alstom et GDF Suez, au cœur de Belo Monte et du développement hydroélectrique de l’Amazonie). Une troisième, EDF, paraît décidé à se joindre à la fête. Le groupe public, dont l’État français détient 86 % des parts, participe en effet, à des titres divers, à plusieurs projets de barrages dans la région, y compris potentiellement jusqu’en Guyane française.
EDF avait connu une expérience malheureuse au Brésil après avoir racheté Light, la compagnie publique d’électricité de l’État de Rio de Janeiro dans les années 1990. La ville avait par la suite connu de nombreuses coupures d’électricité, et les problèmes financiers d’étaient accumulé, contraignant l’entreprise française au départ en 2006. EDF ne possède plus aujourd’hui au Brésil qu’une centrale thermique, dans l’État de Rio de Janeiro, à laquelle elle a récemment adjointe une unité solaire. Mais selon le journal Valor Econômico, qui s’est entretenu avec Olivier Orsini, directeur du développement international d’EDF, l’entreprise française compte bien désormais revenir petit à petit dans le pays.
En 2012, le groupe public a signé un accord global de partenariat avec son homologue brésilien Eletrobras. Ce partenariat porte à la fois sur le nucléaire et sur l’hydroélectrique. En ligne de mire, la nouvelle vague de mégabarrages appelée à se développer dans le bassin du Rio Tapajós, affluent de l’Amazone.
Le Tapajós, nouvelle frontière des grands barrages amazoniens après Belo Monte - Alors que le chantier des barrages de Jirau et Santo Antonio touchent à leur fin et que celui de Belo Monte est bien entamé, la lutte autour du développement hydroélectrique de l’Amazonie se déplace désormais vers le bassin du Rio Tapajós, à l’Ouest du Rio Xingu où est implanté Belo Monte. Il s’agit là aussi d’une région encore largement préservée, abritant une biodiversité unique et des centaines de milliers d’indigènes et de populations traditionnelles [1]. Selon les écologistes, l’impact cumulé des multiples barrages projetés dans le bassin n’a pas été sérieusement étudié, et les indigènes s’apprêtent là aussi à opposer une résistance farouche à ces aménagements. Pour l’instant, le gouvernement brésilien paraît toujours décidé à passer en force, comme il l’a fait à Belo Monte [2].
Rien de ceci ne semble déranger EDF, qui en août 2013 a répondu conjointement avec l’entreprise énergétique brésilienne Cemig à l’appel d’offres pour le barrage de Sinop (400 MW), sur le Rio Teles Pires (affluent du Tapajós). Malgré leur échec lors de cet appel d’offres, les deux firmes seraient aujourd’hui en négociation avec Alupar, l’un des concessionnaires désignés, pour reprendre ses 51 % de parts du consortium.
La presse brésilienne rapportait encore récemment qu’EDF envisageait également de concourir à nouveau, en décembre de cette année, pour obtenir le marché du barrage de São Manoel (700 MW), toujours sur le Teles Pires, qui intéressait d’ailleurs aussi GDF Suez. L’entreprise publique, que nous avons sollicitée, nous a indiqué qu’elle ne comptait pas participer aux enchères pour São Manoel. Dans le même temps, toutefois, l’un de ses cadres à Rio déclarait encore le contraire.
Comme cela a été le cas aussi bien pour Jirau et Santo Antonio que pour Belo Monte, tous les barrages du Rio Tapajós font l’objet de batailles juridico-politiques particulièrement âpres. Arguant de la violation des droits des peuples indigènes, les procureurs fédéraux ont fait annuler à plusieurs reprises en première instance ces projets de barrage. Comme pour Belo Monte, ces jugements ont été systématiquement cassés par des décisions unilatérales des autorités judiciaires supérieures, se prévalant d’une disposition légale datant de la période de la dictature autorisant la poursuite des projets au nom de la « sécurité nationale ».
En réponse à nos questions sur les critiques et les contestations qui entourent le développement des barrages en Amazonie, EDF souligne que le gouvernement brésilien impose des critères drastiques en termes de limitation des impacts sociaux et environnementaux, et assure qu’elle entend bien les respecter, et ne se serait pas engagée avec Eletrobras si cette dernière n’avait pas été exemplaire en ce domaine.
En matière de grands barrages, le seul véritable projet d’envergure dont EDF puisse se prévaloir à l’heure actuelle au niveau international est celui de Nam Theun 2 au Laos, que l’entreprise aime présenter comme un modèle de développement durable. Ce qui n’empêche pas cet ouvrage d’être lui aussi très critiqué par les écologistes et des ONG locales [3].
