Le Monde d'Antigone

Ni rouge, ni noir, ni vert. L'autonomie rejette partis,
syndicats et toute forme de gestion et de pouvoir.
Rassembler des foules sous un même drapeau
trouve toujours son origine dans une imposture.
Seule une révolution mettra fin à un système
dont l'obsession de l'argent entraine l'humanité
vers la catastrophe.

Rubriques

>> Toutes les rubriques <<
· 37 - Lointains échos dictatures africain (402)
· 00 - Archivage des brèves (791)
· .[Ec1] Le capitalisme en soins intensifs (551)
· 40 - Planète / Sciences (389)
· 10 - M-O. Monde arabe (386)
· . Histoires et théories du passé (224)
· 20 - Japon, Fukushima (237)
· .[Ec2] Métaux, énergies, commerce (253)
· 24 - USA (310)
· 19 - Chine [+ Hong Kong, Taïwan] (322)

Statistiques

Date de création : 10.03.2011
Dernière mise à jour : 09.02.2026
8739 articles


Rechercher

Les scientifiques en haute mer, menés en bateau

Publié le 14/06/2025 à 06:13 par monde-antigone

 

Une semaine de promesses blabla.

Pas une phrase pour dire que les entreprises multinationales de l'industrie petrochimique sont les acteurs financiers, les vrais décideurs de la surexploitation des richesses, les responsables du réchauffement de la planète et des océans. Alors ? Qu'est ce que propose cette conférence ? De leur demander gentiment de faire plus attention à l'environnement ?.. Les modèles économiques sont à revoir de fond en comble. Mais on en est encore à vouloir corriger les effets sans s'attaquer aux causes...

 

Comment les scientifiques veulent percer les mystères de l’océan

par Vincent Lucchese

Reporterre - 12 jun 2025

https://reporterre.net/Percer-les-mysteres-de-l-ocean-un-defi-crucial-pour-affronter-la-crise-climatique

 

Une énorme éponge nous protège pour l’instant du chaos climatique: l’océan. Il absorbe 90 % de l’excédent de chaleur généré par nos émissions de gaz à effet de serre. Sans compter qu’il limite, en amont, l’ampleur du changement climatique en absorbant environ le quart de nos émissions de carbone. Pour combien de temps encore ? L’éponge va-t-elle arriver à saturation ? À quelle vitesse ? Dans quelle proportion et avec quelles conséquences ? Ces questions obsèdent bon nombre de climatologues et océanographes, encore incapables d’y apporter des réponses satisfaisantes.

Acteur majeur du système climatique terrestre, l’océan est paradoxalement sous-étudié par la science. En 2020, les États n’y consacraient, en moyenne, que 1,7 % de leur budget de recherche, déplorait un rapport de l’UNESCO. En amont de l’UNOC3 (la 3e Conférence des Nations unies sur l’océan qui se tient à Nice du 9 au 13 juin), un congrès scientifique mondial, porté par le CNRS et l’Ifremer, appelait les décideurs politiques à s’engager fortement pour l’océan, notamment en finançant davantage la recherche. Et en matière de relations climat-océan, les zones d’ombre à explorer sont légion.

Les mystérieuses turbulences de l’océan

« Contrairement à l’atmosphère qui est relativement transparente et qu’on observe bien par satellite, l’océan est complètement opaque à tout rayonnement, passé quelques mètres de profondeur », explique Sabrina Speich, océanographe et climatologue, professeure à l’École normale supérieure.

Il faut donc aller mesurer in situ ce qu’il se passe sous la surface. Mais les campagnes océanographiques coûtent cher et peinent à couvrir l’immensité des mers du globe. La tâche est d’autant plus ardue que l’océan est particulièrement turbulent. C’est-à-dire qu’il s’y forme une multitude de tourbillons, rendant la compréhension de la circulation océanique très difficile. « On a dans l’océan l’équivalent des cyclones et anticyclones dans l’atmosphère sauf que c’est à beaucoup plus petite échelle, de l’ordre de 50 à 100 km de diamètre, là où les anticyclones sont de taille continentale. C’est inévitable puisque l’échelle de turbulence est en partie déterminée par la densité des fluides, et que l’eau est plus dense que l’air », souligne l’océanographe Marina Lévy, directrice de recherche au CNRS.

Les connaissances se sont affinées avec le déploiement, au début des années 2000, du réseau de 4.000 flotteurs automatiques du programme international Argo. Ces bouées dérivent au gré des courants, plongent jusqu’à 2.000 m de fond et renseignent la communauté scientifique sur la température et la salinité des eaux un peu partout sur la planète, complétant les nombreux autres réseaux de bouées, marégraphes et navires gérés notamment par le Système mondial d’observation de l’océan, programme appartenant à l’UNESCO.

Les modèles numériques peinent à inclure les petits tourbillons

Évidemment, plus la science progresse, plus elle réalise la complexité colossale des phénomènes en jeu. « La topographie très complexe de la dorsale médio-atlantique, ces montagnes sous-marines au milieu de l’Atlantique qui remontent jusqu’à l’Islande, génère des mécanismes océaniques à très petite échelle. On a, pas exemple, des eaux qui vont cascader de 300 m à 2.000 m de profondeur, entre le Groenland et l’Islande », dit Virginie Thierry, physicienne océanographe et coordinatrice de la contribution française à Argo.

