Le Monde d'Antigone

Ni rouge, ni noir, ni vert. L'autonomie rejette partis,
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Rassembler des foules sous un même drapeau
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dont l'obsession de l'argent entraine l'humanité
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Dernière mise à jour : 05.03.2026
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La révolte de la Gen Z transcende les frontières

Publié le 03/10/2025 à 05:29 par monde-antigone

 

Sri Lanka 2022, Bengladesh 2024...

Il y a quelques mois, c'était Kenya, Indonésie, Philippines... puis récemment Népal, Pérou, Madagascar, Maroc... L'Histoire s'accélère.

 

Née au carrefour des années 2000, au moment du boom numérique et de l'éclatement de la bulle internet, la génération Z s’affirme aujourd’hui sur tous les continents comme une force qui vient perturber le jeu politique traditionnel.

Venant 15 ans après le Printemps arabe, la vague de révolte portée par la Gen Z a pris une dimension plus étendue. Elle s'affranchit des frontières, des nationalismes et des barrières culturelles. Elle s'en prend aux inégalités, à la corruption des élites, à l'abandon des services publics d'eau et d'électricité, à la mauvaise utilisation de l'argent public. Elle réclame de meilleurs services de santé et d'éducation.

Plusieurs gouvernements et dirigeants sont tombés... en attendant des remises en question plus globales ?

 

Du Maroc à Madagascar, la génération Z fait sonner la révolte au-delà des frontières

par Grégoire Sauvage

France24 - 01oct 2025

https://www.france24.com/fr/afrique/20251001-du-n%C3%A9pal-%C3%A0-madagascar-la-g%C3%A9n%C3%A9ration-z-fait-sonner-la-r%C3%A9volte-au-del%C3%A0-des-fronti%C3%A8res-maroc-manifestations

 

Depuis 2022, une série de soulèvements menée par la génération ultra connectée, née au milieu des années 1990, fait trembler les élites vieillissantes et corrompues de plusieurs pays du Sud. Après le Népal, Madagascar et le Maroc apparaissent comme les derniers exemples de ces mobilisations où se mêlent colère sociale et solidarité numérique.

Un cliché tenace la dépeint comme apathique et peu intéressée par la politique. Mais ces dernières semaines elle a offert un sérieux démenti. En témoignent les images d'une génération Z en révolte dans les rues de Katmandou au Népal, de Jakarta en Indonésie mais aussi de Rabat au Maroc et d'Antananarivo à Madagascar, deux pays africains où la mobilisation se poursuit mercredi 1er octobre.

Depuis une semaine, la grande île de l'océan indien est secouée par un mouvement de contestation inédit né sur les réseaux sociaux à l'appel de "Gen Z Madagascar", un groupe informel composé pour l'essentiel de jeunes et d’étudiants qui se revendique "pacifique et citoyen". Si la jeunesse représente l'écrasante majorité des habitants de Madagascar dont les 2/3 avaient moins de 30 ans en 2023, selon l'UNICEF, jamais la Gen Z n'avait pris une part aussi active dans un mouvement de contestation politique.

"Ce mouvement est avant tout inédit par sa forme profondément horizontale, spontanée et décentralisée. Contrairement aux mobilisations du passé portées ou récupérées par des partis politiques, des syndicats ou des figures charismatiques, celle-ci est née d'une indignation collective organique, principalement dans des espaces numériques, et s'est structurée sans leader unique" décrypte Ketakandriana Rafitosonenseignante-chercheure en Science politique à l'Université catholique de Madagascar et membre de Transparency International. "Cela lui donne une puissance symbolique nouvelle car elle ne répond pas à une logique de conquête du pouvoir, mais à un impératif existentiel, celui de réclamer un avenir vivable", conclut l'experte.

Une culture numérique commune

Avec sa maîtrise des codes d'internet, la Gen Z a réussi à mobiliser une large part de la population dans plusieurs pays à coups de hashtags, de visuels boostés à l'IA, de vidéos au montage frénétique mais aussi d'une bonne dose de sarcasmes. Exemple avec la proposition d'Andry Rajoelina, le chef de l'État malgache, de sélectionner les candidats à des postes ministériels sur LinkedIn, tournée en ridicule par les jeunes internautes de l'île.