Des études d’impact en attendant de construire un barrage ? EDF participe d’ailleurs aussi (tout comme GDF Suez) au Grupo de Estudos do Tapajós (Groupe d’études du Tapajós, GET), coordonné par la compagnie publique Eletrobras et chargé de réaliser les études de viabilité et d’impact environnemental de tous les projets de barrage dans le bassin du Rio Tapajós. Un groupe dont le travail est loin d’être neutre, puisque trois chercheurs ont été kidnappés en juin dernier par des indigènes munduruku, qui reprochaient au Brésil de ne pas les avoir consultés sur le projet, en violation de la convention 169 de l’Organisation internationale du travail (OIT) sur les droits des peuples indigènes (un reproche récurrent en ce qui concerne les grands chantiers menés par le Brésil en Amazonie). Les chercheurs ont été libérés après médiation de la FUNAI (institution en charge des questions indiennes) et du ministère de la Justice brésilien.
Le gouvernement brésilien aurait envoyé des forces de sécurité pour escorter dorénavant les experts du GET. Selon Brent Milikan d’International Rivers, le groupe aurait également commencé illégalement à procéder à un cadastre socio-environnemental des populations riveraines du fleuve (ribeirinhos): « Ce cadastre est mis en oeuvre pour intimider et coopter les communautés locales, en donnant l’impression que les barrages sont un fait accompli et qu’ils vont retirer beaucoup d’argent de ces projets.
La presse a récemment annoncé que les études d’impact environnemental de deux nouveaux projets de barrages par le GET, ceux de São Luiz do Tapajós (6133 MW) et de Jatobá (2338 MW), seront déposées officiellement le 15 décembre prochain. Les appels d’offres pour sa construction devraient être lancés en 2014 et 2015 en cas de validation des études [4]. En réponse à nos questions, l’entreprise a confirmé qu’elle envisageait de répondre à ces appels d’offres, particulièrement pour São Luiz do Tapajós. « C’est un projet passionnant pour nous. », déclarait Éric Orsini à Valor Econômico.
D’autres projets en Guyane ? Un autre projet d’envergure se dessine en filigrane, en relation cette fois avec des territoires français. EDF est également en discussion avec Eletrobras, la Banque interaméricaine de développement et l’Agence française de développement (AFD) en vue de l’interconnexion des réseaux de transmission électrique entre les deux Guyanes, le Surinam et le Nord du Brésil. La justification officielle du projet, baptisé « Arco Norte », est de favoriser l’accès à l’électricité dans la région.
Encore au stade des études de faisabilité, le projet Arco Norte inclut aussi une évaluation des besoins énergétiques futurs de la région, et donc la possibilité de construire de nouvelles unités de génération, notamment hydroélectriques. Le patron local d’EDF, interrogé à ce sujet, ne cache pas que l’un des enjeux du projet est la construction d’un nouveau barrage en Guyane française, dans la mesure où celle-ci est selon lui en mesure d’exporter de l’électricité à ses voisins pour un prix « compétitif ». Le siège de l’entreprise à Paris, en revanche, indique qu’il est trop tôt pour évoquer les projets qui pourraient éventuellement voir le jour dans le cadre d’Arc Norte.
Selon la presse brésilienne, la véritable motivation des Brésiliens est qu’Arco Norte leur permettrait de faire réaliser hors de leurs frontières des barrages dotés de réservoirs importants, ce qui n’est plus considéré comme politiquement acceptable au Brésil. L’électricité générée serait principalement destinée au Brésil, et surtout, ces barrages avec réservoirs lui permettront de stocker l’énergie. Du point de vue des intérêts hydroélectriques brésiliens, ces futurs ouvrages seront donc complémentaires de ceux qui sont et seront construits (au fil de l’eau, c’est-à-dire avec des réservoirs moins importants) de l’autre côté de la frontière brésilienne [5]. Ils seront aussi pour le Brésil une forme d’externalisation de ses émissions de gaz à effet de serre, puisque les barrages créant des réservoirs importants sont de forts émetteurs de méthane.
En Guyane française, EDF est déjà constructeur et opérateur du barrage de Petit-Saut (116MW), achevé en 1994. Ce barrage a justement entraîné la submersion d’une surface importante de forêts (365 km², soit la plus importante retenue artificielle sur territoire français). Il constitue un véritable cas d’école en termes d’émissions de gaz à effet de serre et de dégradation de la qualité de l’eau du fait de la décomposition de la biomasse dans le réservoir.
