Ni rouge, ni noir, ni vert. L'autonomie rejette partis,
syndicats et toute forme de gestion et de pouvoir.
Rassembler des foules sous un même drapeau
trouve toujours son origine dans une imposture.
Seule une révolution mettra fin à un système
dont l'obsession de l'argent entraine l'humanité
vers la catastrophe.
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Date de création : 10.03.2011
Dernière mise à jour :
23.01.2026
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Le noir, étendard de la radicalité
par Sabine Cessou
RFI - 24 jul 2021
https://www.rfi.fr/fr/culture/20210724-le-noir-%C3%A9tendard-de-la-radicalit%C3%A9
Le noir est-il la couleur de la radicalité par excellence ? Elle représente aussi bien les pirates que les anarchistes, en passant par les fascistes italiens, les Black Panthers et, plus récemment, le groupe État islamique.
Le drapeau noir des pirates serait apparu pour la première fois en 1700 au large de Santiago de Cuba, au mât d’une embarcation menée par un Français. L’objectif: faire peur et intimer aux navires attaqués de se rendre sans combat, sans quoi le drapeau rouge était hissé, signifiant « pas de quartier ». Le drapeau noir, pour mieux terroriser, pouvait figurer un crâne, des fémurs croisés [Le "Jolly Roger"; ndc] ou encore un squelette et un sablier, allusion au côté court de la vie.
Peut-on faire dire ce que l’on veut aux couleurs, en raison de significations qui s’empilent avec le temps ? Le noir, paradoxal, est aussi bien signe de deuil que de révolte ou tout son contraire, l’ordre établi. C’est la couleur de la soutane du curé, de la toge d’avocat et de la robe de magistrat, et aujourd’hui une marque d’élégance ("la petite robe noire"), voire de pouvoir (berlines noires pour les déplacements officiels). [J'ai souvent entendu des filles dire que "le noir, ça va avec tout"; ndc]
— Des "anars" aux "chemises noires"
L’étendard noir, à la fois signe de deuil et de révolte, flotte en 1871 lors de la Commune de Paris, une insurrection violemment réprimée. Onze ans plus tard, en 1882, le mouvement anarchiste français baptise son journal Le Drapeau Noir, tandis que l’écrivaine féministe et militante libertaire Louise Michel défile avec un jupon noir accroché au bout d’un manche à balai, en signe de « deuil de nos morts et de nos illusions ». Le noir passe alors pour une "non-couleur" et renvoie au "non-État" des anarchistes, un idéal universel.
La bannière sombre passe par le Mexique, où le révolutionnaire Emiliano Zapata se l’approprie en 1910 associée au slogan "Terre et liberté". En Ukraine, l’anarchiste Nestor Makhno se distingue entre 1918 et 1921 en levant sous le drapeau noir une armée insurrectionnelle de 50.000 hommes, prête à en découdre avec les Russes blancs comme avec l’Armée rouge des Soviets. Ces troupes finissent écrasées et Nestor Makhno au cimetière du Père-Lachaise, après avoir été ouvrier chez Renault durant son exil français.
De leur côté, les "chemises noires" de l’Italie de Mussolini apparaissent en 1919, à l’exact opposé des "anars" sur l’échiquier politique. Les miliciens des "Faisceaux italiens de combats" (Fasci Italiani di Combattimento), un terme emprunté à la Rome antique, donnent ainsi leur nom au "fascisme". L’organisation paramilitaire défend un "homme nouveau" et un autoritarisme opposés aux valeurs libérales du siècle des Lumières. Il préfigure le nazisme, qui préfère le brun. [En Allemagne, en Autriche, en Belgique flamande, dans les régions de tradition luthérienne, le noir est la couleur des partis chrétiens-démocrates, porteurs d'un projet politique pro-clérical; ndc]
— Mai 1968, les rockers, la sacralité islamique
Le drapeau noir des anarchistes refait surface en mai 1968 sur le "Boul’Mich’" à Paris. Faut-il y voir une extension des signes de révolte ? Le noir devient l’un des signes de ralliement des rockers de tout poil, des Chaussettes noires (France, 1960) aux Black Keys (États-Unis, 2001) en passant par le hard rock et le "post-punk", notamment chez les adeptes du look gothique. « C’est une évolution sociologique, explique Hervé Fischer, auteur de Les couleurs en Occident, de la préhistoire au XXIe siècle (Bibliothèque illustrée des histoires, 2019). Le noir, refusé par une longue tradition chrétienne […] n’est plus considéré comme une absence de couleur du bourgeois puritain, mais comme une couleur ».
