Le Monde d'Antigone

Ni rouge, ni noir, ni vert. L'autonomie rejette partis,
syndicats et toute forme de gestion et de pouvoir.
Rassembler des foules sous un même drapeau
trouve toujours son origine dans une imposture.
Seule une révolution mettra fin à un système
dont l'obsession de l'argent entraine l'humanité
vers la catastrophe.

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Dernière mise à jour : 03.02.2026
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Que veut dire cette grève ? [Daniel De Leon, 1898]

Publié le 08/09/2021 à 07:19 par monde-antigone

 
Daniel De Leon (1852-1914) est un leader socialiste qui a joué un rôle important dans la fondation en 1905 des IWW (Industrial Workers of the World), proches du syndicalisme révolutionnaire... mais trop "syndicalistes", et avec lesquels il prendra ses distances. Avant même leur création, il critiquait déjà leur bureaucratisation...

Il reste surtout une figure marquante du SLP (Socialist Labour Party), principal parti socialiste aux Etats-Unis à la fin du XIXe siècle. Le parti ouvrier était à l'époque la clé de voute de l'émancipation sociale. De Leon en faisait une priorité pour l'organisation ouvrière. Cela apparaît dans la 2e partie un peu surannée de ce texte. Mais c'était avant Octobre 1917, avant le rejet du substitutisme, avant l'auto-organisation et l'Autonomie...

De Leon a aussi influencé la gauche révolutionnaire anglaise, le SPGB (Socialist Party of Great Britain) d'avant 1914 qui deviendra la colonne vertébrale du World Socialist Movement, un des premiers courants à dénoncer le capitalisme d'Etat bolchevik. L'aversion du SPGB pour le bolchévisme l'amènera d'ailleurs à rechercher l'"adhésion majoritaire", condition qu'il estime toujours indispensable à l'instauration du socialisme.

Dans les pays anglo-saxons où les partis communistes se sont très faiblement développés, le "de léonisme", en dépit de son légalisme, continue d'incarner une rupture révolutionnaire. Il sert encore de référence originelle aux courants "impossibilistes", par opposition aux "possibilistes", réformistes de la IIe Internationale, puis social-démocrates, travaillistes, favorables, du moins en théorie dans les organisations de jeunesse, à une évolution graduelle vers le socialisme.

S'adressant à des ouvriers en grève, De Leon parle ici d'un monde capitaliste qui, aujourd'hui, n'existe plus, un monde d'avant la création des Conseils d'administration dans les entreprises, d'avant la gestion contractuelle. Bien sûr...
Il n'en reste pas moins un discours de combat de classe, et c'est ce qui en fait sa valeur.


Que veut dire cette grève ?
par Daniel de Leon
Allocution prononcée dans l'hôtel de ville de New Bedford, Massachusetts, le 11 février 1898
https://www.marxists.org/francais/de_leon/works/1898/02/leon_note.htm


« Travailleurs et travailleuses de New Bedford ; vous qui êtes en grève dans l'industrie textile ; et vous tous les autres qui n'êtes pas en grève mais qui l'ont déjà été et qui le serez un jour :

Vous savez sans doute qu'en ce pays, de même qu'en Angleterre, les époques de grève ont l'habitude de voir apparaître des "vedettes" du Mouvement Ouvrier et de voir ces soi-disant "vedettes" s'évertuer au divertissement des grévistes ; il est beau de les contempler, ces "vedettes," alors qu'elles divertissent les ouvriers au moyen de prophéties, de promesses teintées de rose, au moyen d'anecdotes comiques, au moyen de récitations pompeuses, en prose et même en vers ; oui, regardez-les, quand ils emplissent de bourre les ouvriers à force de rhétoriques pesantes — dans le style caractéristique de ces Généraux qui prétendent stimuler le courage de leurs soldats en les gavant de mauvais whisky parce qu'ils savent parfaitement bien qu'aucune autre méthode ne serait efficace !
On agissait constamment ainsi dans le passé ; et, à l'heure actuelle, il semblerait que des pratiques de cet ordre se perpétuent — et même dans une large mesure ; à la récente grève des mineurs, on ne se conduisait pas autrement ; à New Bedford, en partie, les choses se passent de la sorte ; et, il en est ainsi partout où l'ignorance de la question sociale prédomine. Toutefois, il est consolant de remarquer que le Socialisme — dans la mesure où il pénètre la classe laborieuse — rejette ces tactiques aussi fausses que puériles. Quant à moi, je suis ici pour répondre à l'invitation des ouvriers socialistes de New Bedford. Et à l'instar de toutes les organisations révolutionnaires internationales, à l'exemple de tous les cerveaux qui ont pris conscience de la lutte des classes, à la suite de tous les êtres éclairés qui s'affirment à travers le monde comme les seuls espoirs d'un futur viable et glorieux, j'estime naturellement que ce serait un crime, pour les hommes auxquels notre organisation permet de propager l'Evangile du Travail, que de gaspiller leur temps et de polluer le dynamisme de notre programme par la perpétration de "chatouilles" étourdies envers les ouvriers.
Notre organisation nous donne pour tâche de faire l'éducation des ouvriers, d'illuminer le véritable aspect du problème qui les confronte, de favoriser leur prise de conscience du grand drame historique dans lequel la plupart jouent un rôle dont ils ne se rendent pas encore compte. Quelques-uns d'entre vous, sans doute, par l'habitude contractée d'un traitement quelque peu différent, trouveront de la sécheresse à mon discours ; je ne retiens pas ceux qui pourraient être désappointés de ma façon d'agir, ils peuvent partir, ils sont libres ; mais je crois que ceux qui partiraient ainsi, n'auraient pas vraiment connu l'apprentissage des salaires, qu'ils n'auraient pas vraiment constaté par l'expérience que de semblables questions demandent réflexion et ne peuvent se résoudre par un contact superficiel.
Cependant, puisque vous n'en êtes plus au stage primaire, et puisque votre présence ici démontre que vous possédez l'empressement requis, je suis sûr que vous ne quitterez pas cette salle avant d'avoir assimilé tout ce qui a trait à la ligne de force du mouvement ouvrier ; alors nous pourrons dire que la dernière grève du genre aura eu lieu à New Bedford ; et les grèves, qui pourraient succéder à celle-ci, manifesteraient la même dissemblance qu'il y a entre la maturité, vigoureuse et l'enfance débile. Si pareille transformation se produit, vous serez engagés sur une voie rigoureuse, et, contrairement au situations passées, vous ne vous dirigerez plus vers un désastre inévitable : vous serez devenus les maîtres de New Bedford, vous prendrez ensuite la destinée de la nation entre vos mains, et la liberté pour tous couronnera ces efforts persévérants. (Applaudissements.)

