Le Monde d'Antigone

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trouve toujours son origine dans une imposture.
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dont l'obsession de l'argent entraine l'humanité
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Dernière mise à jour : 05.03.2026
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Fukushima: Une catastrophe toujours en cours

Publié le 11/03/2021 à 03:42 par monde-antigone

 
Fukushima: 10 ans après, une catastrophe toujours en cours
Entretien avec Bruno Chareyron, directeur du laboratoire de la CRIIRAD, la Commission de Recherche et d'Information Indépendantes sur la Radioactivité (CRIIRAD)
RFI - 11 mar 2021
https://www.rfi.fr/fr/asie-pacifique/20210310-fukushima-10-ans-après-une-catastrophe-toujours-en-cours


(.../...)
10 ans après à la catastrophe, dans quel état se trouve la centrale ?
Aujourd’hui, 10 ans après, la centrale est dans un état extrêmement dégradé et elle n’est toujours pas sûre. En permanence, l’industriel TEPCO doit continuer à injecter 200 m3 d’eau par jour pour refroidir la matière hautement radioactive des coriums des réacteurs 1, 2 et 3. Cette eau, qui est injectée et qui circule autour des coriums qui ne sont plus protégés par des gaines de protection métallique qui ont fondu, est contaminée de façon très importante. De plus, comme cette eau est injectée dans les sous-sols de la centrale, elle se mélange avec des eaux de ruissellement, des eaux souterraines et TEPCO est obligé de repomper en permanence tous ces volumes d’eau. Pour ce faire, il a fallu mettre en place différentes parades dont un mur gelé autour des 3 réacteurs accidentés, pour maintenir à très basse température le sol et pour que ce mur de glace limite la pénétration des eaux, qui viennent de la colline située au-dessus de la centrale, et s’infiltrent sous les réacteurs. Cela permet de limiter le repompage sauf quand il y a de très fortes pluies. Donc TEPCO doit en permanence injecter de l’eau, qui devient hautement radioactive, il doit récupérer ces eaux avant qu’elles ne s’infiltrent et qu’elles ne s’écoulent vers l’océan Pacifique et doit traiter toutes ces eaux. TEPCO se retrouve aujourd’hui face à un problème quasiment insoluble, avec en ce moment, plus de 1,2 million de m3 d’eau radioactive stockée dans plus d’un millier de cuves. C’est pourquoi TEPCO envisage, avec l’accord du gouvernement japonais, de vider progressivement ces cuves dans l’océan Pacifique.
De plus, TEPCO n’a pas fini de retirer le combustible irradié des piscines de désactivation, qui ont été gravement endommagées par les explosions, pour les mettre en sécurité. Mais le problème le plus complexe reste la question des coriums, ces cœurs fondus qui se sont répandus dans les sous-sols des réacteurs 1, 2 et 3. TEPCO a tenté à plusieurs reprises d’envoyer des robots pour avoir de l’information sur l’état de ces coriums et sur leur localisation, mais la radioactivité est si élevée que plusieurs robots ont été rendus inopérants. Récemment, de nouvelles inspections ont révélé des taux de radioactivité extrêmement importants au-dessus de la dalle des réacteurs de plus de 10 sieverts par heure, soit un niveau rapidement mortel pour l’homme. On est face à une situation inédite: TEPCO annonce qu’ils récupèreront ces coriums peut être d’ici à 2050, mais personne n’en sait rien, ni ce qu’on en fera si on arrive à les isoler. Peut-être que finalement le gouvernement décidera de les laisser là, ad vitam aeternam, et de couvrir l’ensemble avec un sarcophage avec des systèmes de pompage permanents. On ne sait pas quoi faire avec ces coriums. Le corium de Tchernobyl est toujours actif sous son sarcophage. Et à Tchernobyl, rien n’est résolu non plus. 


Quelles ont été les conséquences radiologiques sur le Japon et au-delà ?

Dans le cas de Fukushima, il y a eu deux modes de contaminations: les rejets dans l’atmosphère et dans l’océan Pacifique. Pour ce qui concerne l’atmosphère, il y a eu des retombées radioactives très intenses dans la préfecture de Fukushima, mais aussi dans de nombreuses autres préfectures situées au nord et au sud et de manière moins intense jusqu’à Tokyo. Même en France, de fin mars à fin avril 2011, nous avons pu mesurer, avec les balises CRIIRAD en vallée du Rhône, l’arrivée des masses d’air contaminées par l’iode radioactif en provenance du Japon. Aujourd’hui, il y a au Japon des endroits très contaminés, qui ne devraient pas être habités par des êtres humains avant au moins une centaine d’années voire beaucoup plus dans certains lieux. Mais les autorités japonaises banalisent la gravité de cette contamination et incitent très vivement les populations à revenir sur ces territoires. 
Actuellement, le problème principal provient du césium 137: c’est un métal radioactif qui s’est déposé, sous forme de très fines poussières ou parfois de plus grosses particules, sur toutes les surfaces qui étaient à l’air libre (sur les toits, sur les sols). La contamination a été amplifiée par les précipitations (neige et pluie). Cette substance radioactive est toujours présente, elle a une demi-vie de 30 ans et il faudra des centaines d’années pour qu’elle disparaisse et perde de sa dangerosité. Le problème, c’est que ce césium 137, en se désintégrant, émet des rayonnements gamma qui sont extrêmement puissants et pénétrants. Ces rayonnements traversent les murs des maisons et se déplacent dans l’air sur des dizaines de mètres et cela peut même dépasser la centaine de mètres. C’est pourquoi il très difficile de décontaminer. Les autorités japonaises ont lancé dans certaines zones des programmes de décontamination qui consistent à décaper la terre mais seulement sur quelques mètres autour des habitations, mais cela n’empêche pas l’exposition par les radiations émises à proximité et qui atteint les habitants à l’intérieur de leur maison. La décontamination de territoires aussi vastes est techniquement impossible. À la différence de Tchernobyl, à Fukushima, les autorités font comme si les problèmes étaient résolus pour faire revenir la population alors que les terres sont contaminées avec des taux de radioactivité qui sont largement au-dessus de la normale. 


Que deviennent ces terres contaminées qui sont collectées par les autorités ?