Symbole de la révolte contre le système de castes en Inde, brandi dans les années 1940 par le mouvement pour le Respect de soi (Thantai Periyar), le noir revêt un sens positif dans le monde musulman. Il figure dans la moitié des 22 drapeaux des pays membres de la Ligue arabe, en référence à la Kaaba ("le cube") de La Mecque, le plus sacré des lieux de l’islam. Recouvert de la kiswa, une étoffe de soie noire, le bâtiment pré-islamique a été vidé de ses idoles lors de la conquête de La Mecque par Mahomet, en 630. Il symbolise, depuis, l’absence de figures d’adoration et de représentations de Dieu dans la religion musulmane.
La couleur noire est, là encore, reprise par les radicaux, extrémistes et autres "ultras". C’est l’une des couleurs des caftans et turbans des ayatollahs en Iran, et celle du drapeau du groupe État islamique en Irak, en Syrie, au Yémen et en Somalie.
La bannière noire ou "raya", aussi appelée "drapeau de l’aigle", était l’étendard du prophète Mahomet sur le champ de bataille, explique Abdelasiem El Difraoui dans son livre Al-Qaïda par l'image (PUF, 2013): « Ce drapeau a retrouvé un rôle prééminent durant le VIIIe siècle, alors qu’il était employé par le chef de la révolution des Abbassides qui dirigea une révolte contre le clan et le califat des Omeyyades. Depuis, l’image du drapeau noir symbolise la révolte religieuse et le jihad. » Ce faisant, il a été détourné par les islamistes au détriment de la majorité des musulmans, avec l’inscription en blanc sur fond noir du début de la shahada (« Il n'y a de dieu que Dieu »), profession de foi des musulmans.
— Black Panthers et Mouvement de la conscience noire
Le noir, enfin, est aussi le symbole incontournable des mouvements de lutte des Africains et Afro-descendants, partout où ils ont été ségrégués. La ligne noire sur le drapeau multicolore de l’Afrique du Sud représente ainsi la communauté africaine, majoritaire, dite "noire" par l’ancien régime raciste de l’apartheid. En Californie, le drapeau du Black Panther Party (BPP), mouvement révolutionnaire de libération et d’autodéfense des Afro-Américains fondé en 1966, montre un félin bondissant, toutes griffes dehors.
Un poing noir résolument fermé, signe de lutte et de mobilisation largement partagé en Afrique du Sud, représente le Mouvement de la conscience noire (BCM) créé par Steve Biko à partir de 1968. Ce poing noir réapparaît au Brésil, brandi par le Mouvement noir, puis aux États-Unis avec Black Lives Matter.
À signaler, le BCM a réussi l’exploit de changer la charge du mot "noir" en Afrique du Sud – lui retirant sa valeur raciale pour en faire un choix politique libérateur. Ainsi, nombre de métis ou de Sud-Africains d’origine indienne, qui n’entrent pas dans l’ancien groupe racial "noir" tel qu’il était défini par l’apartheid, peuvent très bien se déclarer "Noirs" sans que personne n’y trouve rien à redire. Être "Noir" relève d'un manifeste et d'une posture de combat pour la liberté, et non d’une couleur de peau.