Créer des modèles numériques permettant de rendre compte et d’anticiper les évolutions possibles de l’océan s’apparente donc à une gageure. « Pour comprendre la réponse des océans aux évolutions climatiques futures, on a besoin d’un modèle global comprenant toute la surface de la Terre et de prendre en compte le plus de rétroactions possibles. Complexifier ainsi les modèles nécessite de la puissance de calcul, qui est mobilisée au détriment de la finesse de la résolution spatiale des simulations », expose Juliette Mignot, océanographe et directrice adjointe du laboratoire Locean.

La résolution des modèles du système Terre, l’équivalent de leurs pixels, est aujourd’hui de l’ordre de 100 km de large. Tous les phénomènes de plus petite échelle sont difficilement pris en compte et certains processus ne sont pour l’instant pas du tout intégrés. « Ces modèles sont hydrostatiques, c’est-à-dire qu’ils considèrent la vitesse verticale des eaux comme négligeable. Ces mouvements verticaux sont mal connus », illustre Sabrina Speich. De même, certains petits tourbillons, plus petits que les pixels des modèles, parfois de moins de 15 km de rayon, sont mal pris en compte, « alors même qu’ils semblent avoir un rôle clé dans les échanges avec l’atmosphère », dit l’océanographe.

La circulation océanique détraquée par le réchauffement

Inévitablement imparfaits, les modèles sont tout de même cohérents, corrigés et affinés continuellement en étant confrontés aux observations. Si leur amélioration reste un enjeu crucial, c’est parce qu’ils visent à mieux comprendre la circulation océanique globale, qui constitue le cœur du thermostat planétaire. C’est elle qui fait de l’océan une éponge climatique.

Pour comprendre ce qui concentre les efforts des océanographes, il faut revenir un instant sur le fonctionnement de cette éponge. Le moteur de cette circulation, c’est la différence de densité entre les eaux. Plus une eau est froide et salée, plus elle est dense. Or, l’océan se refroidit en approchant des pôles. Il y devient également plus salé, car lorsque l’eau se change en glace, elle rejette le sel dans l’eau de mer, où la concentration augmente donc au fur et à mesure de la formation de la banquise. Les masses océaniques aux hautes latitudes sont donc plus denses, et vont plonger en profondeur. Elles entraînent comme un tapis roulant les courants en surface depuis les zones chaudes des tropiques vers les pôles, tandis que les courants en profondeur font le chemin inverse.

Cette boucle gigantesque est appelée « circulation méridienne de retournement » ou MOC, et AMOC pour l’océan Atlantique (Atlantic Meridional Overturning Circulation). Ce mécanisme est essentiel pour les deux facettes de notre éponge planétaire. D’une part, ce brassage avec les abysses permet de stocker en profondeur la chaleur emmagasinée par l’océan. D’autre part, il transporte le CO2 qui se dissout naturellement à la surface de l’océan jusqu’aux fonds marins, permettant aux couches océaniques de surface de ne pas saturer et de continuer à retirer du CO2 de l’atmosphère. Ce qu’on appelle la « pompe physique à carbone ». Mais le changement climatique perturbe lui-même grandement cette mécanique. La fonte de la banquise et le réchauffement de l’océan vont très probablement ralentir l’AMOC dans les prochaines décennies, en modifiant sa température et sa salinité, d’après le consensus scientifique sur le sujet. Même si l’intensité et la vitesse de cet affaiblissement sont entourés de très vastes incertitudes.

La dangereuse stratification de l’océan

Au-delà de l’AMOC, le réchauffement de l’océan affaiblit dangereusement ce mélange vertical des eaux océaniques. On l’a vu: plus l’eau est chaude, moins elle est dense et moins elle peut plonger vers les profondeurs. Sous l’effet du réchauffement planétaire, la couche de surface de l’océan se réchauffe et il devient de plus en plus difficile de réunir les conditions pour qu’elle se mélange aux eaux très froides des abysses. Autrement dit, plus le contraste de température entre les couches de l’océan est important, plus l’océan est stratifié, plus cette différence de densité entre les eaux va constituer une barrière compliquée à franchir.

En 2021, une étude, publiée dans la revue Nature et menée par des chercheurs du CNRS, de Sorbonne Université, et de l’Ifremer, s’inquiétait de ce phénomène. Le réchauffement de la couche de surface stabiliserait depuis 50 ans l’océan à un rythme 6 fois supérieur aux estimations passées, entravant les capacités de mélange des eaux, donc cette absorption en profondeur de la chaleur et du CO2.

Énième illustration de la complexité et des interactions entre phénomènes océaniques: ce blocage du mélange des eaux limite également les échanges d’oxygène et de nutriments entre la surface et les abysses. Avec pour conséquence de menacer le développement du plancton, ces organismes extrêmement divers qui constituent le socle des écosystèmes marins. Or, ce plancton absorbe aussi du carbone, qu’il contribue à pomper vers les abysses lorsque les organismes et les particules organiques chutent vers le fond. « Cette pompe biologique contribue à réduire le CO2 dans l’océan de surface et à activer la pompe physique du carbone. Mais on ne sait pas si cette pompe biologique diminue ni quelles en seraient les conséquences. La plupart des modèles intègrent quelques groupes de planctons mais la réalité est beaucoup plus complexe, on travaille à l’intégrer plus finement », dit Marina Lévy.

« Tout l’enjeu de nos travaux, c’est de réduire les incertitudes, résume Virginie Thierry. On connaît très mal l’océan profond mais on sait qu’environ 10 % de la chaleur en excédent va sous les 2.000 m. On a besoin de mieux comprendre la contribution de l’océan pour boucler le bilan énergétique de la planète ». Explorer l’océan sous les 2.000 m, c’est l’ambition du déploiement des nouveaux flotteurs Argo, baptisés OneArgo, bardés de nouveaux capteurs et dont quelque 1.200 devraient être capables de plonger jusqu’à 6 000 m.