Les discussions sur Arco Norte s’inscrivent elles aussi dans le cadre du partenariat entre EDF et Eletrobras, qui envisage aussi la réalisation conjointe de futurs barrages dans des pays tiers, en Amérique du Sud et en Afrique (Mozambique).
[1] Voir la page de la campagne Tapajós de l’ONG internationale anti-barrages International Rivers (en anglais).
[2] Même les propositions très conciliatrices du WWF, consistant à étudier quelles zones du bassin du Tapajós doivent absolument être préservées et lesquelles pourraient éventuellement être développées, restent pour l’instant ignorées.
[3] Comme GDF Suez, EDF est partie prenante du nouveau certificat « vert » de l’industrie hydroélectrique, le Hydropower Sustainability Assessment Protocol (HSAP). Un label décrié par les environnementalistes comme un exemple de greenwashing, et dont l’application au barrage de Jirau construit par GDF Suez (lire notre enquête Un barrage modèle ?) a effectivement de quoi susciter bien des interrogations.
[4] Pour Belo Monte comme pour Jirau, ces études ont toujours été validées de force par le pouvoir exécutif, malgré l’avis négatif des administrations concernées.
[5] Le site officiel d’EDF évoque seulement la possibilité de construire dans le futur des centrales au fil de l’eau et des hydroliennes.
EDIT (11 août 2017) Actualisation
Au Brésil, de nouveaux projets de barrages menacent la forêt tropicale et les populations indigènes
par Mathilde Docardie
Reporterre - 21 jul 2016
https://reporterre.net/Au-Bresil-de-nouveaux-projets-de-barrages-menacent-la-foret-tropicale-et-les
Les ressources hydroélectriques du Brésil sont immenses. Mais la construction de barrages a des impacts énormes sur l’environnement: indigènes et écologistes s’opposent aux nouveaux projets, comme celui de Tapajos.
- Actualisation - Vendredi 5 août - La construction de la centrale hydroélectrique de Tapajos a été rejetée jeudi 4 août par l’autorité environnementale brésilienne (Ibama). Les groupes indigènes et Greenpeace se sont alliés pour protester contre la construction d’un méga-barrage à Sao Luiz do Tapajos. Pour les opposants, sa construction forcerait les communautés locales Munduruku à quitter leurs lieux de vie et mettrait en danger la forêt amazonienne.
SAO PAULO - Non loin de Manaus et de Santarem, les villes principales d’Amazonie, coule le fleuve Tapajós [d’une longueur de 2 291 km], un affluent de l’Amazone. Un fleuve réputé pour ses eaux claires, qui peut atteindre par endroit jusqu’à 12 km de large. Il tient son nom des Indiens Tapajos, une tribu aujourd’hui disparue. Sur ses berges vivent désormais les Munduruku. Et ils risquent bien de disparaître à leur tour à cause d’un projet de mégabarrage qui pourrait bouleverser tout un écosystème plurimillénaire.
Du point de vue économique, l’exploitation de l’énergie de centaines de cours d’eau de son territoire est d’une importance stratégique pour le développement du Brésil. En 2015, 64 % de l’électricité produite dans le pays provenait de cette source gratuite et renouvelable. Une bénédiction dont le plus grand pays d’Amérique du Sud aurait tort de se priver, avec une des plus grandes réserves d’eau douce de la planète grâce à l’Amazone, fleuve géant. Mais le Brésil est aussi le gardien d’une grande partie d’une autre ressource naturelle vitale: la forêt tropicale amazonienne.
Si la construction de barrages n’est pas la principale cause de la déforestation [1], elle n’en a pas moins un coût environnemental et social irréversible. Selon le dernier rapport du WWF, Living Amazon, pas moins de 250 barrages sont en projet en Amazonie brésilienne. Rien que sur le fleuve Tapajós, une quarantaine de projets sont à l’étude. Le plus important d’entre eux, l’usine hydroélectrique de Sao-Luiz-de-Tapajos, devrait submerger 729 km², soit 7 fois la superficie de la ville de Paris.
La particularité des barrages hydroélectriques, c’est qu’ils dépendent de décisions politiques, et permettent donc une déforestation sur un fondement légal. C’est pourquoi les ONG de protection de l’environnement, et en premier lieu Greenpeace, se sont lancées dans des campagnes de sensibilisation de l’opinion aux menaces que représentent ces grands travaux et font pression sur les décideurs politiques.