Rouge marxiste ou rouge trumpiste ?
par Joris Zylberman
RFI - 20 jul 2021
https://www.rfi.fr/fr/culture/20210720-rouge-marxiste-ou-rouge-trumpiste
Depuis 1791, le rouge a changé de couleur politique. Il est devenu le symbole de la Révolution, française d’abord, puis communiste. Comment se fait-il alors qu’il colore désormais le blason des républicains conservateurs aux États-Unis, où le drapeau écarlate a longtemps symbolisé l’ennemi soviétique ? [Dans la marine de l'Ancien Régime, hisser le pavillon rouge signifiait "pas de quartier". Cet usage était connu des marins et des ouvriers qui travaillaient dans les ports. D'après les historiens, la première utilisation d'un drapeau rouge dans un sens de rébellion date de 1768 au port de Londres. C'est le fait d'ouvriers en grève qui voulaient montrer leur détermination; ndc]
Cherchez l’erreur. Le Petit Livre rouge de Mao Zedong et la casquette rouge "Make America Great Again" de Donald Trump. Comment deux objets aussi politiquement différents peuvent-ils être de la même couleur ? Le recueil des citations du Grand Timonier est l’un des symboles de la tradition révolutionnaire communiste. Le couvre-chef de l’ex-président républicain est devenu en quelques années le nouvel emblème de la suprématie blanche.
« Toute couleur est ambivalente du point de vue social et culturel ». Cette phrase de l’historien Michel Pastoureau s’applique à merveille aux paradoxes du rouge. Ce spécialiste des symboles et de l’héraldique, la science du blason, a d’ailleurs consacré à l’histoire de cette couleur un livre paru en 2016. « Le christianisme médiéval va organiser la symbolique de la couleur rouge autour de quatre pôles, expliquait-il lors d’une conférence en 2017 à l’université de Genève. Les pères de l’Église distinguent quatre rouges en s’appuyant sur deux référents: le feu et le sang, avec l’idée qu’il y a un bon et un mauvais feu, un bon et un mauvais sang. Le bon feu, c’est celui de l’esprit sain, c’est l’esprit de Dieu qui descend le jour de la Pentecôte sur les apôtres sous la forme d'une langue de feu. Le mauvais feu, ce sont les flammes de l’enfer. Quant au mauvais sang, c’est le sang des crimes de sang, des sangs impurs, des sangs injustement versés. Et puis le bon sang, c’est naturellement le sang du Christ sur la croix, le sang rédempteur et salvateur ».
Sang du Christ sur la croix, de Jésus qui se sacrifie. Voilà sans doute la signification politique la plus marquante du rouge dans l’histoire occidentale: le courage du sacrifice pour des valeurs, une religion, un pays. Le rouge symbolise naturellement ensuite le sang des martyrs chrétiens. Regardez la croix rouge sur fond blanc du légendaire Saint-Georges terrassant le dragon. Ce soldat de la garde prétorienne de l’empereur romain Dioclétien refusa de renier sa foi chrétienne. Il fut tué pour cela le 23 avril 303. Sa croix rouge devint la bannière de la première croisade. Au Bas Moyen-Âge, elle fut adoptée comme le drapeau national de l’Angleterre, avant de s’intégrer dans l’Union Jack britannique en 1606.
— De l'ordre à la Révolution
Près de 200 ans plus tard, le rouge fait une nouvelle entrée fracassante en politique. Jusqu’à la Révolution française, « sous l’Ancien Régime, sortir un drapeau rouge, c’est avertir d’un danger, donc c’est un drapeau animé de bonnes intentions, assez pacifique », indique Michel Pastoureau. C’est même le symbole du maintien de l’ordre par la loi du 21 octobre 1789 contre les attroupements, ou loi martiale. « La force militaire doit être déployée » dans le cas où « la tranquillité publique serait en péril », dit l’article 1. « Cette déclaration se fera en exposant à la principale fenêtre de la maison de ville et en portant dans toutes les rues et carrefours, un drapeau rouge », stipule l’article 2.