En amont de l’UNOC, Virginie Thierry et des dizaines de ses collègues internationaux signaient un article dans la revue Frontiers in Marine Science. Un appel collectif à investir « en urgence » dans le programme Argo, financé aujourd’hui pour moitié par les États-Unis, dont la politique antiscience fait craindre pour la pérennité du projet. « Un soutien financier durable et renforcé est urgent pour permettre à OneArgo de se déployer pleinement et donner à nos sociétés les moyens de préserver les nombreux services que l’océan nous rend et de faire face aux défis climatiques et environnementaux majeurs actuels », résume l’Ifremer. La plupart des océanographes dans le monde pourraient en dire autant.

 

À quoi doit servir la Conférence de l’ONU sur l’océan à Nice ?

par Géraud Bosman-Delzons

RFI - 09 jun 2025

https://www.rfi.fr/fr/environnement/20250609-lundi-6h-%C3%A0-quoi-doit-servir-la-conf%C3%A9rence-de-l-onu-sur-l-oc%C3%A9an-%C3%A0-nice

 

Après celle de New York en 2017 puis celle de Lisbonne en 2022, la France et le Costa Rica co-organisent la 3e Conférence des Nations unies sur l’océan (UNOC3), à Nice, du 9 au 13 juin. Non décisionnelle, elle doit permettre d’accélérer différentes négociations cruciales pour un océan durable, en poussant les pays – 167 représentés, environ 60 chefs d’État – à prendre des engagements [C'est pas contradictoire ?; ndc]. Derrière, la société civile fait pression. Enjeu clé, le traité BBNJ [Marine Biodiversity of Areas Beyond National Jurisdiction] est en bonne voie pour son entrée en vigueur en septembre. [Quel optimisme ! On sait pourtant que l'état des océans est complètement absent des programmes électoraux. Pourtant les océans sont les poumons de la planète; ndc]

L’UNOC a une mission bien précise: accélérer la mise en œuvre de l’Objectif de développement durable (ODD) n°14 des Nations unies sur l’océan. Décidé par les États en 2015, celui-ci vise à « conserver et exploiter de manière durable » l’océan et ses ressources.

C’est à l’initiative de la Suède et des Fidji, qui estimaient que l’océan ne pouvait être mis sur le même plan que les 16 autres ODD, que cette réunion spécifique a été mise sur pied en 2017. « Avec succès », se souvient Serge Ségura, ancien ambassadeur français de l’océan et des pôles (2015-2022). « La première UNOC a rassemblé un nombre très important d’acteurs qui n’avaient pas l’habitude de se parler sur l’océan: le secteur privé, les représentants des populations autochtones, les professionnels de la mer, des scientifiques, des diplomates et des ONG, se sont trouvés un langage commun. Cela a plu, des entreprises se sont montées, des ONG ont pu apparaître », contextualise pour RFI celui qui siège désormais à l’Académie de marine.

L’océan couvre 70 % du globe terrestre, abrite 80 % de la vie connue sur la planète, est le principal régulateur du climat et fournit l’alimentation de milliards de personnes, sans parler des emplois directs et indirects. « Sans un océan vivant, il n’y a pas de vie sur Terre », rappelle Rémi Parmentier, un vétéran de sa défense, aujourd’hui directeur du cabinet de conseil spécialisé dans l’environnement Varda Group. Cependant, malgré son importance inestimable, y compris sur le plan culturel, sa santé, sa gouvernance et sa connaissance sont longtemps demeurées dans l’ombre des préoccupations. Il coulait des jours plutôt tranquilles jusqu’à l’arrivée de l’âge industriel, de la découverte du pétrole, puis de l’accélération des progrès techniques, de la mondialisation du commerce, etc. Les pressions des activités humaines se sont alors accrues: surpêche, dégradation des écosystèmes et de la biodiversité, pollutions plastiques et chimiques, réchauffement du climat et des eaux, qui s’acidifient…

Pour parer à cette dégradation généralisée, l’ODD 14 décline des cibles à atteindre par les gouvernements. « Il y a des cibles très concrètes, explique Rémi Parmentier. Mais on n’avance pas au rythme nécessaire. Je pense à l’élimination des subventions nocives qui encouragent la surpêche, la pêche illégale et la surcapacité des flottes de pêche. On en parle depuis 1999 à l’OMC ! En 2015, le texte de l’ONU en 2015 dit de les éliminer d’ici à 2020 et ce n’est toujours pas fait… », désespère-t-il. Une autre réclame de « prévenir et réduire nettement la pollution marine de tous types, en particulier celle résultant des activités terrestres » d’ici à... 2025. Or, la trajectoire actuelle est inverse: la quantité de déchets plastiques qui flotte sur les mers n’a jamais été aussi grande et pourrait atteindre le milliard de tonnes en 2060, tandis que le recyclage stagne à 10 %.

Sur la dizaine de cibles, la majorité est loin d’être atteinte. « Il y a des progrès, tempère Serge Ségura. Il y a par exemple une prise de conscience chez beaucoup d’industriels que l’économie bleue, ça veut dire veiller au développement durable. Mais la dégradation et les effets du changement climatique vont plus vite que ce que les scientifiques disaient il y a dix ans ». De plus, la préservation de l’univers marin est sous-financée: 25 milliards de dollars sont investis chaque année au profit de l’ODD 14, au lieu des 175 nécessaires, selon les chiffres du Forum économique mondial. Maritza Chan, ambassadrice à l'ONU du Costa Rica, pays co-organisateur de l'UNOC3, dit attendre 100 milliards de dollars de nouveaux financements publics et privés. Mais l’Élysée a jugé ce montant à la fois « très symbolique et très élevé ». « L'UNOC n'est pas à proprement parler une conférence de mobilisation de fonds », relève-t-on à Paris.