Il y a trois ans, j'étais parmi vous durant une autre grève. Et, à vrai dire, quelque observateur hâtif, qui se souviendrait de votre attitude d'alors, et qui constaterait aujourd'hui qu'aucun changement ne marque vos actes, cet observateur pourrait s'écrier : "Fichtre ! c'est une perte de temps que de parler à des types de cet acabit ! l'expérience personnelle ne leur apprend rien ! ils s'useront éternellement à la même tâche sans espoir ! ils poursuivront le même combat insensé visant à l'établissement de « relations prudentes » avec la classe capitaliste, et en se servant toujours des mêmes armes inefficaces (le syndicalisme "pur et simple")" ! Mais un socialiste véritable ne s'arrête pas à pareil point de vue. Car une chose milite en votre faveur, une chose qui vous donne droit à la sympathie du socialiste ; c'est que malgré vos erreurs répétées envers les principes de base, les buts et les méthodes, malgré votre poursuite actuelle de pures illusions, malgré la pauvreté que vous attirez sur vous-mêmes et malgré la répétition cumulative de vos faillites, vous conservez encore assez de virilité pour résister à l'oppression et vous faites preuve de toute la rébellion nécessaire à la réalisation d'une grève. L'attitude des travailleurs engagés dans une grève de bonne foi, en est une qui commande l'admiration. Cette attitude est un gage de la défaite prévisible de l'esclavage. Oui, seul l'esclave qui ne se révoltera pas contre ses tyrans, seul l'esclave qui courbera l'échine sous le fouet et qui présentera volontiers la joue à qui veut lui tirer la barbe — seul cet esclave-là est sans espoir. Mais pour vous de New Bedford qui êtes des esclaves sans résignation, vous qui persistez dans la lutte malgré vos revers et votre pauvreté, vous qui vous rebellez quand même et malgré tout, pour vous il y aura toujours de l'espoir ? C'est parce que vous m'inspirez d'affection que j'ai quitté ma demeure de New York, c'est parce que je considère hautement votre ténacité que j'ai interrompu mon travail personnel et que je suis parmi vous pour quelques jours : votre esprit de rébellion autorise et justifie, à lui seul, toutes mes espérances en vous.


D'OU VIENNENT LES SALAIRES ET D'OU VIENNENT LES PROFITS ?
Présentement, vous avez besoin, plus encore que le pain, d'assimiler quelques principes élémentaires d'économie politique et de sociologie. Il ne faut pas avoir peur de ces mots : les propagandistes du capitalisme ; eux seuls, s'évertuent à rendre les mots tellement incompréhensibles que leur énonciation suffit parfois à plonger le travailleur dans l'effroi. Les vrais questions en jeu sont faciles à comprendre.

Le premier point, sur lequel un travailleur devrait faire la lumière en lui, est le suivant : Quelle est la provenance des salaires qu'il reçoit lui même ; d'où sortent les profits que son employeur touche ?
N'est-ce pas que le suivant dialogue n'est pas tellement inhabituel... ?
"L'Ouvrier : Est-ce que je me trompe, quand je crois que les Socialistes veulent abolir la classe capitaliste ?"
"Le Socialiste : C'est ce que nous cherchons, en effet."
"L'Ouvrier : Ouais ? ? Eh bien, je ne veux rien avoir à faire avec vous ; déjà mon salaire est bien maigre ; et même en ce moment je peux à peine joindre les deux bouts. Si vous abolissez le capitaliste, je n'aurai plus rien ; il ne restera plus personne pour me faire vivre."
Qui sait combien de travailleurs dans cette salle se trouvent parfaitement symbolisés par l'Ouvrier du dialogue cité ?

Le jour de la paye, quand vous tendez votre main pleine d'ampoules, votre main noircie par la besogne, elle est vide : quand vous la retirez, elle enserre vos gages ; et c'est de là, sans doute, qu'est né le mythe de l'indispensabilité du paternalisme capitaliste. Tromperie que ce mythe, grossière erreur, illusion d'optique...