Car chaque ouvrage a des conséquences sur la migration des poissons et des animaux aquatiques, tels que les dauphins roses, une espèce d’eau douce unique au monde; sur les routes d’approvisionnement des populations riveraines ou encore sur le trajet des alluvions, modifiant les écosystèmes. Il génère aussi des gaz à effet de serre lorsque les végétaux détruits par la montée des eaux entrent en décomposition et émettent du méthane dans l’atmosphère.
Dans une région où les scientifiques estiment que beaucoup d’espèces animales et végétales restent à découvrir, la biodiversité est menacée. « Il existe différents types de forêts. La forêt alluviale, que les indiens appellent la “Mata de Igapo”, est caractéristique des berges des fleuves amazoniens. Elle joue un rôle fondamental pour la survie des tribus, explique Danicley de Aguiar, chargé de campagne pour Greenpeace Brésil. C’est elle qui serait menacée de disparition par la rétention que créerait le barrage. Or, cette forêt a une relation très importante avec la forêt profonde, plus dense, qui constitue le cœur de l’Amazonie. Il faut donc préserver cette forêt fluviale, car elle garantit l’équilibre du système comme un tout. »
À cela il faut ajouter que, pour les besoins de ces travaux titanesques, de nouvelles routes sont ouvertes et que l’arrivée de milliers de travailleurs suppose la création d’infrastructures de vie, générant déforestation et pollution dans des zones quasiment vierges jusqu’à présent de présence humaine. L’expérience de la construction du barrage de Belo Monte, 3ème plus grand barrage hydraulique du monde, également en Amazonie, a montré à quel point les conséquences environnementales d’une usine hydroélectrique peuvent être nombreuses et complexes. Celle-ci, inaugurée en mai, vient par ailleurs d’entrer en service, malgré 30 ans de luttes indigènes, menées notamment par le chef Raoni avec le soutien de stars internationales.
Les défenseurs de l’environnement s’inquiètent donc à raison de la construction d’un nouveau mégabarrage. Greenpeace mobilise actuellement ses volontaires et soutiens pour défendre les Munduruku qui vivent dans la région contre le projet de Sao-Luiz-de-Tapajós et dénonce, dans une étude, le « business risqué de l’hydroélectrique ». L’organisation pointe notamment l’implication de grandes compagnies étrangères [2] et rappelle que ce type de projet cache souvent des affaires de corruption, comme ce fut le cas à Belo Monte [3]. Enfin, ces grands ouvrages, qui engloutissent des dizaines de millions de reals (la monnaie brésilienne) de subventions publiques et dépassent souvent leurs budgets initiaux, se révèlent parfois beaucoup moins rentables que prévu et ne bénéficient que marginalement aux populations locales [4].
Tout pourrait se jouer dans les prochaines semaines. Le président intérimaire du Brésil, Michel Temer, a annoncé qu’il attendrait la fin du processus légal qui pourrait écarter définitivement Dilma Rousseff d’ici au mois d’août, avant de lancer les appels d’offre. Cependant, il lui manque le soutien des organismes publics comme l’Ibama (l’Institut brésilien de l’environnement et des ressources naturelles) et la Funai (la Fondation national de l’indien). L’Ibama, qui accorde les autorisations environnementales pour toute infrastructure de ce type, a suspendu depuis avril 2016 ses procédures de certification. L’Institut a déclaré attendre de connaître la décision qui sera prise par rapport à la reconnaissance du territoire des indiens Munduruku. Celui-ci n’est pas encore allé jusqu’au bout du processus de « démarcation », qui ne peut être officialisé que par décret présidentiel, sur recommandation des études menées par la Funai et après avoir obtenu l’aval du ministère de la Justice.
Depuis quelques semaines, il semble que la mobilisation commence à être entendue. Mi-juillet, le ministre de l’Environnement du gouvernement intérimaire, José Sarney Filho, s’est déclaré plutôt opposé à l’idée des grands barrages hydrauliques et souhaite lancer des études pour trouver des solutions de rechange, comme l’éolien. « La résistance des Munduruku n’est pas qu’une lutte qui se restreint au Brésil, elle est mondiale. Ce sont plus d’un million de personnes qui les soutiennent à travers la pétition lancée par notre organisation, a expliqué Asensio Rordriguez, directeur exécutif de Greenpeace Brésil après sa rencontre au ministère, à Brasilia. C’était très important de le faire comprendre au ministre, parce que désormais toutes les mesures qui seront prises par rapport au complexe électrique de la rivière Tapajos seront suivi par des gens du monde entier ».