Plastique, haute mer: faire avancer des dossiers majeurs

L’UNOC n’est pas une COP océan, elle n’a pas le pouvoir décisionnaire des COP et ne s’achève pas sur un accord. Mais l’envergure donnée à cette 3e conférence devrait renforcer la considération de l’océan dans les autres arènes, à commencer par la COP30 sur le climat en novembre au Brésil. En effet, ces conférences sont étroitement liées aux autres processus de négociations onusiens pour préserver la planète, qui abordent tous l'océan par un prisme: les COP (climat, biodiversité et même désertification), les négociations en cours sur la pollution plastique, celles à l’Organisation maritime internationale - OMI - (qui régule le transport), à l’Autorité des fonds marins, etc.

Par exemple, c’est dans le cadre la Convention pour la diversité biologique (la COP15 Biodiversité, en 2022) qu’a été fixé l’objectif dit « 30x30 » de protéger 30 % des terres et des mers du globe à horizon 2030. Objectif qui se retrouve logiquement au cœur des discussions de Nice, notamment parce qu’il implique la création d’aires marines protégées sur de vastes portions de l’océan international. Or, cela ne peut se faire que via le Traité pour la protection de la haute mer et de la biodiversité marine, le BBNJ.

Ce traité majeur, adopté en 2023, doit totaliser 60 ratifications pour entrer en vigueur. Il stationnait à une trentaine avant l'UNOC. Cependant, dimanche soir, le chef de l'État a confirmé à RFI et à la presse sur place que cette barre serait « dépassée » à la fin de l'Unoc. « J'annoncerai demain [ce lundi soir, NDLR] qu'il va pouvoir entrer en vigueur, qu'on a assez de ratifications. Des instruments finaux ont été déposés et des engagements fermes qui seront déposés. Les deux nous permettront de dire qu'à l'horizon de l'Assemblée générale des Nations unies, ça rentrera en vigueur ». Autrement dit, les 60 ratifications ne seront pas atteintes à Nice stricto sensu, mais l'organisateur a obtenu les promesses en ce sens pour que le BBNJ puisse entrer en vigueur en septembre. La ratification BBNJ est devenu l'un des étalons-mètres du succès de la conférence de Nice, de l’aveu même de l’ambassadeur français de l’océan, Olivier Poivre d’Arvor.

A l’instar du BBNJ, l’UNOC sera un tremplin pour faire avancer plusieurs dossiers chauds: le traité sur la pollution plastique (le dernier round de négociations se déroulera à Genève en août), l’exploitation minière des fonds marins (Paris espère grossir le nombre d’États en faveur d’un moratoire, une trentaine à l'heure actuelle), la poursuite de l’objectif 30x30 (et atteindre 12 % de protection de la haute mer) et l’entrée en vigueur des instruments pour lutter contre la pêche illégale, non déclarée, non réglementée (INN).

Au moins 10.000 participants de 167 pays et environ 60 chefs d'États sont annoncés pour cette semaine diplomatique. Les États-Unis seront seulement représentés avec le chef du bureau de la Maison Blanche en charge de l'environnement. « Est-ce que cela doit nous empêcher de bouger ? Non. On doit faire ce qui est en nôtre capacité et entraîner le maximum de monde (...) Tout le reste du monde est là », a défendu Emmanuel Macron dimanche soir, lors de sa visite du palais des expositions, la partie citoyenne de l'UNOC. La Chine sera représentée par le vice-président Han Zheng et une délégation russe a fait le déplacement [intéressées par l'Ocean arctique; ndc]

Dans la partie diplomatique, sise au port de Nice dans un bâtiment démontable, chaque matin se tiendront les séances plénières durant lesquelles les pays réaliseront des déclarations concernant leur engagement pour l’océan. Chaque après-midi, deux dialogues (panels) regrouperont les États membres, les organisations onusiennes ainsi que des représentants de la société civile (ONG, scientifiques, entreprises), autour des 10 grandes thématiques de l’océan: gouvernance, la pêche durable, décarbonation du transport, pollution (plastique en particulier), hausse du niveau marin, fonds marins, finance, la connaissance scientifique et son partage, l’alimentation… Les discussions seront alimentées par les dernières recommandations de 2.000 scientifiques de 130 pays réunis en Congrès spécial pendant quatre jours, la semaine dernière.

L'océan dans le tourbillon du multilatéralisme

Le président brésilien Luiz Inacio Lula da Silva doit s’exprimer dans les premiers à l’ouverture, lundi 9 juin. Son pays, recouvert en partie par l’Amazonie, accueillera en novembre la grande COP30, une décennie après l’Accord de Paris. « L’UNOC servira au Brésil pour annoncer ce qu’ils veulent mettre en avant lors de leur COP », décrypte Nicolas Fournier, de l’ONG américaine Oceana. Des annonces sont attendues à la suite d’une rencontre prévue avec son hôte et homologue français, alors que les contradictions entre les ambitions environnementales et économiques de Brasilia sont de plus en plus visibles.