Si vous vous rendez tôt le matin sur le toit de quelque maison et si vous regardez vers l'est, il vous semblera que le soleil bouge et que vous demeurez immobile ; on crut longtemps que cette perception était valable ; mais on commettait une erreur, ce n'était qu'une illusion d'optique. Tant que cette erreur maintint sa tyrannie, les sciences ne purent pas accomplir beaucoup de progrès, l'humanité à peu près stagnante ne franchit pas l'étape de la virtualité. En vérité, un avancement ne fut possible qu'après la découverte de l'illusion et après la destruction de l'erreur, qu'après l'établissement de la preuve d'une vérité révolutionnaire, qu'après la vérification probante de l'immobilité du soleil et de la mobilité de notre planète (la terre, comme l'on sait, se meut à une vitesse folle). Pour la question des salaires, il n'en va pas autrement : il sera impossible de bouger, de faire un pas vers l'avant, tant que l'on n'aura pas constaté que, dans ce domaine comme dans l'autre, la réalité est exactement le contraire de l'illusion. En vérité, croyez-moi, ce n'est pas le capitaliste, c'est le travailleur lui-même qui est le producteur de ses propres gains ; ce n'est pas le capitaliste qui fait vivre le travailleur, c'est le travailleur qui fait vivre le capitaliste ! (Longs applaudissements)
Ce n'est pas le capitaliste qui donne du pain à l'ouvrier, mais c'est l'ouvrier qui se contente d'une croute sèche tout en approvisionnant somptueusement la table du capitaliste ! (Applaudissement bruyants et prolongés)

Je viens de vous soumettre un point essentiel de l'économie politique ; et, ce point, je désire tout particulièrement l'incruster dans votre esprit. Passons donc à la preuve.

Nous allons supposer que j'ai en mains 100.000 $. Ne me demandez pas où j'ai pris cet argent ; si vous me le demandez, je vais être obligé de vous répondre que "pareille question est anti-américaine". Vous ne devez pas mettre le nez dans les origines de mes revenus : c'est anti-américain de chercher à deviner de pareils secrets. (Rires.) Donc, vous allez me faire confiance. Je vous accorderais la mienne tantôt. Je vais pour l'instant baisser le rideau sur votre curiosité anti-américaine. Mettons donc que j'ai 100.000 $ et que je suis un capitaliste. Il est possible que je ne connaisse pas beaucoup de choses — peu de capitalistes en savent long — mais je sais du moins un peu d'arithmétique élémentaire. Alors, je prends un crayon et j'inscris "100.000 $" ; puis, après avoir calculé qu'il me faudrait 5.000 $ par année pour vivre confortablement, je divise par 5.000 $ ma somme de 100.000 $ et j'obtiens le quotient "20". Inutile de vous dire que les cheveux me dressent sur la tête ! En effet : si je retire de la dite somme 5.000 $ par année, le quotient "20" me révèle qu'au bout de vingt ans mes réserves seront épuisées ! Au commencement de la 21e année, il ne me restera plus rien.

"Horreur et malédiction ! je serais obligé d'aller travailler pour vivre !" Il n'y a pas de capitaliste qui se puisse résigner à l'idée du travail. Conséquemment, tout capitaliste vous dira — et il paiera des politiciens, des soi-disant "éducateurs," des curés pour qu'ils vous répètent — que le travail manuel est "honorable." Bien sûr, le capitaliste est tout disposé à vous céder le privilège exclusif de cet honneur et il fera tout pour qu'on ne vous en conteste pas la moindre partie — mais, quant à lui, il a pour le travail une aversion congénitale... le capitaliste s'éloigne du travail, au galop, comme un homme fuit l'eau après avoir été mordu par un chien enragé. Bref, le capitaliste que je suis, désire vivre sans travailler et sans entamer le capital de 100.000 $. Que faire ? Prenons l'exemple d'un fermier qui aurait en sa possession une vache Durham : ce fermier sait bien que la vache en question peut lui rapporter 16 pintes de lait par jour, mais, qu'au bout de quelques années, quand le rendement de l'animal aura diminué, il faudra remplacer la vache épuisée par une autre. Mais le capitaliste que je suis est plus exigeant que le fermier : comme tout capitaliste, je veux que ma vache de 100.000 $ me rapporte annuellement 5.000 $ sans jamais s'épuiser ; en résumé, je veux accomplir l'exploit légendairement "impossible" de tuer la poule aux œufs d'or tout en continuant à bénéficier de sa ponte. Et pourtant, l'exploit prétendu "impossible", le système capitaliste l'accomplit.

Comment cela ?
Nous allons supposer que le capitaliste que je suis se rend chez un courtier. "Dites, monsieur le Courtier, j'ai ici la somme de 100.000 $ ; pourriez vous l'investir en mon nom ?" Je ne dis pas au courtier que je préférerais l'achat de parts dans les fabriques de New Bedford, je ne dis pas non plus au courtier que les chemins de fer me sembleraient un placement souhaitable : je laisse à cet homme l'entière liberté de ses actes. Comme seul directive, je lui suggère de placer mes fonds dans la corporation susceptible de rapporter les plus hauts dividendes. Dans la mesure où les chiffres ont pu être compilés, naturellement, monsieur le Courtier dispose d'une liste de toutes les corporations les plus avantageuses (les corporations de New Bedford y comprises) : il fait son choix, et ce choix tombe (plus ou moins fortuitement) sur l'une des fabriques de votre ville. A ce moment-là, je loue un casier dans quelque voute blindée dont les propriétaires nous garantissent l'invulnérabilité ; et puis, j'enfouis au fond de mon casier les parts acquises, je le verrouille et je mets la clé dans ma poche. Il ne me reste plus qu'à m'en aller et à jouir de la vie... S'il fait trop froid dans le nord, je me rends en Floride ; si je trouve qu'il y fait trop chaud, je vais faire un séjour dans les Adirondacks. A l'occasion, je me permets une croisière sur l'Atlantique et je fréquente tous les tripots d'Europe et j'y relève tous les défis qui se présentent à moi. Chevaux fringants, femmes plus fringantes encore : voilà ce qui occupe mes heures ! Je fais tout, sauf de mettre le pied dans la fabrique dont je suis actionnaire.