Notes
[1] Elles sont à rechercher du côté de l’agriculture, des activités minières et de l’urbanisation.
[2] L’entreprise française Engie (ex-GDF-Suez) a pris, début juillet 2016, ses distances avec les projets de grands barrages en Amazonie. Mais Greenpeace annonce vouloir encore convaincre d’autres géants de l’énergie, comme General Electrics et Siemens.
[3] Une enquête est actuellement en cours pour déterminer si des partis, notamment le Parti des travailleurs de Dilma Rousseff, la présidente brésilienne suspendue de ses fonctions dans l’attente de son procès en destitution, en a auraient touché de l’argent de la part des entreprises de construction.
[4] Sur le sujet, l’association les Amis de la Terre publiait en 2012 un livret d’information « À qui profite les grands barrages ? ».
EDIT (1er décembre 2019)
Barrage dans l'Amazonie brésilienne: L'envers du décor d'un projet enfin achevé
par Martin Bernard
RFI - 01 dec 2019
http://www.rfi.fr/ameriques/20191201-bresil-barrage-xingu-amazonie-acheve-envers-decor-indiens
Au Brésil, la dernière turbine du barrage de Belo Monte a été inaugurée en Amazonie. La centrale hydroélectrique tourne donc désormais à plein régime. Il s’agit d’un des plus grands barrages au monde, un chantier énorme, et des travaux émaillés par des polémiques. On peut d'ailleurs dire que cette infrastructure gigantesque, l'un des grands travaux de la décennie, a été achevée en catimini, comme si on ne voulait pas échauffer les esprits. Le président Jair Bolsonaro est bien venu inaugurer la 18e turbine de cette usine hydroélectrique, la 4e plus grande au monde, mais il ne s’est pas exprimé.
Au total, la capacité du barrage, construit sur le fleuve Xingu au cœur de la forêt tropicale, est de 11.000 MW. L'usine produit en moyenne, avec ses 18 turbines, 4.500 MW. À elle seule, elle doit permettre de fournir de l’énergie à plus d’un quart de la population brésilienne. Voilà pour la version officielle, le côté grandiose, pharaonique, qui justifie les quelque 10 milliards d’euros qui ont été investis dans ce projet au long cours.
Les travaux ont duré près de 10 ans. C'est un vieux projet qui vient d’aboutir, il remonte aux années 1970, sous le régime militaire, qui voulait développer le potentiel de l’Amazonie, et notamment son potentiel hydraulique; tous ces fleuves qui pourraient permettre de produire de l’électricité pour développer l’économie du pays. Rappelons que le Xingu est l’un des principaux affluents de l’Amazone.
Curieusement, ces arguments ont été repris bien plus tard par Lula, lorsqu’il était encore président. Alors que l’économie tournait à plein régime, c'est lui qui a décidé d'entamer une politique de grands travaux, y compris en Amazonie. Une politique par la suite poursuivie par Dilma Rousseff à partir de 2011. La première turbine sera inaugurée 5 ans plus tard.
En dehors des soupçons de corruption, pas encore éclaircis, c'est surtout l'impact sur l'environnement et sur la vie locale qui a été l’objet de très fortes critiques. Pour construire le barrage, il a en effet fallu inonder une surface de près de 500 km². Des dizaines de milliers de personnes ont dû être déplacées. Le mode de vie des Indiens qui habitent la région a été perturbé, même si une partie de la communauté indigène a fini par accepter l’aide fournie par l’entreprise chargée des travaux.
EDIT (16 décembre 2022)
Brésil: Un barrage menace la biodiversité en Amazonie
par Carlos Fabal, avec Joshua Howat Berger à Rio de Janeiro
AFP, TV5 Monde - 16 dec 2022
https://information.tv5monde.com/info/bresil-un-barrage-menace-la-biodiversite-en-amazonie-482084
Un poisson mort à la main, Junior Pereira regarde avec tristesse une petite mare, vestige du fleuve Xingu, affluent de l'Amazone qui passait par là avant que son cours ne soit détourné par l'imposant barrage de Belo Monte. Entre rage, détresse et impuissance, cet indigène du peuple Pupekuri a du mal à contenir son émotion quand il évoque l'impact de Belo Monte, la quatrième plus grande centrale hydroélectrique de la planète, sur son quotidien.