Mais tout change le 17 juin 1791. Après la fuite manquée de Louis XVI à Varenne, une foule se rassemble sur le Champ-de-Mars, au centre de Paris. Camille Desmoulins, Marat et Robespierre sont là. Ils font signer une pétition demandant la déchéance du roi qui a trahi les Français et la proclamation d'une République. « Mais il y a trop de monde, raconte Michel Pastoureau. Soudain, il y a des mouvements de foule, ça s’agite. Les autorités sortent le drapeau rouge pour inviter la foule à se disperser. On ne sait pourquoi, la troupe tire, il y a des morts: les premiers martyrs de la Révolution. Et dès le lendemain, ce drapeau pacifique est devenu un drapeau politique: un drapeau insurrectionnel. Teinté du sang des martyrs, il devient l’emblème du peuple révolté ».
Le drapeau rouge sera repris tout au long du XIXe siècle, dans les révolutions françaises, celles de 1830 et de 1848, celle de la Commune de Paris en 1871, où il devient le drapeau des insurgés prolétaires [Il est arboré au 1er congrès de l’Association internationale des travailleurs en 1866; ndc]. Le rouge signifie alors la Révolution par excellence, en marche ou accomplie. Il annonce la fête de l'humanité et son avenir radieux. La gauche, puis le marxisme et le communisme en font leur étendard. L'Union soviétique et la Chine populaire l'adoptent ensuite comme drapeau national. À Pékin, tout tient alors dans cette chanson à la gloire de Mao: « L'Orient est rouge » (Dongfang hong), plus tard devenu l'hymne de la Révolution culturelle [En Chine, le rouge est la couleur traditionnelle associée au bonheur et à la "bonne fortune". C'est la couleur des Hans, ethnie dominante; ndc].
— Pragmatisme américain
Pourquoi retrouve-t-on aujourd'hui le rouge comme couleur politique des républicains aux États-Unis ? Les fameux "États rouges" acquis au Grand Old Party durant les élections américaines auraient-ils le même sens que la "ceinture rouge" des mairies communistes autour de Paris ? Non, bien sûr ! Le paradoxe ne manque pas de piment. Car jusqu’après la fin de la guerre froide, il est impossible aux partis politiques américains de se parer de rouge vif tant la référence à l’ennemi soviétique est infamante. Dans les années 1990 encore, démocrates et républicains se distinguent surtout par leur totem animalier, l'âne pour les premiers, l'éléphant pour les seconds.
Se produit alors un phénomène étrange, caractéristique des Américains. En 2000, lors de l'interminable élection présidentielle qui oppose George W. Bush et Al Gore, ce sont les grands médias qui décident de la couleur des deux principaux partis. Comment ? Archie Tse, le graphiste du New York Times, l'expliquera plus tard: « J'ai choisi le rouge (red) pour les républicains, car les deux mots commencent par un "r", c'était plus simple. » Entre le 7 novembre, jour du scrutin présidentiel, et le 12 décembre, date de la décision de la Cour suprême d'accorder la victoire au candidat républicain, s'écoulent cinq longues semaines de comptage et de recomptage des bulletins en Floride. Alors qu'aucun des grands médias jusque-là n'utilisait le même code couleur pour les cartes électorales, tous décident cette fois de s'aligner sur le "bleu démocrate" et le "rouge républicain", par simple souci de clarté pour leurs téléspectateurs ou leurs lecteurs [Et puis parce que, compte tenu de la technologie encore balbutiante des postes de télévision en couleur de l'époque, le bleu et le rouge étaient les couleurs les plus stables; ndc].