L’UNOC sera-t-elle à son tour victime de la "panne" du multilatéralisme, qui sévit jusque dans les conférences climat ? « Dans le cas de la pêche, les pays ont déjà une culture de la diplomatie, le multilatéralisme fonctionne, atteste Nicolas Fournier, expert des politiques marines. Il y a une intelligence sur le partage de la ressource avec une quinzaine d’organismes de gestion des pêches qui gèrent des sous-régions marines ». Une relative harmonie dans les négociations prévalait aussi sur l’exploitation des fonds marins. Jusqu’au 24 avril et le décret de Donald Trump ouvrant unilatéralement la voie à cette industrie dans les eaux en dehors de la juridiction américaine. Une véritable brèche. Malgré cela, « le multilatéralisme n’est pas mort, assure Serge Ségura. En particulier pour tout ce qui a trait à l’océan. Il doit être la colonne vertébrale du développement de sa gouvernance. Et pour cela, il faut y croire, et il y a beaucoup de bonne volonté dans les acteurs de l’océan ».

Plus généralement, reprend Nicolas Fournier, « ce genre d’évènements un peu jalon permet de créer des coalitions de pays plus progressistes, comme l’alliance qui a porté l’objectif de 30x30 du Cadre global » [Kunming-Montréal adopté en 2022 à la COP15 Biodiversité]. A partir de cet accord, « l’Union européenne a adopté une loi sur la restauration de la nature, qui elle, est bien contraignante. Et maintenant, la France travaille sur son plan national de restauration qui va amener des effets concrets sur les écosystèmes. Ensuite, l’UE est un marché puissant, avec une aide au développement et des mécanismes bilatéraux pour entraîner avec nous des pays partenaires ». Les exemples de réussites ne sont toutefois pas légions. « Il y a des limites à cette approche, acquiesce Nicolas Fournier, on n’avance pas assez vite sur certains sujets, des pays comme les États-Unis ne ratifient pas des conventions ».

Dans le contexte géopolitique, l’ambition de Paris parait haute: l’UNOC3 « a vocation à être, pour l’océan, ce que l’Accord de Paris a été pour le climat il y a dix ans », a déclaré le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot. À ceci près qu’il n’y aura pas d’accord à proprement parler puisque ce n’est pas le mandat de l’UNOC. Tous les regards sont donc braqués sur quatre lettres: le BBNJ qui, s'il était signé, « sera l'acte d'un multilatéralisme océanique crédible », assure Olivier Poivre d'Arvor.

Une déclaration et un « plan d'action »

L’UNOC sera clôturée par la traditionnelle déclaration onusienne, consensuelle et négociée depuis plusieurs mois par les États. Elle ne devrait plus beaucoup évoluer d’ici vendredi 13 au soir. « Elle vaut ce qu’elle vaut, remarque Serge Ségura. On peut se poser des questions sur l’intérêt d’une déclaration où les États disent "nous nous engageons à renforcer", etc., alors qu’elle n’est pas obligatoire, il n’y a ni contrôle, ni sanctions. Pourquoi ne pas faire plutôt que dire ? »

Si la cheville ouvrière de l’UNOC3, Olivier Poivre d’Arvor, la qualifie d’« ambitieuse », plusieurs observateurs aguerris interrogés la jugent au contraire « décevante ». De son côté, l’ONG Greenpeace liste plusieurs « régressions flagrantes » par rapport aux deux premiers brouillons de déclaration, dont « le langage pitoyablement faible sur l’exploitation manière en eaux profondes, sans aucune référence au moratoire », « l’absence d’urgence dans la ratification du Traité sur la haute mer » ou encore « l’absence de référence claire à la nécessité de réduire la production de plastique ». « Si ce n’est pas amélioré, cela va donner une impression de surplace », craint Rémi Parmentier.

Le deuxième document sera le "Plan d’action de Nice pour l’océan". Cette feuille de route sera la compilation des engagements et des annonces pris de manière volontaire par les pays durant cette semaine. Avec le risque d’un inventaire à la Prévert, elle aura le mérite d’être plus concrète. « Nous, on va utiliser cette feuille de route pour tenir les gouvernements responsables », avertit Nicolas Fournier. « Même s’il n’y a pas de décision politique officielle, [l’UNOC] est un moment fort parce que tous les pays sont rassemblés et se présentent avec des annonces dans leur sac qui permettent de faire avancer certains sujets. » Il admet que « ça peut très bien accoucher d’une souris » et que « certains sujets seront privilégiés ».

« Les Nations unies, ce n’est pas que les gouvernements »

Pour l’ancien négociateur Serge Ségura, « c’est ce qu’il y a autour » du segment diplomatique et de la déclaration officielle « qui est intéressant ». C’est aussi le point de vue de Rémi Parmentier: « Les Nations unies, ce n’est pas que les gouvernements unis. Nous faisons tous partis des nations, la société civile, le secteur privé, les scientifiques, les citoyens, tout le monde s’est engagé à promouvoir les cibles de l’ODD 14 ».

« Le thème principal de l’UNOC3 est d’“accélérer l'action et mobiliser tous les acteurs pour conserver et utiliser durablement l'océan” », rappelle la Plateforme Océan & Climat. C’était le rôle dévolu aux trois évènements spéciaux ces derniers jours - le One Ocean Science Congress, le Blue Economy and Finance Forum de Monaco et le sommet de la Coalition des villes côtières face à la montée des mers. Comme lors des COP Climat ou biodiversité, l’épicentre de ce raout diplomatique s’accompagne d’une effervescence citoyenne, qui s’est manifestée samedi lors de la Marche bleue à travers les rues de Nice, dimanche soir avec la parade maritime, et avec la fréquentation de "la Baleine", ouverte depuis le 2 juin, par des dizaines de milliers de personnes de tout âge. Les ONG disent faire « monter la pression par nos appels et les messages qu’on porte, explique Nicolas Fournier d’Oceana. On a beaucoup d’aires marines protégées en Europe et on demande l’interdiction du chalutage de fond, qui est la méthode la plus destructrice dans les zones les plus fragiles. Avoir une annonce française, ou même de la Commission européenne, serait un message fort ».