Je m'approche même pas de la ville où elle est située — et pourtant, voici qu'un miracle se produit !
S'il y en a parmi vous qui soit versés en matière biblique, ils auront probablement entendu parler du miracle autorisé par Dieu alors que les Juifs étaient dans le désert et crevaient de faim. Le bon Seigneur entrouvrit les cieux et laissa tomber la manne !

Mais la générosité du Seigneur tout-puissant était une générosité à crochets : en effet, si les Juifs ne se levaient pas de bonne heure le matin pour ramasser la manne, celle-ci fondait au soleil et ils n'avaient rien à manger ; ainsi, les Juifs étaient forcés de se lever très tôt, d'aller à l'extérieur, de se courber vers le sol, de ramasser la manne, de la mettre dans des paniers, de la transporter jusqu'à l'intérieur de leurs tentes, et là, ils pouvaient enfin manger. Fait à noter : la manne n'apparut qu'une fois sur la terre, et le miracle prit fin !... Ce miracle n'est pas le seul que l'humanité ait connu : et les exploits du système de production capitaliste, sur toute la ligne, outrepassent les hauts faits du Père Eternel ! Les juifs, eux, étaient forcés de s'esquinter ; mais moi, capitaliste parasitaire, je n'ai même pas besoin de travailler. Je peux transformer la nuit en jour ; le jour, en nuit... je peux m'étendre sur le dos toute la journée et toute la nuit ; et, tous les trois mois, la manne descend vers moi sous la forme de dividendes !... D'où viennent ces dividendes ? Quelle est la signification du terme "dividende" ?

Dans la fabrique dont mon courtier a payé les parts, il y a des travailleurs, des milliers de travailleurs au travail... Ces travailleurs ont tissés des étoffes et ces étoffes ont été vendues sur le marché : elles ont été vendues pour 7.000 $, et, de ces 7.000 $, mes ouvriers salariés n'ont touché que 2.000 $ en salaires ; moi, l'actionnaire, j'ai reçu 5.000 $ de bénéfices !

Moi qui n'ai jamais mis le pied à l'intérieur de la fabrique, qui n'ai jamais vu la ville de New Bedford ; moi, qui ne sais même pas à quoi ressemble un métier de tisserand, moi qui n'ai rien contribué du tout au tissage des étoffes : est-ce que vous croyez vraiment que j'ai fourni assez de travail pour gagner les 5.000 $ qui me sont revenus ? S'il se trouve un seul homme ; avec de la cervelle dans la tête plutôt que de la sciure de bois ; s'il se trouve un seul homme assez courageux pour nier que les 7.000 $ au complet soient la propriété exclusive des producteurs salariés de la fabrique, que cet homme se lève et qu'il se dise ! Qu'il ose prétendre, cet homme, que, de toute la richesse produite par le travail, seulement 2.000 $ ont été mérités par les travailleurs, et 5.000 $, par celui qui n'a pas levé un petit doigt. Les salaires, que ces ouvriers reçoivent, représentent une richesse qu'ils ont produite par eux-mêmes ; les bénéfices que le capitaliste empoche, représentent une richesse que les ouvriers salariés ont produite, et que lui, le capitaliste — n'ayons pas peur des mots — vole aux ouvriers !


LA CORPORATION AVEC PARTS
Pourtant — est-ce là une loi constante ? me demanderez-vous peut-être... n'est-ce pas là une simple exception ?
Oui, cela est une loi ! le contraire serait une exception.

Les principales industries des Etats-Unis sont aujourd'hui des corporations avec parts, et c'est vers une structure analogue que toutes les autres industries suffisamment importantes évolueront d'une façon ou d'une autre. De plus en plus, le capital en argent est remplacé par le capital en obligations. Un seul capitaliste détient des parts dans des quantités d'entreprises touchant plusieurs sortes de métiers : il est clair que ce capitaliste n'est matériellement pas capable d'administrer personnellement des entreprises aussi variées et nombreuses et, d'ailleurs, situées dans des villes forts différentes les unes des autres.

Grâce au pouvoir de ses obligations de papier, il touche des revenus — c'est à dire, puisqu'on ne se répète jamais trop souvent, que le capitaliste en question vit aux dépens des travailleurs qu'il filoute littéralement. Dans les cas des entreprises qui ne se sont pas encore organisées sous forme de corporations avec parts, il n'y a pas de différence essentielle.


LES SOI-DISANT "CHEFS D'INDUSTRIE"
Non satisfaits de toutes ces explications, quelques-uns pourront formuler la même objection sous un aspect nouveau : "Nous admettons, pourront-ils dire, que la richesse par laquelle subsistent des actionnaires est une richesse volée puisque ces actionnaires n'accomplissent aucun travail visible, mais tous les actionnaires sont-ils à ce point oisifs et encombrants ? N'en existe-t-il pas qui se chargent de quelque travail réel ? Ne seraient-ils qu'une fable, ces "chefs d'industrie" dont on parle tant ?" — Il existe des "chefs d'industrie", certes, mais ces "hommes-comme-il-faut" portent leur étiquette à la manière des militaires : ils sont comme les "Généraux" les "Majors" les "Colonels" dont les plus fiers titres de gloire sont attribuables à une certaine habileté à se trouver des remplaçants durant la guerre ! (Applaudissements.)