Cette colère sociale portée par une jeunesse connectée et révoltée contre les inégalités s'inscrit dans un mouvement transfrontalier qui a déjà touché plusieurs pays d'Asie ces derniers mois comme au Népal début septembre où le gouvernement a été balayé en quelques jours, aux Philippines ou encore en Indonésie. Avant cela, le Bangladesh, le Sri Lanka mais aussi le Kenya avaient connu des mouvements similaires.

Au Maroc, des milliers de jeunes, actifs sur la messagerie Discord, manifestent depuis samedi à l’appel d'un mouvement qui se revendique lui aussi de la Gen Z. Également Inédit par son organisation et ses modes d'actions, ses revendications s'inscrivent toutefois dans la continuité des précédents soulèvements sociaux dans le Royaume, estime le sociologue Mehdi Alioua, sociologue à Sciences Po Rabat-UIR. "On retrouve finalement les mêmes slogans avec une demande d'une vie plus digne, d'une meilleure répartition des richesses, et surtout de systèmes scolaires et médicaux qui fonctionnent. Ces jeunes voudraient jouer le jeu de la méritocratie, mais constatent que les dés sont pipés", affirme le chercheur.

À Madagascar, les manifestants revendiquent directement l'influence de ces mouvements asiatiques nés à plusieurs milliers de kilomètres, mais rendus proches par une culture numérique transnationale et des préoccupations communes, à commencer par la lutte contre les inégalités et la corruption. "Les protestations au Népal ont été un moment clé pour la création du mouvement Gen Z Madagascar. Relayé largement sur les réseaux sociaux, ces protestations en Asie ont joué un rôle majeur dans l'éveil collectif dans le pays", explique une membre du mouvement qui préfère garder l'anonymat pour des raisons de sécurité.

"Ce qui s'est passé au Népal a redonné espoir à la population malgache que c'était possible de renverser le système, que les jeunes peuvent prendre leur destin en main et que la situation du pays n'était pas une fatalité. A partir de là, des petites voix ont commencé à se faire entendre et ces dernières se sont assemblées sous le mouvement Gen Z Madagascar", raconte la jeune femme de 26 ans. Symbole de cette solidarité numérique: le drapeau pirate du manga japonais "One piece" vu aussi lors des contestations en Indonésie ou au Népal. À Madagascar, les manifestants utilisent une version remaniée où le chapeau de paille du personnage est remplacé par un couvre-chef traditionnel.

"Un moment de bascule"

Moins focalisée sur la chasse aux "népo-kids", cette jeunesse dorée asiatique qui expose un train de vie fastueux sur internet, la contestation au Maroc et à Madagascar s'attache toutefois à exposer les écarts de richesse entre la classe dirigeante et le citoyen moyen. Parmi les publications les plus populaires de l'internet malgache figurent notamment des visuels de l'ainé de la famille Rajoelina, diplômé d'une école hôtelière suisse à 150.000 € l'année, alors les 2/3 de la population vivent avec moins de 2 $ par jour.

Autre dénominateur commun de tous ces mouvements: l'appel à une réorientation des priorités de l'action public. À Madagascar, c'est le coûteux téléphérique d'Antanarivo, jugé déconnecté des besoins de la population, qui cristallise une partie de la colère de la jeunesse. Au Maroc, les manifestants pointent du doigt les sommes pharaoniques investies dans la rénovation de plusieurs stades pour la prochaine Coupe d'Afrique des nations et le Mondial 2030 au détriment des services publics.

"Il y a une interconnexion de la Gen Z, en particulier celle des pays du Sud global, dont les aînés ont mené la révolution décoloniale. Mais aujourd'hui, il y a une fracture générationnelle car ces jeunes estiment que les promesses d'une nation indépendante avec des institutions qui fonctionnent n'ont pas été tenues à 100 %", explique Mehdi Alioua. "Les points communs sont frappants entre tous ces mouvements à la fois en termes de revendications et de modes d'action avec des campagnes virales, des slogans simples et inclusifs, ainsi que le refus d'une hiérarchie classique. Dans tous ces pays, la jeunesse agit comme le révélateur d'une crise d'État profonde", analyse Ketakandriana Rafitoson.

Créatifs, audacieux et insaisissables, ces mouvements de la Gen Z restent toutefois vulnérables à la fragmentation et à la récupération politique. Comment passer de l'expression de la colère à une véritable stratégie ? Comment éviter d'être phagocyté par des partis traditionnels ? Malgré ces réserves, ces mouvements ont déjà démontré leur capacité à faire bouger les lignes en faisant tomber des gouvernements même si les défis sociaux restent énormes.