Les programmes de décontamination qui ont été mis en œuvre et qui consistent à racler la couche superficielle de la terre, posent plusieurs problèmes. Il y a d’abord la question de l’exposition des personnes qui réalisent ce travail et qui prennent des doses de radioactivité et puis une fois ces terres mises dans des sacs, qu’en fait-on ? Il y a des problèmes de stockage et de mise en sécurité. Ce qu’on voit, ce sont des dépôts de ces sacs un peu n’importe où, dans un terrain vague, à côté d’un lotissement, non loin d’une école, etc... La décontamination partielle a généré plus de 17 millions de m3 de déchets radioactifs et sacs de terre contaminée. Une partie est en cours de regroupement sur un site d’entreposage temporaire prévu pour 30 ans. Or, cette durée est insuffisante, ces sacs devraient être mis en sécurité sur une centaine d’années voire beaucoup plus pour certains d’entre eux. Donc cette question de la terre n’est pas résolue. Le problème des déchets organiques n’est pas résolu non plus. Ces déchets, comme par exemple les feuilles d’arbres, sont aussi collectés et la stratégie est de les incinérer. Les systèmes de filtration des incinérateurs ne sont jamais parfaits et cela crée de la redistribution dans l’atmosphère et l’on ne sait pas comment conserver les cendres qui sont très radioactives.
Pour pouvoir gérer la catastrophe, les autorités changent les normes. La dose maximale admissible pour un être humain normalement est de 1 mSv/an. Mais à Fukushima, les autorités japonaises ont monté cette dose à 20 mSv/an. Donc on s’est mis à accepter que les citoyens soient exposés à un risque de cancer 20 fois plus élevé que ce qu’on considérait comme inacceptable auparavant. Pour la gestion des terres polluées, au Japon à partir de 100 Bq/kg, on doit appliquer un mode de gestion spécifique. Or, cette norme a été augmentée à 8.000 Bq/kg. Ces déchets vont pouvoir être réutilisés comme sous-couche routière par exemple et vont donc être dispersés et irradier d’autres personnes. Enfin, il y a la question des eaux contaminées que TEPCO souhaite rejeter dans le Pacifique alors qu’elles ne respectent pas les normes en termes de concentration de radioactivité.
Une catastrophe nucléaire c’est par définition ingérable et pour limiter les coûts de gestion, les autorités changent les référentiels de sécurité, de protection sanitaire des populations et acceptent ce qui était inacceptable auparavant. Pour relancer l’économie sur les territoires contaminés, on a par exemple incité la population à revenir alors que les doses subies restent trop élevées. Ce qui est très choquant à Fukushima, c’est cette banalisation, cette minimalisation du risque pour faire croire que tout va bien. 


Que sait-on de la contamination des populations ?

Le nombre de personnes qui ont été exposées aux radiations se chiffre en millions, mais ensuite, il est très difficile d’avoir une estimation précise des doses subies par ces populations. De plus, il y a eu des sous-estimations de la réalité. Par exemple, lorsque l’OMS a publié un rapport pour tenter d’estimer le nombre de cancers qui surviendront suites aux doses reçues, elle n’a pas pris en compte les niveaux réels de contamination. Quelques jours après la catastrophe, quand les premières analyses sur la contamination des denrées alimentaires sont tombées, il y avait sur certains territoires, y compris à plus de 30 km de la centrale de Fukushima, des végétaux et des aliments qui étaient contaminés à plusieurs millions de becquerels par kilogramme en iode 131. Certains groupes de population au Japon ont reçu à l'époque des doses de radiation par inhalation, puis par ingestion et par ce qu'on appelle l'irradiation externe, c’est-à-dire par la radiation émise en permanence par le sol contaminé, qui sont très largement au-dessus des limites sanitaires. Donc évidemment il y aura des conséquences sanitaires lourdes sur la population japonaise, que ce soit une augmentation des cancers, mais aussi d'autres pathologies: du système digestif, du système cardio-vasculaire ou sur les capacités cognitives. Il peut y avoir aussi un effet trans-générationnel comme celui observé sur des rongeurs au Belarus suite à la catastrophe de Tchernobyl. Dans l'air de la préfecture de Fukushima par exemple, la concentration en césium 137 n'est pas revenue au niveau d'avant la catastrophe.
Aujourd’hui, les Japonais sont toujours exposés aux radiations qui émanent des sols contaminés. Vous avez sur de nombreuses communes des taux de radiations à 1 mètre du sol qui sont plus de 100 fois supérieurs au niveau habituel. Maintenant, pour évaluer les conséquences sanitaires, il faudrait qu'il y ait des études rigoureuses et ce n'est pas le cas. Les études existantes ne sont pas à la hauteur et ne permettent pas de repérer l’ensemble des pathologies liées à la catastrophe, ni d’indemniser les populations, mais ça, c'est une volonté politique.
(.../...)


Cécile Asanuma Brice, chercheuse au CNRS basée à Tokyo et codirectrice du programme Mitate Lab. Post-Fukushima Studies, a été sollicitée par la presse à l'occasion du 10e anniversaire de la catastrophe de Fukushima. Elle est l'auteure de "Fukushima, dix ans après. Sociologie d’un désastre" (Éditions de la Maison des sciences de l’homme) qui vient de paraître.
Elle était présente au moment des faits.

Fukushima: Dix ans après, « le gouvernement japonais aimerait tourner la page, mais la réalité est bien plus compliquée »
Entretien avec Cécile Asanuma Brice, sociologue
Propos recueillis par Fabrice Pouliquen
20minutes - 10 mar 2021
https://www.20minutes.fr/planete/2993843-20210310-fukushima-dix-ans-apres-gouvernement-japonais-aimerait-tourner-page-realite-bien-plus-compliquee


Le 11 mars 2011, au large du Japon, un séisme de magnitude 9 doublé d’un tsunami engendrait l’un des plus grands désastres industriels de l’ère industrielle avec l'accident nucléaire de Fukushima. Les trois réacteurs entrés en fusion sont depuis à l’arrêt et, dix ans après, les opérations de décontamination sont toujours en cours.
Mais les conséquences de cette catastrophe nucléaire vont bien au-delà du périmètre de la centrale. Sociologue, chercheuse au CNRS et résidente permanente au Japon depuis 2001, Cécile Asanuma-Brice a étudié les conséquences sociales de la gestion de l’accident par les autorités nippones. Notamment sur les 160.000 réfugiés officiels qui peinent toujours à retrouver une vie normale. Un volet souvent oublié que Cécile Asanuma-Brice retrace dans "Fukushima, dix ans après" [ed. Maison des sciences et de l’homme], qui vient de paraître.