Ces "Chefs d'industrie" sont tout simplement les actionnaires les plus pesants, ce qui revient à dire qu'ils sont les éponges les plus corpulentes ; leur fonction de chef consiste surtout à tramer des complots contre les "Chefs d'entreprises" rivaux, à corrompre les législateurs et les magistrats et les dignitaires de toutes sortes, à choisir minutieusement et à embaucher les fiers-à-bras capables de leur obéir servilement, à lancer dans vos rangs les agents provocateurs qui vous mèneront à la boucherie comme du véritable bétail ; ils s'attribuent aussi la fonction de vous flatter mielleusement et de vous procurer des illusions de bien-être alors qu'en vérité ils vous tondent.

Les décisions des tribunaux, ayant pour but d'absoudre la responsabilité des "Chefs d'entreprise," sont nombreuses et elles vont augmentant ; chacune de ces décisions, prononcée par la bouche même du gouvernement capitaliste, consolide la paresse et la superfluité de la classe capitaliste. Les "Chef d'entreprise" c'est-à-dire la classe capitaliste en général est capable de se charger de "travaux" elle accomplit effectivement des "travaux" mais ces "travaux" ne participent pas directement ou indirectement de la production ; non vraiment, pas plus que l'intense travail mental fourni par le "pickpocket" est directement ou indirectement lié à la production.(Applaudissements.)


"LES MISES DE FONDS INITIALES"
Vous me demanderez peut-être encore, en dernier lieu :
"L'actionnaire ne travaille pas, ça ne fait aucun doute, et vit donc aux dépens de la richesse que nous produisons ; les Chefs d'industrie se prévalent d'un titre qui ne sert qu'à orner leur paresse d'une auréole d'escroquerie ! ils ne sont tous en conséquence que des éponges qui s'abreuvent des sueurs de la classe ouvrière ... mais l'exemple apporté ne prenait-il pas pour acquis dès le début que le capitaliste consentait à investir la somme de 100.000 $, et les risques d'investir pareil capital ne méritaient-ils pas une compensation ?" — Cette question ouvre la porte à des conjectures. Il est donc temps, ainsi que je vous l'ai promis, de vous accorder mon entière confiance. Levons le rideau, pénétrons tous les secrets ! Où ai-je pris mon magot" ?

D'où provient ce premier capital, d'où provient cette mise de fonds initiale ? Est-ce que cette argent pousse au capitaliste comme les poils de sa barbe ou comme les ongles des orteils ?
Est-ce qu'il le sécrète, cet argent, comme le corps sécrète la sueur ? permettez-moi donc une petite anecdote, entre bien d'autres, qui servira d'illustration.

Vous savez tous probablement que l'actuel Gouverneur de l'Etat de New York a été précédé à son poste par Levi Parsons Morton, personnage dont la réputation n'est plus à faire. M. Morton a certes administré" l'Empire State," mais il n'a pas fait que cela ; nous l'avons vu à l'œuvre comme Vice-Président de la Nation et il fut aussi l'ambassadeur des Etats-Unis en France. M. Morton est un "gentleman" éminent : il porte avec élégance les étoffes les plus précieuses ; ses devants de chemises sont toujours d'une blancheur immaculée ; ses ongles impeccables ont été soignés par de petites manucures ; il n'utilise que le langage le plus châtié ; il prend soin de louer dans une église et dans quelques autres les bancs les plus en vue ; il se montre en tout un modèle d'obéissance à la morale, à "l'ordre et à la loi," et il EST ce qui ne gâte rien un capitaliste multimillionnaire. Mais voyons quel bon vent a poussé ce personnage sur la voie des millions ?

M. Morton est un Républicain : pour obtenir des éclaircissements, il ne serait peut-être pas tout à fait inéquitable de mettre à contribution le journal le New York Tribune qui est édité par des Républicains... Le lendemain du jour où M. Morton a été nommé Gouverneur, en 1894, le New York Tribune nous a fait connaître la biographie du digne homme. On nous apprend, dans cette biographie, que M. Morton est né dans le New Hampshire et que ses parents étaient pauvres ; qu'il était laborieux, débrouillard et ambitieux, et que - émule du "jeune homme pauvre" - il s'établit à New York en 1860 (souvenez-vous de cette date !) ; et qu'en 1860, à New York, il fonda un établissement de vêtements ; et alors, on nous apprend que, du jour au lendemain il fit faillite, puis, FONDA UNE BANQUE ! (Rires et applaudissements bruyants.)

Un homme sans le sou peut établir à peu près n'importe quelle sorte de boutique à quelques conditions près. Il peut devenir tavernier, il peut devenir cordonnier, il peut devenir manufacturier de cigares, si le propriétaire de l'emplacement lui accorde le crédit du loyer, et si quelque mécène lui prête les camions dont il pourrait avoir besoin...