Un impact dévastateur sur l'écosystème d'une des régions les plus riches en biodiversité au monde, dénonce ce Brésilien de 39 ans, qui vivait de la pêche et s'est vu désemparé en l'absence du Xingu qui serpentait dans sa région de l'Etat septentrional du Para. "La pêche, c'est notre culture. Avant, nous vivions de ce que le fleuve nous apportait (...) Aujourd'hui, nous devons acheter de la nourriture en ville", déplore Junior Pereira, qui semble à cheval entre deux mondes, arborant un collier traditionnel indigène et une casquette de baseball rouge. Il désigne, dépité, le paysage autrefois inondé, que le détournement du fleuve causé par le barrage a transformé en un patchwork de flaques et petites mares pleines de poissons morts: "Nous avons perdu notre fleuve".
Le fleuve Xingu s'étend sur 2.000 km, avec de nombreuses crues lors de la saison des pluies, qui créent des "iguapos", zones de forêt inondée cruciales pour la survie de nombreuses espèces. Inaugurée en 2016, la centrale Belo Monte, qui a coûté 40 milliards de reais (environ 7 milliards d'euros) est dotée d'une capacité de 11.233 MW, soit 6,2 % de la production brésilienne d'électricité. Pour ériger le colossal barrage, il a fallu détourner le Xingu sur 100 kilomètres.
"En amont du barrage, c'est comme si la zone était dans une période de crue perpétuelle. En aval, c'est la sécheresse permanente", explique André Oliveira Sawakuchi, professeur de l'institut de géoscience de l'Université de Sao Paulo. Au grand dam des poissons et des tortues, dont le cycle de reproduction est réglé sur le volume des "iguapos". Admirant les majestueuses chutes de Jericoa, qui sont sacrées pour son peuple, le leader indigène Giliarde Juruna estime que Belo Monte est l'opposé de sa vision du progrès. "Pour nous, le progrès, c'est la protection de la forêt, des animaux, des rivières, telles qu'elles ont été créées par Dieu. La vision du progrès des blancs est totalement différente", lance-t-il. "Ils croient que ce projet est bénéfique, mais en fait, ils détruisent la nature et c'est nocif pour tout le monde, y compris pour eux".
Le projet de Belo Monte a été élaboré dans les années 70, durant la dictature militaire (1964-1985), mais le feu vert pour les travaux a été donné sous la présidence de Luiz Inacio Lula da Silva. Lula, 77 ans, vient d'être élu pour un 3e mandat, qui débutera le 1er janvier. Il est attendu au tournant, après avoir promis une politique environnementale diamétralement opposée à celle du président sortant d'extrême droite Jair Bolsonaro, qui a vu la déforestation en Amazonie augmenter fortement sous son mandat.
Belo Monte, présentée par les autorités comme une source d'énergie propre et un moteur de développement économique, n'a pas vraiment été à la hauteur des attentes. Selon l'entreprise qui gère la centrale, Norte Energia, la production moyenne d'électricité s'est élevée cette année à 4.212 MW, soit la moitié de sa capacité. Une étude récente a montré que les émissions de gaz à effet de serre ont triplé dans la région depuis que le barrage a été installé, avec notamment du méthane relâché par des arbres en décomposition. Des chercheurs de l'Institut socio-environnemental (ISA), une ONG, se sont associés aux indigènes Juruna pour élaborer un nouveau plan de gestion des eaux pour Belo Monte. Baptisé "Piracema", du nom de la période où les poissons nagent en amont du fleuve pour pondre leurs œufs, il consiste à réguler le volume d'eau du barrage en accord avec le cycle naturel des crues.
L'agence publique environnementale Ibama doit décider prochainement si Norte Energia sera contraint ou non à mettre en place ces mesures. L'entreprise n'a pas souhaité faire de commentaire au sujet de ce plan proposé par l'ONG et les indigènes, mais a assuré à l'AFP qu'elle appliquait à la lettre "le plan établi au moment de l'obtention de la licence environnementale de la centrale". Pour la biologiste Camila Ribas, de l'Institut national de recherches sur l'Amazonie, il est essentiel de modifier la gestion des eaux de Belo Monte. "Si l'on bouleverse le cycle des crues, cela provoque une série de réactions en chaîne qui pourraient sonner le glas de l'Amazonie", conclut-elle.