"La Gen Z n'a peut-être pas encore de projet politique formalisé. Toutefois, elle a déjà changé les termes du débat avec l'idée qu'il ne s'agit plus de survivre dans un système défaillant, mais de le transformer radicalement", estime Ketakandriana Rafitoson. "Ce n'est pas une révolte passagère, mais c'est un changement générationnel profond qui est en marche. Nous vivons peut-être aujourd'hui à travers le monde un moment de bascule".

 

Déjà en 2020 en Thaïlande, les manifestants levaient trois doigts vers le ciel, comme symboles de la contestation. Ils s'inspiraient de Katniss Everdeen, héroïne de la série "Hunger Games" de Suzanne Collins, en révolte contre un pouvoir absolu.

 

Pourquoi le drapeau de One Piece est devenu l’emblème de la révolte de la "Gen Z"

AFP, France24 - 02oct 2025

https://www.france24.com/fr/info-en-continu/20251002-pourquoi-le-drapeau-de-one-piece-est-devenu-l-embl%C3%A8me-de-la-r%C3%A9volte-de-la-gen-z

 

PARIS – "Luffy, c'est celui qui libère les peuples, qui se bat contre un gouvernement corrompu": à Madagascar, aux Philippines et ailleurs, le drapeau pirate du héros de One Piece, manga le plus vendu de l'histoire, s'est imposé en quelques semaines comme le symbole de toute une génération de jeunes manifestants.

D'abord brandie en Indonésie en août par des citoyens en signe de protestation contre le gouvernement, qui l'a menacée d'interdiction, cette tête de mort coiffée d'un chapeau de paille a été reprise par des manifestants au Népal mi-septembre, puis à Manille. Depuis fin septembre, elle essaime dans des cortèges à Madagascar, notamment sous l'impulsion des réseaux sociaux. Et en particulier du compte Instagram "Gen Z Madagascar", qui mobilise cette génération née avec l'an 2000.

"J'ai grandi avec One Piece, comme la grande majorité de la Gen Z, donc c'est devenu un symbole pour nous", explique "Kai", 26 ans, manifestant sous pseudonyme sur la grande île de l'océan Indien, où la jeunesse représente l'écrasante majorité des habitants. Pour le jeune Malgache, l'œuvre culte d'Eiichiro Oda, née en 1997 au Japon et toujours en cours de parution, porte un "message" évident de lutte contre les "gouvernements qui oppriment".

Pour Phedra Derycke, auteur de "One Piece: Leçons de pouvoir", cette réappropriation du pavillon de Monkey D.Luffy, le jeune héros au chapeau de paille qui parcourt les mers du globe afin de devenir le "roi des pirates", s'explique par la dimension "universelle" de son périple. "C'est une série qui dure depuis plus d'une vingtaine d'années, vendue à des centaines de millions d'exemplaires dans le monde, et qui véhicule des idéaux de rêve, de liberté", note l’expert. Car, au gré de ses escales sur différentes îles - souvent inspirées de pays bien réels, comme l'Egypte, l'Espagne ou le Japon -,  Luffy s'oppose à des groupes dominants.

Imaginaire d’une génération

Il devient ainsi malgré lui le héros de peuples opprimés, qui espèrent le voir mettre fin au règne cruel du gouvernement mondial, l'entité politique à laquelle sont soumis la majorité des royaumes et autres états aperçus au fil des plus de 100 tomes de la série. "Derrière l'aventure de pirates accessible à tout le monde, Oda développe beaucoup de thématiques politiques: une caste dirigeante qui profite du peuple, l'esclavage, les discriminations, le racisme...", révèle Phedra Derycke. Les mobilisations actuelles de la jeunesse sont le miroir, selon l'expert, de certaines scènes de One Piece montrant des révoltes massives contre le pouvoir en place. La nature "dépolitisée" de cette tête de mort contribue aussi à sa reprise dans différentes régions du monde, y compris en France, où elle a été vue dans les manifestations contre le gouvernement depuis septembre.