Un homme sans le sou pourrait, dans ces conditions-là, se lancer dans les affaires et réussir à payer ses dettes par les profits de ses ventes. Mais UNE boutique existe, qu'on ne peut pas faire fonctionner de cette manière-là ! Et cette boutique, c'est la Banque ! Pour se lancer là-dedans, il faut avoir en main de l'argent sonnant, en espèces. On n'écrit pas des billets doux sans amour : on n'imprime pas des billets de banque sans argent ? Et nous tous sommes en droit d'être perplexes, quand nous rencontrons un homme, qui vient à peine de jurer solennellement (sur l'Evangile) n'avoir pas un sou pour payer ses créanciers, qui n'a pas toutefois épousé une héritière, et qui pourtant est en mesure (sur-le-champ !) de financer une banque ! Où cet homme a-t-il pris son argent ? (Applaudissements.)
Souvenez-vous de la biographie de Levi Parsons Morton, elle peut vous servir de torche pour éclairer la biographie de tous les pionniers des grosses entreprises capitalistes : en étudiant leur vie, vous constaterez que tous les capitalistes sont à peu près dans le même cas et que tous leurs biographies (ou presque) ont observé un remarquable et prudent silence à propos de l'origine du "premier magot." Vous constaterez que les fameux "capitaux engagés (plus souvent qu'autrement) sont le résultat d'incendies truqués, de faillites frauduleuses, de crimes brutaux ou doucereux, de détournements de fonds etc... Évidemment, de tels "capitaux" - obtenus à force d' "adresse," d' "initiative," d' "ingéniosité" - constituent un arme idéale pour dépouiller le travailleur qui a fait montre de moins d' "adresse" de moins d' "initiative," de moins d' "ingéniosité"... Et advienne que le capitaliste dilapide la totalité de ses escroqueries, sa mise de fonds lui demeurera intacte : oui, dans la mesure, du moins, où quelque autre détrousseur en smoking ne viendra pas faire preuve d'une "astuce" encore supérieure et ne viendra pas lui dérober une partie de son capital ; car, si les escroqueries d'un capitaliste s'accumulent sans être trop entamées, il n'est pas douteux que cet homme atteindra bientôt le ou les millions.

L'évidence est là, incontestable : ce sont les travailleurs seuls qui produisent toute la richesse. Quand les ouvriers touchent leurs salaires, ils ne touchent qu'une partie de ce qu'ils produisent ; tous les profits, passés et futurs, de tous les industriels, passés et futurs, sont des vols ! — ce sont des vols perpétrés contre les ouvriers, jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, année après année ! Le capital est l'accumulation des vols du capitaliste, bien appuyés sur la pierre angulaire du "premier magot." (Longs applaudissements.)

A présent, s'il existe un seul auditeur parmi vous qui n'a pas encore compris ou qui nie que c'est l'ouvrier qui fait vivre le capitaliste et non pas le capitaliste qui fait vivre l'ouvrier, ou qui croie encore que l'ouvrier ne peut survivre sans le capitaliste, que cet auditeur veuille donc, en toute simplicité, lever la main et exposer ses vues — Personne... ? Soit !
Je me permets donc de considérer ce point comme réglé ! ... Et nous allons procéder plus avant.


LA LUTTE DES CLASSES
Un deuxième point essentiel va suivre immédiatement. Il faut que tout soit clair : principalement la question de vos rapports, en tant qu'ouvriers salariés, avec le patron capitaliste à l'intérieur du système de production capitaliste. Le deuxième point essentiel découle inévitablement du premier.

Nous venons de voir que les salaires dont vous vivez et les profits dont lesquels le capitaliste se vautre sont, en fait, les deux portions d'une richesse que vous produisez intégralement.

L'ouvrier, naturellement, désire que sa portion soit de plus en plus large ; et le capitaliste, de son côté, désire que ses profits soient augmentés. Les deux seules portions d'un même objet ne peuvent pas s'accroître en même temps ! Si l'ouvrier produit la valeur de 4,00 $ par jour et si le capitaliste s'approprie 2,00 $ là-dessus, l'ouvrier ne pourra retirer que 2,00 $ ; si le capitaliste garde 3,00 $, il ne restera plus que 1,00 $ à l'ouvrier ; si le capitaliste garde 3,50 $, il ne restera plus que 0,50 $ à l'ouvrier. Au contraire : si l'ouvrier augmente son salaire de 0,50 $ à 1,00 $, il ne restera plus que 3,00 $ au capitaliste ; si l'ouvrier parvient à lui arracher 2,00 $, le capitaliste devra se contenter de 2,00 $ lui aussi ; et si l'ouvrier s'enhardit et réclame efficacement 3,00 $, le capitaliste gardera quand même le dollar qui reste. — Et pourtant ! si l'ouvrier prenait la décision énergique de bénéficier de la pleine valeur sociale de son travail et s'il gardait les 4,00 $ qui lui appartiennent, LE CAPITALISTE SERAIT OBLIGE DE SE TROUVER DE L'OUVRAGE. (Longs applaudissements.)
Ces chiffres, dans toute leur simplicité, renversent la sotte théorie qui voudrait que les travailleurs et les capitalistes soient des frères ! Le capital — la classe capitaliste — et le travail me font penser aux frères siamois que d'illustres publications capitalistes ont fait connaître — notamment Harper's Weekly qui est la propriété d'un des précieux "Seeley Diners," (vous vous souvenez de ce "dîner"). (Rires) [1].

Les frères siamois en question étaient reliés par un morceau de chair. Où Chang allait, Eng était forcé d'aller ; quand Eng attrapait le rhume, Chang ne pouvait faire autrement que de tousser ; quand Chang était heureux, Eng partageait son bonheur ; et le jour où Chang, mourut, Eng ne put lui survivre plus de cinq minutes. Trouvez-vous que pareille relation existe entre l'ouvrier et le capitaliste ? Est-ce que l'ouvrier s'engraisse quotidiennement dans la même proportion que le capitaliste ? Votre expérience ne vous apprend-elle pas plutôt que le capitaliste s'enrichit dans la mesure où l'ouvrier s'appauvrit ?