Pourquoi alors les républicains ont-ils accepté d'adopter le rouge ? Un parti n'est-il pas maître de son identité visuelle ? « Les États-Unis sont un pays jeune qui n’a pas tradition en tant que telle, rappelle Jean-Éric Branaa, maître de conférences à l'université Paris II Assas. Leur histoire est mouvante: ce sont les médias qui font l'opinion et qui racontent cette histoire. Les gens adhèrent. Ils sont pragmatiques: si un groupe s'identifie autour de telle couleur, pourquoi pas ? » À la fin du XIXe siècle, les couleurs servaient simplement à aider les électeurs à identifier les partis, rappelle encore le chercheur: « Au Texas, dans les années 1880, le bulletin de vote républicain était rouge: c'était juste un code couleur, sans autre signification, pour aider les Américains, dont très peu savaient lire. »
— Trump franchit la ligne rouge
Puis est arrivé un homme d'affaires assez doué en marketing: Donald Trump. Le candidat républicain à la présidentielle de novembre 2016 a l'idée d'une casquette toute rouge, où il inscrit en lettres capitales blanches son slogan de campagne: "Make America Great Again" ("Restaurer la grandeur de l'Amérique"), dont l'acronyme "MAGA" fait florès auprès de ses partisans. « La casquette de baseball est une marque de reconnaissance aux États-Unis: on la porte dans un match de foot, de hockey, dans une université, précise Jean-Éric Branaa. Cette casquette est vraiment devenue une marque politique des républicains: si vous voyez une foule avec des casquettes rouges, vous dites Trump ! Avant lui, ça n’existait pas. Personne n’a commercialisé comme Trump cet objet fétiche. À tel point que de nombreux supporteurs des équipes de football américain de New York ou de San Francisco, dont le rouge est la couleur, ne veulent plus porter de casquette cramoisie, car ils ont peur d’être catalogués trumpistes ! »
Les prises de position du magnat de l'immobilier vont changer encore le sens du rouge. Donald Trump devient le représentant de l'Amérique blanche qui se sent menacée par la montée démographique des minorités, et qui a peur de perdre ainsi sa suprématie socio-politique. Il évite consciencieusement de condamner les dérives violentes de l'extrême droite américaine, des néo-nazis aux membres du Ku Klux Klan, en passant par tous ceux qui arborent le drapeau confédéré. « Aujourd'hui, porter la casquette "MAGA", c'est comme s'enrouler dans le drapeau sudiste », écrit une éditorialiste du Washington Post. Étendard de l'armée sécessionniste en 1863, qui refusait d'abolir l'esclavage et avec lui son modèle économique, le "Dixie Flag" est devenu un symbole ouvertement raciste au XXe siècle. Depuis les années 1930, il a été récupéré par les partisans de la ségrégation raciale, dont le KKK.
Or, le rouge vif est une des couleurs marquantes du drapeau confédéré: il colore le fond sur lequel est apposé une croix bleue en "x", ornée des étoiles représentant les 13 États en rupture avec le Nord pendant la guerre de Sécession. Selon une interprétation qui circule largement sur internet sous l'influence des évangéliques, la bannière aurait une signification religieuse: la croix bleue de Saint André/Andrew, premier disciple de Jésus et patron de l'Écosse, et le rouge du sang christique. La boucle est-elle bouclée ? Le rouge de la casquette trumpiste serait-il aussi un symbole chrétien ? « Ce n'était pas le cas au moment de la Confédération », resitue Jean-Éric Branaa. En effet, William Porcher Miles, le créateur du drapeau, avait tenu à lui donner un sens agnostique pour éviter les critiques des protestants et des juifs dans l'armée confédérée. Les couleurs étaient, insistait-il, les mêmes que celles du Stars and Stripes national, dont le rouge est « symbole de résistance (hardiness) et de bravoure (valor) ». Lourd de sens, aléatoire ou utilitaire, le rouge aux États-Unis est désormais marqué politiquement. « On ne pourra plus revenir en arrière après Trump », constate le chercheur français. [Sur le continent américain et en Asie du sud, le rouge est la couleur de partis libéraux (Canada) ou très conservateurs. A noter que les "chemises rouges" ont été le nom donné à des milices paramilitaires à plusieurs époques: partisans de Garibaldi en Italie, Canabal au Mexique, Shinawatra en Thaïlande... Actuellement, les tenues rouges fédèrent les partisans de Maduro au Venezuela, Malema en Afrique du Sud...; ndc]
"Alea jacta est", "Les dés sont jetés", selon la phrase prêtée par Suétone à Jules César franchissant le Rubicon. Ce petit fleuve côtier séparait la Gaule cisalpine de l'Italie à l'époque de la République romaine. Teintée par la terre, l'eau du Rubicon était rouge, dit la légende. Selon la loi, aucun général ne pouvait passer cette limite avec ses soldats en armes sans l'autorisation du Sénat. Une façon de protéger Rome d'un coup d'État militaire. En désobéissant, César entre de façon irréversible dans l'illégalité. Il franchit la ligne rouge.