Qu’est-ce qui vous a poussé à étudier les conséquences sociales de la catastrophe nucléaire de Fukushima ?
D’abord parce que j’ai vécu ce désastre de l’intérieur. Le 11 mars 2011, j’étais à Ebisu, un quartier de Tokyo (à 260 km au sud  de la centrale), lorsque la terre a tremblé. Le séisme, le tsunami puis les explosions et la fonte de trois des six réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima Daïchi… Le Japon a vécu des moments d’intenses frayeurs. Le Premier ministre de l’époque, Naoto Kan, a été jusqu’à envisager l’évacuation de toute la moitié nord du pays, Tokyo comprise. Mission quasi-impossible. Le 15 mars, lorsque Tepco, le gestionnaire de la centrale, a annoncé son intention de l’abandonner, la conséquence aurait pu être de faire une croix sur l’existence même du Japon.
Au-delà du fait que ce sont des moments marquants, je me suis intéressée aux conséquences sociales de la gestion de l’accident, parce que cela avait un lien direct avec mes travaux sur la politique publique des logements à caractère social en France, puis au Japon. Or, après l’accident de Fukushima, très vite, le premier enjeu a été celui du logement, parce qu’il a fallu évacuer des milliers de gens.


Ce 10ème anniversaire est-il l’occasion de tourner la page ?
Le gouvernement japonais l’aimerait beaucoup. Les JO de Tokyo visent d’ailleurs à montrer que « Fukushima est sous contrôle », ce qu’avait assuré le Premier ministre Shinzo Abe dès 2013 au comité d’attribution des Jeux. Dès 2014, le gouvernement a mis en place une politique dont l’intitulé veut tout dire: « Communication du risque pour le retour ». Cette politique consiste à prôner la résilience [la capacité à surmonter les difficultés], à inciter les Japonais à acheter des produits agricoles de la région de Fukushima… Autrement dit, à donner l’impression que tout va bien et faire comprendre aux réfugiés qu’il va falloir songer à rentrer. En parallèle, depuis 2014, le gouvernement rouvre petit à petit les zones évacuées. En 2011, onze communes l’avaient été, représentant un territoire de 1.100 km². Ce périmètre a été ramené à environ 350 km² aujourd’hui.


La réalité est-elle plus compliquée ?
Oui, ne serait-ce parce que la décontamination n’est pas terminée. Elle a globalement marché là où on savait le faire. C’est-à-dire dans les zones urbaines et les terres cultivées dont la couche superficielle du sol a été raclée sur 5 à 10 cm, ce qui a permis d’enlever une grosse partie de la radioactivité.
Mais, même-là, ça reste inégal. Les compteurs Geiger affichent des niveaux de radiations parfois très élevées en certains endroits de zones rouvertes. Parfois même au-delà de 1 microsievert (µSv) par heure, quand le niveau de radiation naturel était de 0,04 µSv par heure avant l’accident. Surtout, la majeure partie du territoire évacué en 2011 est constituée de forêts, qu’on ne sait pas aujourd’hui décontaminer.


Vous pointez aussi les conséquences sociales de cette catastrophe nucléaire…
Pour le département de Fukushima, les chiffres officiels ont fait état de 160.000 réfugiés [Ce chiffre ne prend pas en compte les réfugiés dits « volontaires », des personnes dont le lieu d’habitation ne faisait pas partie de zones d’évacuation mais qui ont décidé de partir face aux dangers de la radioactivité, ndlr]. Beaucoup ont été relogés dans des logements publics vacants ou dans des logements d’urgence construits très vite après la catastrophe. C’est déjà un premier signe de leur déclassement social qui a duré plusieurs années pour ces personnes. Ces logements provisoires d'urgence n'ont été détruits qu'à partir de 2017.
La politique du gouvernement axée sur la nécessité du retour les a stigmatisés un peu plus encore. En répétant que la situation est sous contrôle à Fukushima, qu’on peut y retourner vivre, des Japonais n’ont plus compris alors pourquoi ces réfugiés continuaient d’être aidés financièrement et se sont mis à les voir comme des assistés sociaux.


Pourquoi, dix ans après, peu de réfugiés retournent vivre dans les zones évacuées ?
En août 2019, seulement 35 % de la population était rentrée dans les 11 communes évacuées en 2011. On peut y voir, sans doute en partie, une perte de confiance à l’égard des dirigeants politiques. On leur répète que la situation est sous contrôle alors qu’on méconnaît les dangers qu’il y a à s’exposer à des taux de radioactivité tels que l’on peut encore en rencontrer dans les zones touchées par la catastrophe.
Une part non négligeable des réfugiés expliquent aussi avoir refait leur vie ailleurs. C’est plus souvent le cas pour les jeunes couples et pour ceux qui se sont réinstallés dans les campagnes, où la vie est moins chère, les opportunités de travail parfois plus grandes et les discriminations à l’égard des réfugiés moins fortes.


Les réfugiés les plus âgés sont-ils alors ceux qui acceptent de retourner dans les zones évacuées ?
Majoritairement. Mais ces retours ne sont pas sans poser de nouvelles difficultés. Iltate, par exemple, est un village de montagne situé à 40 km de la centrale, composé de fermes et de chalets relativement isolés les uns des autres. Il a été très touché par la catastrophe nucléaire, en particulier sa partie sud, qui reste zone interdite. Sur les 6.000 habitants que comptait Iitate, environ 25 % sont revenus. Mais très peu de services (médecins, commerces alimentaires…) ont rouvert et il faut faire quarante minutes de voiture pour aller à l’hôpital le plus proche. Une source d’angoisse importante pour ces réfugiés, d’autant plus qu’ils sont souvent âgés.
La problématique est différente dans les communes évacuées situées sur le front de mer. Comme Tomioka. La ville a pris de plein fouet le séisme, le tsunami et l’accident nucléaire. Il a fallu tout raser pour tout bitumer là où il y avait, avant, un vrai cœur de ville, un tissu urbain complexe mélangeant les époques. Beaucoup des habitants qui ont accepté de revenir ne s’y retrouvent plus, vivent même parfois un nouveau choc traumatique. Au point, pour certains, de se laisser mourir ou de sombrer dans l’alcoolisme.