Ne croyez-vous pas que les résidences des capitalistes sont riches et somptueuses dans la mesure où les habitations des ouvriers sont ternes et modestes ? Le capitaliste mène un bon train de vie, sa femme nous laisse voir qu'elle est heureuse, ses enfants s'amusent, et ils out toutes les opportunités de s'éduquer — mais ne pensez-vous pas que tout cela est possible simplement parce que vos femmes à vous portent une croix pesante ? parce que vos enfants à vous sont privés des joies naturelles de l'enfance et qu'on leur conteste de plus en plus leur place dans les écoles ! Est-ce que votre expérience vous apprend ce que je viens de dire, oui ou non ? (On applaudit dans la salle et de nombreuses voix crient "c'est bien vrai" ! )

L'explication primordiale qui jette de la lumière sur tous ces points importants, c'est que la Classe Ouvrière et la Classe Capitaliste sont engagés dans un combat irrépressible : une lutte de classes pour la survie ! Aucun politicien bavard ne peut esquiver cette réalité ; aucun "éducateur" capitaliste, aucun statisticien officiel ne peut inventer des arguments pour la contourner ; aucun apôtre du capitalisme ne peut obscurcir les faits en cause ; aucun charlatan de la classe ouvrière ne peut tronquer selon ses caprices personnels les choses contrôlables ; aucun virtuose du réformisme ne peut la franchir d'un saut en se fermant les yeux ! Cette réalité primordiale a de l'endurance, elle surgit encore et encore de toutes les manières imaginables ; au cours de la présente grève, par exemple, elle s'impose à nous selon des voies déconcertantes : elle renverse tous les projets, tous les calculs de ceux qui voudraient en faire abstraction ou l'ignorer. La lutte entre le capitalisme et le travail en est une qui n'est pas près de sa fin ; elle se terminera, ou par l'écrasement définitif de la Classe Ouvrière, ou par l'abolition de la Classe Capitaliste ! (Applaudissements nourris.)

Vous devez comprendre ainsi que les bases théoriques du syndicalisme "pur et simple" sont erronées et que votre grève, d'ailleurs justifiée, a été déclarée au nom de principes qui ne sont pas les meilleurs possibles. Puisqu'il ne peut exister d' "intérêts en commun" entre la Classe Capitaliste et la Classe Ouvrière, mais seulement des INTERETS HOSTILES, la bataille engagée afin d'établir des "relations raisonnables" avec le capitalisme vise un but sans espoir.

Vous admettrez volontiers que l'organisation du syndicalisme "pur et simple" pêche à la base, après avoir confronté les théories courantes avec des théories plus lucides. A la lumière du syndicalisme progressif, il vous apparaîtra bientôt que vous ne vous engagez pas sur la route la plus sûre en ce moment et que beaucoup d'erreurs commises auraient pu être évitées. Bien sûr, il est légitime que vous me demandiez : "Comment devrions-nous nous organiser ? Comment devrions-nous procéder ?"... Avant de répondre à cette légitime question, permettez-moi, une fois de plus, d'aborder un autre angle du sujet. L'étude de cet aspect nouveau permettra d'écarter une série d'illusions qui obstruent l'esprit ; et, alors, en tenant compte de ce qui a déjà été dit, le panorama général sera suffisamment vaste pour qu'une réponse adéquate soit apportée.


LE DEVELOPPEMENT DE LA SOCIETE CAPITALISTE
Prenons donc une page abrégée de l'histoire du pays. Afin que tout soit bien clair, et pour ne pas trop m'étendre inutilement, je vais me servir de petits chiffres. Reculons dans le temps et retournons à cette époque où seulement une dizaine de tisseranderies se faisaient compétition dans le pays. Comment la dizaine de propriétaires de tisseranderies en sont venus à entasser les fonds qui leur ont permis de s'ériger en capitalistes prospères — vous devez le savoir maintenant... (Rires.)

Supposons donc que chacun des dix capitalistes emploie dix hommes ; supposons que chaque ouvrier reçoit 2 $ par jour alors que la réelle valeur de son travail est de 4 $ : chaque capitaliste parvient donc à extorquer la valeur de 120 $ par semaine à ses employés. Et n'oublions pas qu'il y a dix capitalistes comme cela — donc cent ouvriers frustrés !

Pareil profit devrait satisfaire n'importe quel capitaliste, penserait-on. Surtout qu'aucun d'entre eux ne travaille ! Et, en effet, la plupart admettent qu'un tel profit devrait être satisfaisant pour d'aucuns. En pratique, cependant, s'il advient que n'importe lequel d'entre eux déniche quelque prétexte pour se déclarer insatisfait d'un profit de ce calibre, tous les autres capitalistes s'emparent du prétexte et ils s'agitent tous et ils réclament ! "L'individualisme" : telle est la déité pour laquelle des temples sont élevés par les capitalistes adorateurs ; et, c'est devant ces châsses d' "individualisme" que les capitaliste font adoration, ou prétendent adorer. En toute franchise, pourtant, le capitalisme dénie l'individualité,, non seulement à la classe ouvrière, mais aux capitalistes eux-mêmes. Qu'ils le veuillent ou non — quand ils en profitent et quand ils n'en profitent pas — chacun d'eux est solidaire des actes de tous : ils sont comme une rangée de briques ; quand l'une d'elles bouge, toutes les autres suivent.