Des proscrits aux "gilets jaunes", la couleur des mal-aimés
par Olivier Favier
RFI - 23 jul 2021
https://www.rfi.fr/fr/culture/20210723-des-proscrits-aux-gilets-jaunes-la-couleur-des-mal-aim%C3%A9s
Entre choix par défaut et volonté provocatrice, le jaune attire les mouvements qui ne s’identifient pas au clivage droite-gauche, ceux qu’on qualifie souvent de populistes. L’historien des couleurs Michel Pastoureau ne lui a consacré un livre qu’en 2019, près de vingt ans après le bleu. Le jaune n’intéresse guère les Français: 5 % d’entre eux le considèrent comme leur couleur favorite, une constante depuis la fin du XIXe siècle, sans différence de genre et à l’instar des autres pays d’Europe occidentale.
Vers la fin du Moyen Âge, la perception du jaune se dédouble. L’or absorbe les aspects positifs tandis que le jaune s’associe à la traîtrise, la félonie. C’est à cette époque que Judas, en l’absence de référence biblique, est représenté les cheveux roux et vêtu d’une robe jaune. On en fait aussi un gaucher.
— Qu’il soit fou, malade, juif ou protestant: marquer l’ostracisé
Le jaune devient la couleur de l’ostracisme, celui des juifs notamment, contraints de porter une rouelle, jaune le plus souvent. Cette obligation ressurgit en septembre 1941 quand l’étoile jaune est imposée aux juifs du Reich – un écusson de la même couleur sera attribué aux fous dans les camps. Elle s’étend ensuite à la zone occupée en France. À l’Est, explique Tal Bruttmann, historien spécialiste de la Shoah, d’autres signes distinctifs sont utilisés, de différentes couleurs.
En 1572, les portes et fenêtres de l’hôtel de l’Amiral de Coligny, chef de guerre protestant assassiné la Nuit de la Saint-Barthélémy, sont barbouillées de jaune, pour signifier sa mise au ban. Avec le « jaune cocu », la couleur du traître s’étend au mari trompé, ce qui vaut à ce dernier le surnom de canari ou serin, quand bien même ce passereau serait plutôt connu pour sa fidélité.
Dans les pays protestants, la couleur dorée devient synonyme de richesse tapageuse et donc de vulgarité. Au XIXe siècle, le jaune distingue les passeports fournis aux anciens bagnards. Aux États-Unis, on qualifie de "presse jaune" les journaux à scandales sur papier bon marché, le même utilisé par le journal L’Auto, l’ancêtre de L’Équipe [journal anti-Dreyfusard], qui crée avec le "maillot jaune" du Tour de France, en 1919, l’un des rares usages positifs de la couleur.
Vers la fin du XVIIIe siècle, les Britanniques imposent le pavillon jaune pour les navires frappés de quarantaine, usage qui se généralise au siècle suivant. Le teint cireux des malades hépatiques est à l’origine du terme de jaunisse qui frappe aussi certains malades de la fièvre jaune. Dans la théorie des humeurs, on distingue entre bile noire et bile jaune: cette dernière est associée aux bilieux, qui sont violents et dominés par le feu. Le jaune est aussi la couleur du soufre et s’avère très présente dans les représentations de l’Enfer, qu’on songe au peintre néerlandais, Jérôme Bosch. [En sport automobile, le drapeau jaune avertit les pilotes d'un danger sur la piste. Sous régime de drapeau jaune, la course est neutralisée; ndc]
— Le « jaune »: ennemi réel ou fantasmé de l’ouvrier
Si le rouge ou le noir sont clivants – et donc choisis le plus souvent par des formations contestataires –, le jaune est peu désirable. Au XIXe siècle, le yellow dog ("chien jaune") désigne le lâche outre-Atlantique. Et le yellow dog contract est une convention de travail non réglementaire incluant de n’adhérer à aucun syndicat.