Fukushima: « Bien peu de leçons ont été tirées de la catastrophe »
Entretien avec Cécile Asanuma Brice, sociologue
Propos recueillis par Dorian Malovic
La Croix - 10 mar 2021
https://www.la-croix.com/Monde/Fukushima-Bien-peu-lecons-ete-tirees-catastrophe-2021-03-10-1201144763


Que nous dit cette catastrophe – et la façon dont elle a été gérée – sur le Japon ?
Le Japon étant un pays technologiquement à la pointe, et très nerveux quant au respect des normes, il existait une conviction qu’un tel accident ne pourrait jamais arriver. Cette conviction, d’ailleurs, était celle du Premier ministre de l’époque – aujourd’hui intimement persuadé que « même en étant préparé un accident nucléaire est ingérable » – et de ses conseillers.
Dans cette société japonaise – mais ce n’est pas la seule –, on accorde toute confiance à l’ingénierie seule. Et dans le processus décisionnel qui a été établi, on se réconforte les uns les autres sur l’impossibilité de l’accident, jusqu’à ce qu’il arrive et que l’on s’aperçoive qu’on est incapable d’y faire face car les dégâts sont incommensurables.


Que dit-elle aussi des Japonais qui se sont mobilisés ?
Il y a eu, en effet, un mouvement de solidarité gigantesque dans tout le Japon, et des centaines d’associations ont vu le jour alors, se spécialisant dans la mesure (environnementale, nourriture, corps, etc.), dans l’évacuation, l’aide à la recherche de logements vacants ou encore celui d’un emploi. Si elles ont, en partie, remédié aux déficiences de l’État, elles l’ont également contraint à agir.


Quelles sont les séquelles de cette catastrophe, qui semble « sans fin » ?
Elles sont nombreuses. La catastrophe a entraîné des dizaines de milliers de réfugiés, des centaines de procès menés par certains réfugiés ou des ouvriers de la centrale qui demandent une reconnaissance de leur maladie comme maladie du travail. Autres séquelles, les stigmates produits par la reconstruction elle-même: étant donné la façon dont elle est menée, elle est une nouvelle violence faite à la population.
La façon dont on reconstruit la zone d’évacuation, qui a été en grande partie rouverte, montre que bien peu de leçons ont été tirées dix ans après. Cette reconstruction privilégie toujours des logiques d’ingénierie. On construit des digues de plusieurs mètres de hauteur, en faisant fi de l’érosion générée. On bitume le moindre mètre carré de terre. Et l’on reconstruit des petits collectifs et des lotissements pavillonnaires, ce qui anéantit la richesse de l’ancienne mixité urbaine. Certains diront qu’il est temps de « réenchanter le monde », c’est-à-dire de revenir à une représentation plus sensible de nos sociétés.


Au moment de la catastrophe de Fukushima, comme aujourd’hui, comment le politique peut-il s’appuyer sur la science quand rien n’est sûr ?
Cette question ancienne est structurelle à nos modes de fonctionnement démocratique. Le scientifique se doit de douter, puisque c’est le doute qui est au fondement de sa quête. Le politique, lui, doit décider, mais est pris dans des intérêts liés à la séduction d’un électorat. Il est difficile de demander que le chercheur fasse partie du processus de décision politique, parce qu’il sera aussitôt pris dans un jeu d’intérêts de partis, d’intérêts économiques/industriels et autres. Cet environnement l’empêchera de produire une réflexion indépendante. Aussi, afin de préserver la place prestigieuse qui lui est attribuée au cœur de l’État, il aura tendance à vouloir rassurer plutôt que d’être l’annonciateur de LA mauvaise nouvelle, et parfois à se convaincre lui-même, et ce malgré les évidences, que « tout va bien » et que l’on a fait les bons choix…
Cette attitude peut avoir des conséquences dramatiques comme ce fut le cas au Japon, aussi. Il est important de rappeler qu’il est nécessaire de permettre à la science d’être totalement indépendante des pouvoirs, qu’ils soient politiques, industriels, émanant d’organisations internationales, etc. C’est la condition pour continuer à produire une science de qualité.


Contaminations radioactives: « Au Japon, s’inquiéter revient à s’opposer au gouvernement »
Entretien avec Christine Fassert, socio-anthropologue, spécialiste des risques [1]
Propos recueillis par Adèle Cailleteau
Basta! - 10 mar 2021
https://www.bastamag.net/Fukushima-dix-ans-radiations-millisievert-IRSN-AIEA-Tepco-zones-radioactives


Au-delà des conséquences sanitaires et économiques, une catastrophe nucléaire comme celle de Fukushima a aussi des conséquences sociales et démocratiques. Christine Fassert s’est penchée sur ces dernières dans le cadre du projet de recherche franco-japonais Shinrai.


Sur quel cadre le gouvernement japonais s’est-il appuyé pour gérer l’accident nucléaire de Fukushima ?
Le gouvernement japonais a mis en place un dispositif de zonage dont l’objectif principal est de localiser la radioactivité, en définissant des zones. Le gouvernement s’est appuyé sur le cadre réglementaire établi par les deux grandes institutions nucléaires internationales que sont l’AIEA (Association internationale pour l’énergie atomique) et la CIPR (Commission internationale de radioprotection) [2]. D’après la CIPR, la meilleure solution n’est pas forcément d’atteindre la dose de radioactivité la plus faible mais de faire « plus de bien que de mal » avec les mesures de radioprotection. Il s’agit de mettre sur un même plan les inconvénients causés par une exposition aux radiations avec ceux liés à des mesures de protection comme l’évacuation.