Le principe de protection élargit la fenêtre d’Overton

C’est tout le sens de la plateforme "Let’s Be Nice to the Ocean", portée par le Varda Group et l’association Tara Océans. Elles mettent sur la table un "principe de protection" pour l’océan: sa protection devient la norme, et non plus l’exception avec des réserves marines. « Cela revient à renverser la charge de la preuve, explique Rémi Parmentier, son principal instigateur. Ce n’est plus aux défenseurs de l’océan de se battre pendant des années pour que des portions de l’océan soient protégées, mais aux industries de démontrer que leurs activités ne nuisent pas de façon irréversible à la vie dans l’océan et à prendre des mesures pour atténuer leurs impacts ».

Près de 120 entreprises, instituts scientifiques, ONG, soutiennent ce principe. La création d’un groupe d’experts chargé de son élaboration sera proposée le 9 juin, en vue de l’UNOC4, en 2028. « C’est une vision très intéressante », se réjouit François Chartier, chargé du programme océans à Greenpeace, ONG adhérente à l’initiative. Cependant, « à ce stade, il faut le voir comme un concept mis au débat ». Encore trop radicale pour se hisser dans une déclaration finale, l’initiative élargit la fenêtre d’Overton, qui définit les idées acceptables dans le débat public. « Ce qui est radical, c’est de laisser l’océan se dégrader, rétorque Rémi Parmentier. Il est temps de rompre le disque rayé et d'élever l’ambition ».

[Dans l'appel présenté à Nice, 95 pays appellent à mettre en place le principe de pollueur-payeur. Ils présentent 5 revendications: un objectif mondial de réduction de la production et de la consommation de polymères plastiques primaires, la mise en place d'une obligation juridiquement contraignante pour "éliminer progressivement les produits plastiques les plus problématiques et les substances chimiques préoccupantes" et la création "d’un mécanisme financier" pour appliquer les mesures de ce traité. En somme, rien qui risque de perturber la loi du profit et de la rentabilisation de l'existant; ndc]

 

Haute mer, exploitation minière… Après le sommet des océans, de nombreuses promesses à concrétiser

par Cyrielle Cabot

France24 - 13 un 2025

https://www.france24.com/fr/plan%C3%A8te/20250613-haute-mer-exploitation-mini%C3%A8re-sommet-des-oc%C3%A9ans-nombreuses-promesses-concr%C3%A9tiser

 

Le sommet des océans s'achève vendredi à Nice, après cinq jours de discussions et de débats, avec de nombreuses promesses notamment pour une meilleure protection de la haute mer, la lutte contre la pêche illégale ou encore la mise en place d'aires marines protégées. Mais si de nombreux pays ont pris des engagements pour le Grand Bleu, ces avancées devront encore se concrétiser lors des prochains grands rendez-vous. 

Arrivé à Nice dimanche 8 juin en bateau, Emmanuel Macron attendait les dirigeants de la planète d'un pied ferme avec une ambition: faire de la 3e conférence de l'ONU sur les océans un moment de "mobilisation". Cinq jours plus tard, c'est chose faite. Le sommet s'achève avec une ribambelle de promesses et de nouveaux engagements des États sur les aires marines protégées, la pollution plastique ou encore la sauvegarde d'espèces menacées. Parmi ces annonces, qui devront encore se concrétiser lors de futurs sommets, certaines, comme la ratification prochaine d'un traité sur la haute mer, ont été unanimement salué comme de belles avancées. D'autres, en revanche, pas assez ambitieuses, ont laissé un goût d'inachevé aux défenseurs de l'environnement. Voici ce qu'il faut retenir de ce sommet.

Vers un traité pour mieux protéger la haute mer

C'était l'un des sujets les plus brûlants du sommet : la mise en place d'un traité sur la protection de la haute mer. Ce texte, qui doit donner des moyens d'action pour protéger l'immense partie des océans qui ne relève d'aucune juridiction nationale, avait déjà été adopté par les États membres de l'ONU en 2023. Il devait cependant encore être ratifié par au moins 60 États pour entrer en vigueur.

Au moment où la conférence s'achève, le défi paraît presque relevé. En cinq jours, une vingtaine de pays ont promis de déposer leur signature. Le compteur affichait ainsi 51 ratifications vendredi matin et "quatorze pays supplémentaires auront ratifié le texte avant le 23 septembre", a assuré Olivier Poivre d’Arvor, l’ambassadeur français pour les pôles et les océans lors d'une conférence de presse. Une fois le traité entré en vigueur, les pays qui l'ont ratifié se réuniront chaque année à l'occasion d'une COP consacrée à la haute mer. Ils pourront notamment y décider de la création d'aires marines protégées qui existent aujourd'hui principalement dans les eaux territoriales. "C'est un progrès incroyable", a salué Rebecca Hubbard, de la High Seas Alliance, un regroupement d'une cinquantaine d'ONG.