Revenons à l'un de nos capitalistes de tout à l'heure. Supposons qu'il n'est plus content de 120 $ par semaine. Il peut faire valoir plusieurs motifs pour cela... Mettons qu'il a une petite fille et qu'il pense la marier un jour. Mais avec qui veut-il la marier ? Oh certes, devant le public, devant les travailleurs surtout, notre capitaliste fera des déclarations tonitruantes au sujet de la "souveraineté" du peuple et il déclamera que la contrée ne renferme que des "égaux" ; dans son cœur cependant, il pense autrement ; et, pour lui, même des capitalistes de son "rang" apparaissent comme de vulgaires "plébéiens". Pour gendre, il lui faudra un Prince, un Duc, à tout le moins un Comte ; et, dans des rêves de grandeur, qui reflètent la vulgarité de sa pensée, il se voit comme grand-père de marmots qui seraient des Princes ou des Ducs ou des Comtes. Mais ce rêve coûte cher ; les Princes, de nos jours s'avèrent dispendieux ; un tel luxe n'est pas, hélas, à la portée d'un revenu de 120 $ par semaine. Il faut plus d'argent à notre capitaliste ! Oh, sans doute, il recommandera volontiers à ses employés le recours aux bontés célestes ; mais il sait parfaitement dès qu'il s'agit de lui-même, que le ciel ne lui fournira jamais l'argent dont il a besoin — cet argent, cependant, il pourra l'obtenir à la sueur du front de ses employés. Toute la valeur marchande produite dans son usine ne peut pas s'estimer à plus de 40 $ par jour ; et s'il veut pour lui-même 30 $ au lieu de 20 $, cela ne laissera que 10 $ pour les salaires. Dans un pareil dilemme, que fait le capitaliste ? Il tente d'imposer la baisse projetée ; il annonce que tous les salaires seront réduits de 50 %. Spontanément, ses ouvriers s'unissent et refusent de travailler ; ils se mettent en grève. Quelle est la situation ?

A l'époque dont je parle, pour travailler dans une tisseranderie, il fallait de la dextérité qui ne s'obtenait que par un long apprentissage. Quelques "flancs mous", sans doute, étaient incapables de s'embaucher ; mais il n'y avait pas de chômage chez les tisserands de la région : sans télégraphie, sans chemins de fer, il n'aurait pas d'ailleurs été facile pour le patron de faire venir d'autres tisserands, peut-être disponibles loin de là. Mais notre capitaliste avait quand même neuf compétiteurs : et ces neuf capitalistes, puisqu'ils n'avaient à faire face à aucune grève, continuaient à bénéficier d'une production régulière et leur solide compétition menaçait d'entraîner la faillite du capitaliste gêné par la grève. Ce dernier, prenant conscience de la posture où il se trouve, modifie sa tactique ; il n'ordonne plus dictatorialement la réduction des salaires. Au contraire ; il dit à ses ouvriers : "Allons, les amis, soyons tous conciliants ; le Travail et le Capital sont frères ; et l'on sait parfois même les frères les plus aimants se chicanent ; nous nous sommes chicanés et se fut une erreur ; redevenons copains ; votre syndicat réclame l'assurance que vos salaires ne seront pas diminués ; je ne combattrai jamais le syndicat ; j'approuve, au contraire, le principe du syndicalisme ; allons les amis, retournons tous à la besogne !" Et les hommes retournent au travail. Telle fut la conclusion de la première grève.

Les ouvriers eurent le sentiment d'une victoire, et ce sentiment accrut la hardiesse de plus d'un. A la réunion suivante, les plus hardis firent entendre un argument qui n'était pas sans mérite : "Notre employeur a voulu réduire nos salaires et il n'a pas pu. Pourquoi ne pas tirer avantage de notre force et ne pas exiger des salaires plus élevés ? Si nous sommes assez puissants pour empêcher notre employeur de diminuer nos salaires, pourquoi ne serions-nous pas assez puissants pour faire prévaloir des réclamations d'un salaire plus élevé ?" Le mouvement ouvrier est cependant démocratique et un seul homme n'y a pas le droit de tout diriger. Si l'on veut faire adopter une motion demandant des salaires plus élevés, il faut qu'un membre la propose, qu'un deuxième membre la seconde ; et puis, des amendements succèdent aux amendements il faut discuter ; on soulève des points techniques, et il faut régler ces points soulevés ; et les heures passent, les ouvriers ne peuvent oublier qu'ils doivent être au travail de bonne heure le matin, il faut ajourner la séance, et le tout est laissé en suspens... C'est ainsi que les choses se passent du côté de ouvriers.

Mais l'employeur, lui où en est-il ? Il s'enferme dans son bureau ; là, les poings serrés, les sourcils froncés, il grince des dents, et il peste intérieurement contre la victoire de "son frère," "le travail," contre les syndicats et l'organisation syndicale. Et il médite... Il va lui falloir de l'argent, absolument ; et il est décidé à l'obtenir. Rapidement, sa résolution est prise : avec l'esprit de décision dont font preuve les capitalistes. Il n'a personne à consulter, lui ; il est son seul maître. A l'unanimité, il décide, tout seul, qu'il obtiendra, coûte que coûte, de plus gros PROFITS ! Mais comment ? Une circulaire, reçue par hasard, lui donne une idée : cette circulaire provient d'une usine de machinerie. Et elle contient quelque chose semblable au suivant. "M. le Capitaliste, vous avez dix hommes à votre emploi ; et moi, j'ai dans mon usine une magnifique mécanique qui permet de produire, avec seulement cinq hommes, le double de ce que dix hommes produisent habituellement.

La mécanique en question ne chique pas, elle ne fume pas, et, voyez combien des circulaires de cet acabit peuvent devenir cruelles, la mécanique n'a pas de femme qui puisse tomber malade et exiger des soins à domicile ; la mécanique n'a pas d'enfants à enterrer s'ils viennent à mourir, la mécanique ne s'absente pas de son ouvrage ; la mécanique n'est jamais en grève ; la mécanique travaille et vous ne t'entendrez pas grogner ; venez voir cet objet merveilleux et vous m'en direz des nouvelles."