La mesure phare a été de relever le seuil de radioactivité de 1 à 20 mSv/an [le millisievert, mSv, est l’unité de mesure utilisée pour mesurer l’impact des rayonnements sur le corps humain] pour définir les zones à évacuer. Comment le gouvernement a-t-il fait ce choix ?
La CIPR recommande de fixer la dose maximum pour le public à 1 mSv/an en temps normal et prévoit qu’en cas d’accident, ce seuil puisse être relevé. Les autorités se sont basées là-dessus et ont justifié leur choix à partir d’arguments scientifiques insistant sur la non-dangerosité des faibles doses de radioactivité – ce qui ne fait pas consensus. Le choix des 20 mSv/an a cristallisé une partie des critiques adressées au gouvernement, y compris en son sein. C’est après cette décision que le conseiller spécial en radioprotection du cabinet du Premier ministre, le professeur Toshiso Kosako, démissionne en larmes à la télévision: « Si j’approuvais cette décision, je ne serais plus un chercheur. Je ne voudrais pas que mes enfants soient exposés à de telles radiations ».
Mais cette décision a aussi été motivée par des critères sociaux et économiques. L’IRSN a par exemple calculé que si un seuil à 10 mSv/an avait été choisi, 70.000 habitants de la ville de Fukushima, située à 50 km de la centrale, auraient dû être évacués, ce qui aurait engendré un coût important ainsi qu’un message symbolique fort. Un enjeu majeur dans la gestion de la crise a été de montrer qu’un accident nucléaire n’avait pas de conséquences irrémédiables. Et les Jeux Olympiques prévus à Tokyo en 2020 (repoussés en raison de la pandémie, ndlr) auraient pu être l’occasion d’effacer encore un peu plus l’accident.


Comment s’est traduite cette politique de zonage pour les populations vivant à proximité de la centrale ?
Il y a eu au total plus de 160.000 personnes déplacées, contraintes ou de leur plein gré. Plusieurs zones ont été définies: des zones considérées comme difficiles pour le retour, très proches de la centrale. Dans les zones un peu moins touchées, le gouvernement a mené une politique très ambitieuse de décontamination avec l’idée de faire revenir le maximum de personnes au plus vite. Mais la définition de ces zones est très arbitraire car la radioactivité ne s’arrête pas à la limite fixée sur la carte.
Le village de Kawauchi a par exemple été coupé en 3 zones avec des dates de levée de l’ordre d’évacuation différentes, entraînant des droits à compensation différents pour une situation radiologique sans doute comparable. Quand les autorités ont estimé que les évacués pouvaient revenir, les habitants des villages décontaminés n’ont plus touché d’indemnités, même ceux qui ne voulaient pas rentrer. La catastrophe a énormément amplifié les inégalités sociales et entraîné des ruptures, des disputes, des interrogations, des jalousies.


Vous avez établi des catégories en fonction du comportement des habitants face au retour. Quelles ont été les différentes attitudes ?
Il y a des personnes qui sont revenues, d’autres qui veulent revenir plus tard, certaines jamais. Beaucoup de personnes âgées souhaitaient revenir, retrouver leur maison et quitter les hébergements temporaires et souvent inconfortables où elles ont dû se réfugier après l’accident. En revanche, la situation est tout à fait différente pour les familles avec de jeunes enfants. Beaucoup s’inquiétaient.
Certaines sont revenues, mais sous la pression. Je me souviens d’une jeune maman dont le mari était employé municipal. Elle aurait aimé que son mari revienne travailler à la mairie de Kawauchi, tout en continuant de vivre à quelques dizaines de kilomètres, à Koriyama. Mais on lui a dit qu’il fallait montrer l’exemple, qu’il n’était pas dangereux de vivre dans cette zone. Elle est revenue mais s’inquiète énormément pour ses enfants. Pour ceux qui sont revenus, la vie n’est plus la même, parce qu’une décontamination n’est jamais totale: on gratte, on enlève la terre, on la met dans des sacs et on les emporte ailleurs. Au début, les sacs étaient même à l’entrée des villages. Une forêt ne se décontamine pas par exemple, donc la relation à la nature est tout à fait différente. Un maître d’école nous disait en 2018 que beaucoup d’enfants n’allaient plus à l’école à pied, qu’ils n’allaient plus se promener en forêt.


La perception du danger de la radioactivité a-t-elle fait irruption dans le débat public ?
Les radiations et leurs dangers sont devenus un sujet tabou et très politique. S’inquiéter, juger la situation radiologique dangereuse est revenu à s’opposer au gouvernement. À l’inverse, ne pas trop s’inquiéter et accepter de vivre avec « un peu » de contamination, c’est se conformer à la vision gouvernementale. Cette scission est en partie une conséquence de la politique menée: le gouvernement a beaucoup utilisé le terme de « rumeurs néfastes » par exemple, pour décrédibiliser toute inquiétude liée aux radiations.
En avril 2011, le conseiller chargé de la gestion du risque de radioactivité à Fukushima Shunichi Yamashita dit aux habitants: « Tant que vous souriez, les radiations ne vous atteignent pas. Les radiations atteignent les gens qui s’inquiètent. Cela a été prouvé par expérimentation animale. » Cette phrase est-elle à l’origine d’une perte de confiance de la population dans les autorités ?
Cette déclaration a été beaucoup reprise, parce qu’elle est particulièrement énorme. Mais c’est tout un contexte qui est à l’origine de cette perte de confiance. Avec ma collègue Reiko Hasegawa, nous avons mené des entretiens et demandé aux habitants: à quel moment précis avez-vous perdu confiance envers les autorités ? Beaucoup évoquent une autre phrase, répétée 7 fois par le porte-parole du gouvernement Yukio Edano: « Le niveau actuel de radiation n’a pas d’effet immédiat sur votre santé. » Le propos n’est pas scientifiquement faux mais la formulation contient un élément rassurant qui est perçu comme hypocrite. De façon plus générale, certains citoyens ont l’impression que les scientifiques et experts qui parlent au nom du gouvernement sont des goyo gakusha, un néologisme qui désigne des scientifiques inféodés au pouvoir.


Est-ce que l’accident de Fukushima remet en cause la gestion post-accidentelle après une catastrophe nucléaire ?
L’attitude des populations a remis en cause deux implicites qui constituent le cadre de la radioprotection. D’une part que l’attachement au territoire serait inconditionnel et d’autre part que les risques seraient commensurables, qu’on pourrait les comparer et mettre en balance avantages et inconvénients à revenir sur le territoire contaminé. L’expérience a montré que certains jeunes parents préfèrent quitter un territoire contaminé pour protéger leurs enfants, parce qu’il est hors de question de leur faire courir le moindre risque.
Au-delà de ces deux points, l’accident de Fukushima a mis en évidence un conflit de légitimité. Il y a d’un côté des institutions comme la CIPR ou la AIEA qui considèrent être en mesure de définir le cadre de la radioprotection et s’appuient pour cela sur le principe « As low as reasonably achievable » (« aussi bas que raisonnablement possible »). Reasonably signifiant que ce ne sont pas seulement des critères de santé qui sont pris en compte, mais aussi des critères qui incluent le « raisonnable », par exemple des critères économiques. Face à cela, d’autres promeuvent une approche fondée sur les droits individuels de la personne. C’est par exemple le cas du rapporteur spécial de l’ONU Anand Grover qui a fait un rapport sur la gestion post-accidentelle en 2013 [3]. Ma collègue Reiko Hasegawa a montré que cette approche par les droits de l’homme existe déjà, c’est celle de la sécurité humaine. Elle aurait pu être utilisée, mais elle n’a pas été retenue.