Pour Elisabeth Soulié, anthropologue et autrice de "La génération Z aux rayons X", la nature "émotionnelle" de ce symbole "unificateur" joue pour beaucoup dans sa réappropriation par une génération, impossible à comprendre sans la culture numérique qui "a construit son imaginaire". "Cette image contient de l'affect, des émotions, et celles-ci circulent à travers des représentations qui permettent de se mobiliser", souligne-t-elle, en rappelant que la génération Z se mobilise autant en ligne que sur le terrain, de manière collective, sans leader spécifique. De fait, pour Phedra Derycke, en tant que symbole de "révolte populaire contre l'ordre établi", le drapeau pirate de Luffy pourrait "gagner encore en importance dans le monde"... par mimétisme via les réseaux sociaux. Ces derniers jours, le drapeau a ainsi par exemple été signalé au Pérou.

 

EDIT (5 octobre 2025)

 

En Asie, la génération Z redéfinit les rapports de force avec le pouvoir

par Salomé Grouard– édité par Thomas Messias

Slate – 04 oct 2025

https://www.slate.fr/monde/generation-z-asie-gouvernement-manifestations-revolte-jeunesse-nepal-philippines-bangladesh-sri-lanka-indonesie

 

Dans un nombre croissant de pays asiatiques, les jeunes mènent la révolte et font vaciller les dirigeants en place. Mais l'élan insufflé sera-t-il durable ?

Des palais envahis, des chefs d'État contraints à la fuite, des régimes renversés et une jeunesse plus déterminée que jamais: depuis trois ans, plusieurs pays d'Asie sont secoués par des bouleversements politiques portés par une génération née à l'ère numérique. Du Sri Lanka en 2022 au Bangladesh en 2024, les mouvements de contestation menés par les jeunes se sont multipliés. En septembre, le Népal est venu s'ajouter à cette vague, tandis que l'Indonésie et les Philippines semblent prêtes à suivre.

« Ce que nous observons est impressionnant. Certains parlent déjà d'un “printemps asiatique”, en écho au printemps arabe », analyse la politologue Sol Iglesias. Sans gommer les différences locales, un même constat revient: un fossé croissant entre des dirigeants vieillissants et une jeunesse impatiente, une corruption endémique, des pouvoirs accaparés par des dynasties, des inégalités insupportables et un horizon économique bouché. Ces frustrations convergent et, grâce aux outils numériques, font vaciller des gouvernements autrefois jugés inamovibles. « Les mouvements étudiants ont toujours été un baromètre de la démocratie en Asie », rappelle encore Sol Iglesias. De Bangkok en 1973 à aujourd'hui, la jeunesse a souvent ouvert la voie. Mais la nouveauté, c'est désormais la puissance virale et transnationale conférée par internet.

Le Népal, étincelle et laboratoire

« Voir la jeunesse népalaise inspirer le reste de la région est extrêmement puissant », témoigne Dhrub Jung Karki, un guide touristique de 25 ans qui participait aux manifestations du 8 septembre à Katmandou. « Ça donne de la légitimité à ce qu'on a vécu ces dernières semaines ».

Le mouvement a commencé presque timidement, se rappelle-t-il, sous le hashtag #NepoBaby, utilisé sur les réseaux sociaux pour dénoncer le train de vie ostentatoire des enfants de dirigeants. Mais la réponse du Premier ministre Khadga Prasad Sharma Oli de suspendre 26 plateformes numériques a mis le feu aux poudres. Privés de Facebook ou WhatsApp, les jeunes se sont organisés sur Discord. Le 9 septembre, une manifestation d'abord pacifique a basculé dans la violence quand la police a tiré sur la foule, faisant 19 morts. En réaction, les lieux de pouvoirexécutif, législatif et judiciaire– ont été incendiés par la jeunesse: sous le coup de la colère, mais aussi sur fond de musiques issues des challenges TikTok.

Depuis, un collectif baptisé HamiNepal, fort de 160.000 membres, a ouvert un canal "Youth Against Corruption" sur Discord. Plus de 10.000 participants y ont débattu, rejoints par la diaspora, et unlive stream YouTube a rassemblé 6.000 spectateurs. À l'issue de ces discussions inédites, l'ancienne présidente de la Cour suprême, Sushila Karki, 73 ans, a été désignée Première ministre intérimaire. « Cette élection via Discord est un mélange d'espoir et de scepticisme », commente le jeune guide touristique que nous avons interrogé. « Les gens se réjouissent de voir de nouvelles voix émerger, mais le véritable changement dépendra d'actions concrètes, pas seulement de popularité en ligne ».