Le combat se poursuit contre l'exploitation minière des fonds marins

À Nice, de nombreux États ont aussi durci le ton concernant l'exploitation minière des fonds marins, au moment où Donald Trump, le grand absent du sommet, ne cache plus son ambition d'aller y extraire des minerais rares. "Les abysses ne sont pas à vendre", a ainsi lancé Emmanuel Macron, renouvelant son appel à un moratoire sur la question. Il a été rejoint par le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres. "Les grands fonds ne peuvent pas devenir un Far-West", a-t-il affirmé. Mais ces appels n'ont pas permis de mobiliser massivement. Seulement quatre pays ont décidé de rejoindre les signataires pour un moratoire sur l'exploitation minière des fonds marins : la Lettonie, la Slovénie, Chypre et les îles Marshall, faisant passer le groupe de 32 à 37 pays. Encore trop peu pour faire la différence parmi les 169 États membres de l'Autorité internationale des fonds marins (AIFM), chargée de rédiger un code minier.

Déception autour des aires marines protégées

De nombreux États ont aussi profité du rendez-vous pour afficher des ambitions en hausse en matière d'aires marines protégées. De la Colombie aux Samoa, en passant par le Portugal ou la Grèce, 14 pays ont ainsi annoncé créer de nouvelles zones où les activités humaines sont réglementées pour préserver les écosystèmes marins. D'autres ont renforcé la protection de leurs aires existantes, notamment en y interdisant le chalutage de fond. Mais, sur cette question, la France a déçu. Si le chef de l'État a annoncé mardi sur France 2 que 78 % des eaux françaises seraient bientôt préservées grâce à la création de la plus grande aire marine protégée du monde en Polynésie française, il a aussi indiqué que seulement 4 % des eaux françaises hexagonales seraient interdites au chalutage de fond, une activité connue pour ses effets néfastes sur l'environnement. Un paradoxe soulevé de concert par les ONG de défense de l'environnement, qui dénoncent une protection de façade et insuffisante.

Protection des requins, mer silencieuse...

En parallèle, le sommet a vu naître diverses alliances. Plus d'une quinzaine de pays ont ainsi lancé, mercredi, une coalition pour stopper l'extinction des requins et des raies, sous l'égide d'ONG et d'organismes internationaux. La population de ces animaux majestueux, mais aux cycles de reproduction lents, a été réduite de moitié depuis 1970 et 37,5 % des 1 200 espèces sont considérées comme menacées d'extinction, selon une étude publiée fin 2024 dans la revue Science. Pour les sauver, la coalition vise à protéger leur habitat à travers des plans de gestions spécifiques dans les aires marines protégées, à lutter contre le commerce illégal, essentiellement d'ailerons de requins, et à mettre en œuvre une coordination internationale au sein d'un groupe intergouvernemental.

Une autre coalition de 37 pays, menée par le Panama et le Canada, s'est aussi engagée à combattre une menace majeure mais invisible dans les océans: la pollution sonore du transport maritime, qui nuit à de nombreuses espèces sous-marines. Baleines, dauphins, poissons... de nombreuses espèces sont en effet affectées par cette pollution qui interfère avec leur capacité à se diriger, communiquer, chasser, se reproduire et éviter les prédateurs. Pour ce faire, ces pays, dont la France fait partie, s'engagent à faire progresser la conception et l'exploitation de navires plus silencieux au sein de l'Organisation maritime internationale.

Appel à lutter contre la pollution plastique

Chaque année, des millions de tonnes de plastique s'infiltrent, sous forme de microplastique, dans les océans. Lors du sommet, 96 pays, dont la France, ont donc signé un appel "pour un traité ambitieux" contre la pollution plastique. "Nous demandons l'adoption d'un objectif mondial visant à réduire la production et la consommation de polymères plastiques primaires à des niveaux durables", assurent les signataires de ce texte.

Cette déclaration symbolique intervient quelques semaines avant la reprise de pourparlers sur cette question prévus à Genève en août. Elle vise donc à mettre la pression sur les pays opposés à toute limitation de la production mondiale, comme l'Arabie saoudite, la Russie, ou encore l'Iran - essentiellement des producteurs de pétrole. Graham Forbes, de l'ONG Greenpeace, a vu dans cette déclaration "le signal d'alarme dont le monde a besoin". "Les gouvernements disent enfin haut et fort : nous ne pouvons pas mettre fin à la pollution plastique sans réduire la production de plastique. Point final", a-t-il félicité dans un communiqué.

Les énergies fossiles absentes

Ce sera la déception principale. Alors qu'elles sont les premières responsables du réchauffement et de l'acidification de l'océan, les énergies fossiles (gaz, pétrole et charbon) ont été les grandes absentes des discussions et ne sont pas mentionnées dans le projet de déclaration finale adopté en clôture du sommet. Le texte dénonce ainsi "les effets néfastes du changement climatique" pour l'océan et ses écosystèmes, sans pour autant plaider en faveur d'une "transition" vers l'abandon des énergies fossiles, comme lors de la COP28 de Dubaï en 2023.

 

Écouter la science, agir pour l'océan: 10 recommandations scientifiques pour l'océan

CNRS - 05 juin 2025

https://www.cnrs.fr/fr/presse/ecouter-la-science-agir-pour-locean-10-recommandations-scientifiques-pour-locean

 

NICE – À la veille de l’ouverture de la 3e conférence des Nations unies sur l’Océan (UNOC-3), les scientifiques réunis au Congrès One Ocean Science lancent un appel fort aux États : agir, et agir vite, en s’appuyant sur la science. Leurs 10 recommandations, issues de plus d’un an de travaux menés par un comité scientifique international, seront officiellement remises aux chefs d’État et de gouvernement le 8 juin. Chacune d’elles est transposable en politique publique et constitue une réponse directe à l’urgence climatique et écologique. Certaines font aussi écho au potentiel de l’Océan à apporter des solutions. Le temps des discours et de l’indécision est révolu : la communauté scientifique appelle à écouter la science et à agir de manière éclairée et décisive.