Notes
[1]  Christine Fassert  a travaillé au sein de l’Institut de radioprotection et sûreté nucléaire (IRSN) de 2012 à juin 2020, où elle a coordonné le projet Shinrai, qui s’intéresse aux conséquences éthiques, sociales et politiques de l’accident nucléaire de Fukushima. Christine Fassert et Reiko Hasegawa ont publié en 2019 un rapport de leur activité, consultable en ligne. En juin 2020, Christine Fassert a été licenciée par l’IRSN pour « insubordination récurrente » et « comportement inadapté ».
[2]  La CIPR est l’ONG internationale sur laquelle repose presque toutes les réglementations nationales et internationales en termes de radioprotection. Ses membres sont choisis par cooptation. L’AIEA est quant à elle une organisation internationale sous l’égide de l’ONU, qui cherche à promouvoir les usages pacifiques de l’énergie nucléaire.
[3]  Dans son rapport, Anand Grover écrit par exemple: « Les recommandations de la CIPR sont basées sur les principe d’optimisation et de justification, selon lesquels toutes les actions du gouvernement doivent maximiser les bénéfices sur le détriment. Une telle analyse risque-bénéfice n’est pas en accord avec le cadre du droit à la santé, parce qu’elle donne la priorité aux intérêts collectifs sur les droits individuels » (paragraphe 47 du rapport consultable en ligne).


Emmanuelle Riva énumère les horreurs des ravages de la bombe nucléaire lâchée sur Hiroshima. Eiji Okada lui répond inlassablement: « Non, tu n'as rien vu à Hirashima », pour dire que ce qui est relaté ne donne qu'une petite idée du vécu. C'est l'ouverture du film magnifique d'Alain Resnais adapté de Marguerite Duras, "Hiroshima mon amour".
Hier, un comité de chercheurs commissionnés par l'ONU a fait le même type de réponse concernant Fukushima, mais pour dire au contraire que les rejets radioactifs de la centrale n’auraient eu aucune conséquence sanitaire discernable. Selon eux, il n'y aurait aucune preuve que l'accident nucléaire aurait provoqué une catastrophe. Il s'agirait pas moins d'une "désinformation" ! Pas de mort, pas de cancer !
Ils sont pourtant des dizaines de milliers de travailleurs à avoir été exposés à des rayonnements ionisants. Ils ne sont pas morts, mais la radioactivité est une mort lente qui met des années à produire ses effets.
Ces "chercheurs" rejettent par ailleurs tout impact sur l'environnement. Pourtant, même le gouvernement japonais a reconnu la nécessité d'une décontamination des sols. Elle a duré plusieurs années, elle a coûté des milliards, et elle n'est pas terminée ! Au contraire, on lit que l'essentiel de la contamination aurait disparu en quelques jours et qu'il n'y a plus lieu de s'inquiéter. C'est plus facile de dire ça que de reconnaître que de vastes superficies de forêts ont été contaminées parce qu'on ne sait pas comment les décontaminer... On croirait un rapport écrit sur commande pour rassurer tout le monde à 4 mois des JO.
Il ne s'est donc rien passé à Fukushima !
L'article négationniste paru dans Le Point est scandaleux.


Dix ans après Fukushima, « aucun effet néfaste sur la santé », d’après l’ONU
AFP, GoodPlanet mag - 10 mar 2021
https://www.goodplanet.info/2021/03/10/dix-ans-apres-fukushima-aucun-effet-nefaste-sur-la-sante-dapres-lonu/


VIENNE – Les émissions radioactives après l’accident à la centrale nucléaire japonaise de Fukushima en 2011 n’ont pas produit d’effets négatifs sur la santé, selon les conclusions d’un comité de chercheurs de l’ONU, publiées mardi à Vienne. Depuis un précédent rapport publié en 2013, « aucun effet néfaste sur la santé des habitants de Fukushima pouvant être directement attribué à l’exposition aux radiations n’a été documenté », a estimé la présidente du Comité scientifique de l’ONU sur les conséquences des émissions radioactives (UNSCEAR) Gillian Hirth.

Dans l’ensemble, le rapport de l’UNSCEAR rendu public mardi confirme largement les principaux résultats du précédent compte-rendu. Il offre selon un communiqué de l’ONU « une évaluation améliorée et plus solide des niveaux et des effets du rayonnement dus à l’accident ». Le Comité estime que la forte augmentation du nombre de cancers de la thyroïde chez les enfants exposés est imputable à une amélioration de la technique de dépistage ayant révélé « la prévalence d’anomalies qui n’avaient pas été détectées auparavant ».


Zéro mort, aucun cancer: Le vrai bilan de l’accident nucléaire de Fukushima
par Géraldine Woessner
Le Point - 10 mar 2021
https://www.lepoint.fr/monde/zero-mort-aucun-cancer-le-vrai-bilan-de-l-accident-nucleaire-de-fukushima-10-03-2021-2417139_24.php


Rarement catastrophe naturelle aura eu un tel retentissement, et des conséquences aussi lourdes au niveau planétaire. Pourtant, la plus haute autorité scientifique sur l'effet des radiations le confirme: 10 ans après l'accident, les taux de cancer n'ont pas augmenté dans les régions touchées par l'accident de Fukushima, et il est « très peu probable » qu'on n'observe jamais le moindre effet sanitaire, la radioactivité ayant depuis plusieurs années rejoint les niveaux d'exposition naturelle.