Les "jaunes", c'est aussi l’un des surnoms donnés aux travailleurs asiatiques accusés de faire une concurrence déloyale aux ouvriers blancs. Le rejet de "John Chinaman" est l’un des mots d’ordre du Parti socialiste américain, salué en France par le "collectiviste" Jules Guesde en 1882, qui n’y voit aucune contradiction avec son "internationalisme". L’idée du "péril jaune" se développe en Europe en l’absence d’immigration asiatique.
Parallèlement à ces allégations racistes, le jaune devient aussi la couleur du traître politique. Dans "Germinal" ou "La Fortune des Rougon" d’Émile Zola, explique le linguiste Maurice Tournier, le jaune est la couleur des patrons – le rouge celle des prolétaires. On l’associe aussi au populisme des partisans du général Boulanger, par opposition au rouge des socialistes. Les grèves de Montceau-les-Mines et du Creusot en 1898 popularisent l’opposition entre syndicats rouges ouvriers et les anti-grèves, appelés "syndicats jaunes".
— Les "jaunes", un mouvement préfasciste oublié
En 1902, les anti-grèves se rassemblent dans un Premier congrès national des jaunes et créent une Fédération nationale des Jaunes de France. Pierre Biétry, son fondateur, y prône la "collaboration de classes" et l’antisémitisme. Sa devise "Patrie, famille, travail" aura, dans un autre ordre, la fortune qu’on connaît, bien après sa dissolution en 1912.
Pour Maurice Tournier, la raison de ce choix est à trouver « dans l’aptitude que possède le jaune à fonctionner de manière adversative avec d’autres couleurs déjà politisées, présentant une alternative nouvelle, populiste et nationaliste, "préfasciste" dit Zeev Sternhell, entre le rouge socialiste et le blanc monarchiste ». Spécialiste des origines françaises du fascisme, Zeev Sternhell précise que les briseurs de grève du Creusot « revendiquent hautement l’épithète injurieuse ». Leur existence politique est cependant de courte durée. « Contradiction symbolique d’ouvriers anti-ouvriers, de rejetés-rejetants, ils se sont empêtrés dans leur propre toile », conclut Maurice Tournier.
— La couleur des populistes et des « oubliés »
Politiquement, la couleur réapparaît en 1968 chez les libéraux-démocrates en Allemagne, dont le positionnement et les alliances politiques les font parfois décrire comme "attrape-tout". Elle incarne le mouvement populiste 5 Étoiles en Italie depuis 2009. Dans les deux cas, la couleur est choisie aussi par défaut, mais concernant le deuxième, elle marque une rupture claire avec la gauche traditionnelle – rouge ou noire – et une parfaite ignorance – volontaire ou non – de la signification du giallo dans le monde ouvrier italien – la même qu’en France, la couleur des traîtres et des briseurs de grève.
En 2018, le jaune remplit les rues avec le mouvement des "gilets jaunes". « Rattrapé par l’Histoire », Michel Pastoureau n’y consacre que quelques lignes dans son livre qu’il termine. Il souligne toutefois que si le choix du gilet – un objet que tout le monde possède dans sa voiture – est lié aux premières revendications du mouvement sur l’augmentation du diesel, celui de la couleur interroge. En effet, les gilets fournis sont indifféremment jaunes ou orangés.
L’orange est la couleur d’une formation politique récente: le MoDem.
[Depuis Guillaume d'Orange (XVIIe siècle), cette couleur est associée au protestantisme, à la Réforme et à son prolongement politique. Le jaune d'or ou l'orange ont été adoptés par un certain nombre de partis centristes (parti européen ALDE), libéraux (LibDems britanniques, FDP allemand), libertariens, et plus récemment par des partis populistes en Europe du nord. Ailleurs, en Inde, l'orange est la couleur traditionnelle des nationalistes hindous; ndc]
Mais que s’est-il joué, inconsciemment sans doute, dans la symbolique du jaune, pour ce mouvement de ceux qui se voient comme les oubliés du système, ses mal-aimés ?