Une feuille de route concrète pour l'océan

L’Océan absorbe 90 % de l’excès de chaleur dû aux activités humaines et aux émissions de gaz à effet de serre. Il modère ainsi le dérèglement climatique. Mais en jouant ce rôle, l’Océan se dégrade, se réchauffe, s’acidifie et perd de l’oxygène, ce qui réduit sa capacité régulatrice. Son déclin fragilise la vie sur Terre. Dans le même temps, le niveau de la mer s’élève, ce qui menace les populations et les infrastructures littorales.

Les 10 recommandations du Congrès One Ocean Science offrent un cap pour redresser la barre :

- Encourager la responsabilité de tous les pays à l'égard de l'Océan

- Promouvoir des solutions climatiques océaniques sûres et équitables

- Protéger et restaurer les écosystèmes marins et côtiers

- Interrompre les usages nuisibles des fonds marins et approfondir la connaissance des abysses

- Partager équitablement les bénéfices des ressources génétiques marines

- Mettre fin à la pêche illégale, non déclarée et non réglementée, et améliorer la transparence des accords de pêche

- Construire des systèmes alimentaires océaniques durables, équitables et sûrs

- Éliminer la pollution plastique marine

- Réduire les émissions de CO2 et les impacts du transport maritime

- Investir dans les connaissances transdisciplinaires pour agir en faveur des océans

[Ces recommandations relève de l'économie et se heurtent aux intérêts économiques et financiers des grands groupes capitalistes. Sans infléchissement de la trajectoire suicidaire que prend la société, elles sont vaines. Si rien n'est fait en amont, sans un soulèvement mondial environnemental, ce sont des vœux pieux; ndc]

Une vision globale pour un bien commun mondial 

Chaque année, 26 millions de tonnes de poissons sont pêchées illégalement et 8 à 14 millions de tonnes de plastique polluent l’Océan. Par souci de transparence et pour assurer le respect des instruments de gouvernance multilatéraux, les recommandations visent à intégrer l’Océan dans les engagements internationaux comme bien commun de l’humanité. 

Les scientifiques proposent trois mesures phares à mettre en œuvre immédiatement:

- Protéger efficacement et de manière permanente au moins 30 % de l’Océan

- Mettre fin aux subventions nuisibles et soutenir une économie bleue régénérative fondée sur la science

- Éliminer progressivement l’utilisation des combustibles fossiles.

Faire avancer les connaissances avant des décisions politiques irréversibles 

Seulement 1,7 % des budgets de recherche nationaux sont en moyenne consacrés à l’Océan. Or, pour enrayer les effets de la triple crise - accélération du changement climatique, érosion de la biodiversité, pollution - que connait notre planète, nos sociétés doivent placer l’Océan au cœur du débat. La communauté des sciences marines est prête à répondre par une montée en puissance de ses recherches sur l’Océan. Mais elle rappelle que là où l’incertitude scientifique existe encore, la prudence doit guider la décision, et appelle à:

- Augmenter radicalement les investissements dans la science, l’observation et la modélisation de l’Océan

- Reconnaître le rôle critique de l’Océan profond et l’ampleur de ce que nous ignorons encore

- Améliorer notre connaissance des approches d’élimination du dioxyde de carbone en milieu marin.

L’action pour l'océan doit bénéficier à tous

La science appelle à une gouvernance fondée sur le respect, l’équité et la coopération. Pour renforcer la légitimité des politiques océaniques et réduire les inégalités, la communauté scientifique appelle les décideurs à:

- Reconnaître les droits humains dans la gouvernance maritime, garantir des conditions de travail équitables et sûres en mer et soutenir les pêcheurs artisans

- Intégrer les voix traditionnellement exclues: les communautés côtières, des pays du Sud, les générations futures et les espèces marines

- Mettre en place des mécanismes de partage équitable des technologies et des avantages apportés par les ressources génétiques marines.

Appel à la responsabilité collective 

« Nos recommandations sont prêtes, il est grand temps d’agir. La communauté scientifique internationale est pleinement engagée et poursuit sans relâche ses efforts pour acquérir et partager de nouvelles données, de nouvelles connaissances pour un Océan vivant. Nous apportons aux dirigeants une base solide pour leur prise de décision. L’avenir de l’Océan, et le nôtre, en dépend » (François Houllier, Président-directeur général d’Ifremer et co-président du Comité Scientifique International du Congrès One Ocean Science). 

« La recherche en sciences océaniques est unanime : les connaissances scientifiques et les solutions actuelles sont suffisantes pour agir en faveur de la préservation de l’Océan. Mais, pour le moment, les actions sont très insuffisantes. Nous appelons les dirigeants de la communauté internationale à se montrer à la hauteur des enjeux auxquels nous faisons collectivement face pour préserver l’Océan » (Jean-Pierre Gattuso, directeur de recherche au CNRS et co-président du Comité Scientifique International du Congrès One Ocean Science). 

Le Congrès One Ocean Science est organisé par le CNRS et l’Ifremer. 

 

24/07/2025 >> Dans une étude récente, des chercheurs révèlent que la majorité des aires marines protégées dans le monde sont exposées à la pêche industrielle, dont une large partie échappe à toute surveillance. 2/3 des navires de pêche industrielle masquent leur trace dans ces aires marines protégées.