Publié la veille du tragique anniversaire, le rapport de 248 pages rédigé par l'UNSCEAR, comité scientifique de l'ONU créé en 1955 et fonctionnant sur le même modèle que le GIEC pour le climat, dresse un bilan complet des conséquences sanitaires et environnementales de l'accident nucléaire qui a suivi le tsunami. Confirmant celles de ses précédents rapports, ses conclusions vont totalement à rebours de la perception qu'en ont les opinions publiques: 55 % des Français restent persuadés que les retombées radioactives de l'accident ont causé des centaines de morts, selon le dernier baromètre de perception des risques de l'IRSN. La réalité ? Elles n'en ont causé aucun, et aucun cas de cancer n'a pu être, 10 ans après, lié à ces mêmes retombées radioactives. Aucun impact n'a non plus été démontré sur l'environnement, profondément altéré, en revanche, par les opérations de décontamination pharaoniques engagées les années qui ont suivi l'accident par les autorités japonaises.

Comment expliquer une si profonde dichotomie ? « C'est un défi pour les scientifiques du monde entier, tant la somme de désinformation publiquement disponible sur l'accident est colossale », confie au Point le Dr Gillian Hirth, présidente de l'UNSCEAR et responsable de la branche radioprotection de l'autorité de sûreté nucléaire australienne. « Les faits sont très souvent déformés de manière à effrayer et tromper le public. Notre rapport, élaboré par 52 experts indépendants venant de 27 pays, se base sur des preuves scientifiques les plus solides. Ce sont des faits. » Quels sont-ils ? Le Point dresse un tour d'horizon complet.

L'accident
Le 11 mars 2011, un séisme de magnitude 9 accompagné d'un gigantesque raz-de-marée ravage les côtes du Japon. Une vague de plus de 23 mètres à son maximum écrase des villes entières, arrache les infrastructures, fracasse le béton… On comptera près de 20.000 victimes, plus de 2.500 disparus. La violence de ce tsunami meurtrier stupéfie le monde entier, d'autant qu'on s'avise bientôt qu'à quelque 12 km au nord de Fukushima, la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, qui a résisté au séisme, n'a pas pu éviter la vague qui a débordé la digue de protection de l'installation, haute de seulement 7 mètres. Les réacteurs se sont arrêtés aussitôt, mais la vague a inondé les installations de secours et les circuits de refroidissement, provoquant la fusion partielle des cœurs des réacteurs. Vapeur d'eau et hydrogène s'accumulent bientôt en haut des enceintes de confinement… Hydrogène qui explose plus tard au contact de l'air, soufflant le toit des bâtiments. Les quantités de produits radioactifs libérés dans l'atmosphère sont considérables: 2 % à 8 % de l'iode 131 et 1 % à 3 % du césium 137 présents dans les réacteurs sont rejetés dans l'atmosphère. « Ces quantités représentent toutefois environ 10 % seulement de celles rejetées au cours de l'accident de Tchernobyl », souligne Mikhail Balanov, professeur à l'Institut de recherche en hygiène de rayonnement de Saint-Pétersbourg, et auteur principal du rapport.

Une faible exposition des travailleurs…
Pour comprendre pourquoi ces rejets ont eu un impact indiscernable sur la santé des populations – et sur l'environnement –, il faut considérer plusieurs paramètres. D'abord, une grande partie des rejets radioactifs ayant suivi l'accident n'ont pas touché les terres: « Environ 80 % ont été emportés par les vents et dispersés dans l'océan Pacifique », détaille Mikhail Balanov. Les autorités japonaises ont aussi pris des mesures qui se sont révélées particulièrement efficaces: dès le 12 mars, quelque 70.000 personnes sont évacuées dans un rayon de 20 km autour de la centrale (au total, 118.000 personnes seront déplacées), et la consommation d'aliments produits dans la zone formellement interdite. « L'évacuation a significativement réduit l'exposition », insiste Mikhail Balanov.

Sur les 24.832 travailleurs amenés à intervenir sur le site de la centrale (ouvriers, nettoyeurs, secours, etc.), seuls 6 recevront une dose de radioactivité supérieure à 250 millisieverts (le sievert est l'unité permettant de mesurer l'effet des rayonnements sur l'être humain.) À titre de comparaison, un syndrome d'irradiation aiguë est observé à partir de doses supérieures à 1 Gy, soit environ 1 000 mSv. En moyenne, les travailleurs ont connu une exposition annuelle de 13 mSv (inférieure à la dose réglementaire de 20 mSv imposée pour les travailleurs du nucléaire), seuls 0,8 % d'entre eux ayant subi une exposition supérieure à 100 mSv. Au total, depuis 10 ans, 6 personnes ont développé un cancer reconnu par les autorités japonaises comme maladie professionnelle, mais il s'agit « d'une reconnaissance administrative, et non scientifique », précise d'UNSCEAR, aucun lien avec les radiations n'ayant pu être établi.

… et des populations
La population générale a été soumise à des doses encore plus faibles: ces trois dernières années, les habitants rentrés dans la province ont été exposés à des doses annuelles comprises entre 0,08 et 2,6 mSv, soit inférieures à la dose de radioactivité naturelle que reçoit chaque année un Français (4,5 mSv). En clair: un habitant de Clermont-Ferrand est aujourd'hui davantage exposé à la radioactivité qu'un habitant de la province de Fukushima.

Aucun effet détectable sur la santé
Étant donné la faiblesse des expositions, il n'est pas surprenant qu'aucun effet sanitaire n'ait été détecté. L'université médicale de Fukushima coordonne un vaste programme de suivi médical des habitants de la préfecture. Aucun surrisque de cancer n'a été observé. Par ailleurs, une vaste enquête, lancée en 2011 auprès de 360.000 enfants de la province âgés de moins de 18 ans au moment de l'accident, n'a pas mis en évidence d'augmentation de l'incidence de cancers de la thyroïde. « Des dépistages systématiques avec des appareils à ultrasons très efficaces, après l'accident, ont montré une fréquence très élevée des cancers de la thyroïde, précise Dominique Laurier, responsable du laboratoire d'épidémiologie de l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). Mais en réalisant les mêmes dépistages dans d'autres préfectures, non touchées, on a observé la même augmentation. On a compris que les cancers détectés étaient là avant l'accident, c'est ce qu'on appelle un surdiagnostic ».