Une vague régionale

Pour le jeune Népalais, l'écho est évident: « Le fait que ce mouvement résonne aux Philippines et en Indonésie montre à quel point les jeunes sont connectés à travers toute la région ». Avec 97,5 millions d'internautes aux Philippines, 212 millions en Indonésie et 16,5 millions au Népal, internet s'impose comme un acteur politique central. Pour la génération Z, réseaux sociaux et messageries sont devenus des outils d'organisation et de mobilisation aussi puissants que la rue.

En Indonésie, l'indignation face aux privilèges extravagants des parlementaires a provoqué d'immenses rassemblements. Sous pression, le président Prabowo Subianto a dû sacrifier plusieurs ministres et abolir certains avantages pour calmer la rue.

Aux Philippines, des dizaines de milliers de jeunes ont convergé vers Manille pour la "Trillion Peso March" et le mouvement "Baha saLuneta", dénonçant la corruption liée aux projets de contrôle des inondations et exigeant transparence. Pour devancer la colère, le président Ferdinand Marcos Jr. (également appelé "Bongbong" Marcos) a lancé une commission anticorruption, présentée comme un geste de réactivité. Mais selon la politologue Sol Iglesias, il craignait surtout que la vague de contestation portée par la jeunesse au Népal et en Indonésie ne gagne son pays–signe que la génération Z, armée de ses outils numériques, redéfinit les rapports de force en Asie.

Les codes d'une génération

Pour cette jeunesse, la contestation ne se limite plus aux slogans austères: elle emprunte à la pop culture et aux mèmes pour frapper l'imagination.

Première cible: les «nepo babies», ces enfants de dirigeants accusés de profiter de privilèges indus. Déjà scrutés par la presse internationale – de la couverture de New York Magazine en 2022 aux mèmes sur Louis Sarkozy – ils sont devenus en Asie un symbole des blocages sociaux. Mais récemment, ils se sont également imposés comme synonymes de culture digitale: « Le népotisme n'a rien de nouveau, mais internet a rendu le phénomène drôle », résume Gazelle Emami, journaliste culturelle au New York Magazine.

En ligne, le rire agit comme un moteur: il tourne en dérision des figures d'autorité et dynamise le mouvement. Les jeunes manifestants allègent la peur et transforment la colère en énergie partagée. Chaque mème, chaque parodie devient à la fois une critique et un exutoire collectif, une manière de tenir malgré la répression. « Plus que les enfants de dirigeants, ce sont parfois les dirigeants eux-mêmes qui sont des “nepo babies”: le président philippin Bongbong Marcos est le fils du dictateur Ferdinand Marcos et sa vice-présidente Sara Duterte, la fille de Rodrigo Duterte », sourit Sol Iglesias. « Le tableau n'a rien de réjouissant ».

Autre symbole: le drapeau One Piece. Ce crâne coiffé d'un chapeau de paille, issu du manga culte, est brandi comme un symbole d'espoir et de défi. En Indonésie, il a été peint sur des murs à l'occasion de l'Independence Day. « C'est un avertissement au gouvernement pour qu'il écoute le peuple », expliquait l'artiste Kemas Muhammad Firdaus à l'agence Reuters. « Beaucoup d'Indonésiens hissent ce drapeau parce qu'ils veulent être entendus ». Ce langage visuel s'inscrit dans une tradition générationnelle: les bâtons lumineux K-pop contre le président sud-coréen, le salut à trois doigts des Hunger Games en Thaïlande, Pepe The Frog à Hong Kong ou encore les militants palestiniens grimés en Na'vi d'Avatar en 2010.

Entre espoir et incertitude

La créativité et la connectivité de la génération Z dessinent un nouveau mode de contestation, transnational et viral. Mais la question demeure: jusqu'où cette énergie peut-elle se transformer en changement politique durable ? « Il est difficile de dire si des réformes structurelles ont déjà eu lieu, mais ces manifestations secouent clairement le système », analyse Sol Iglesias. « Elles forcent les dirigeants à rendre des comptes et montrent la force de la voix des jeunes ». À Katmandou comme à Manille, à Jakarta comme à Dacca, les dirigeants savent désormais qu'ils gouvernent sous le regard scrutateur d'une génération connectée, ironique, mais implacable. Une génération qui parle la langue des mèmes, mais aussi celle de la justice et de l'avenir.