L'exposition à de faibles doses présente-t-elle un risque à plus long terme ?
« Probablement pas », tranche le Dr Gillian Hirth, appelant à définir précisément ce que signifie une « faible dose. » Il y a aujourd'hui « un large consensus sur le fait qu'on n'observe une augmentation du risque de cancer qu'à partir d'expositions à plusieurs dizaines de mSv. On ne peut évidemment pas exclure que ce risque existe aussi à des doses moins importantes (celles constatées à Fukushima), mais il sera si faible qu'on ne pourra pas le détecter ». De vastes études sont conduites dans le monde sur les effets potentiels de faibles doses, auprès de grandes cohortes de travailleurs du nucléaire, par exemple, ou de personnes soumises à des traitements médicaux. « Nos modèles statistiques permettent de dire que le risque existe, mais il est si faible (moins de 1 %) que cela ne se traduit pas par un nombre de décès qu'on est capable de mettre en évidence », précise Dominique Laurier. Pour l'UNSCEAR, il est donc « très improbable qu'on discerne à l'avenir de nouveaux effets ».

Des effets indirectement liés à l'accident
Si la radioactivité n'a pas tué, l'évacuation elle-même a été meurtrière. Quelque 2.200 personnes, souvent âgées ou malades, ont perdu la vie dans l'opération effectuée dans la panique et de mauvaises conditions sanitaires. Dans les années suivantes, les traumatismes, la perte de qualité de vie de familles contraintes à des habitats précaires pendant de longues années ont entraîné une vague de suicides. Une large proportion des mères de la préfecture ont présenté des symptômes dépressifs, et une enquête conduite auprès des travailleurs étant intervenus sur le site a révélé une augmentation des cas de troubles de stress post-traumatique.

L'environnement a-t-il été impacté ?
Le rapport bat en brèche l'idée reçue d'un impact sur l'environnement. L'essentiel des radionucléides rejetés dans la nature après l'accident sont dits « à vie courte »: ils se désintègrent rapidement. L'iode 131, dont la période radioactive est de 8 jours, a disparu en quelques semaines. Il faudra en revanche environ 200 ans pour que le césium 137 rejeté, dont la période radioactive est de 30 ans, rejoigne le niveau de radioactivité naturelle… Si les dépôts de radionucléides dans l'environnement ont été – et sont toujours – finement observés et documentés, de même que leur infiltration dans les eaux et leur déplacement à la suite des intempéries, aucun impact autre que très local n'a été observé sur les espèces. « Des biologistes ont étudié le comportement de la végétation ou de la faune, mais il n'y a rien eu de très conclusif, détaille Olivier Évrard, chercheur au CEA, qui s'est régulièrement rendu sur les lieux. Des études ont suggéré certaines mutations, par exemple sur les conifères, mais comme il y avait plusieurs causes possibles, l'impact immédiat des radiations dans la plupart des zones n'a pas été établi. Mais en 2011, quand on a évacué la zone et interdit toute pratique agricole, on a vu très clairement la végétation reprendre ses droits. Des singes se sont installés et ont proliféré ». [A Tchernobyl, la végétation avant l'incendie de 2020 était luxuriante; ndc]

Pour rassurer une population terrifiée à l'idée de revenir, les autorités japonaises ont toutefois décidé de décontaminer la zone. « Le césium émis et rabattu au sol par les pluies ou la neige a la capacité de se fixer, notamment sur les argiles », explique Olivier Évrard. « L'idée des travaux de décontamination était de ne pas exposer les gens à une dose supérieure à 1 mSv par an, qui est globalement le niveau d'exposition naturelle au Japon [il est de 4,5 mSv en France, NDLR]. » Le chantier a été colossal. Commencés en 2013 et achevés en 2019, les travaux ont coûté 24 milliards d'euros: 16.000 personnes ont excavé plus de 20 millions de m3 de terrain, qui seront stockés pendant des décennies. « Le décapage du sol a permis de réduire de 80 % les concentrations en césium et de ramener la radioactivité résiduelle dans les zones décontaminées au niveau de la radioactivité naturelle moyenne sur le territoire japonais. L'environnement en a été profondément bouleversé. » Les forêts n'ont, elles, pas été touchées. Était-ce la bonne solution, au regard de la faiblesse des niveaux observés ? « Il y a une vraie question, soupire Olivier Evrard. C'était clairement efficace dans le sens où le niveau de contamination des sols et des rivières a considérablement baissé, par contre, cela pose des problèmes, car ils ont excavé la partie superficielle qui fixait justement les radionucléides, et que pour décaper la surface des sols, ils ont ouvert des carrières sur la zone, ont concassé le granit et sont venus le répandre sur les champs après avoir excavé la partie supérieure. Or du granit concassé, ce n'est pas formidable pour la fertilité des sols ».

Le gouvernement japonais a-t-il surréagi en empêchant pendant de longues années le retour des populations, et en fixant des normes drastiques, de nature à rassurer les populations, mais sans lien avec le risque sanitaire ? Ces questions restent ouvertes – au Japon comme ailleurs. Japon qui a décidé, pour réduire son empreinte carbone, de relancer son programme nucléaire.


L'article d'ACRO qui suit répond à ces "chercheurs".
Mais vous pouvez aussi vous rapporter aux très nombreux articles que j'ai postés au jour le jour sur ce blog entre 2011 et 2015 (rubrique Japon).


Ces cancers de la thyroïde qui n’auraient jamais dû survenir
ACRO - 02 mar 2021
https://fukushima.eu.org/ces-cancers-de-la-thyroide-qui-nauraient-jamais-du-survenir-thyroid-cancers-that-should-not-have-occurred/


L'ACRO a effectué une revue de la littérature scientifique à propos des cancers de la thyroïde chez les jeunes de Fukushima. Les dernières données publiées font état de 252 cas de cancer suspecté, dont 202 ont été confirmé après une intervention chirurgicale. Mais ces données officielles ne prennent en compte que les cas découverts dans le cadre du suivi sanitaire lancé en 2011 par la province de Fukushima et ne sont donc pas complètes. Il n’est pas possible de connaître le nombre exact de cas.

S’il y a consensus sur le fait que le nombre de cas de cancer de la thyroïde observé est beaucoup plus élevé que ce qui est observé généralement sans dépistage, et ce, dès la première campagne de dépistage, les explications de cette augmentation sont très controversées. L’un des principaux objectifs du suivi en cours, outre de rassurer les familles, est de déterminer si l’exposition à de faibles doses de rayonnements a des effets sur la santé. Cependant, l’ancien directeur du suivi sanitaire de Fukushima, Shunichi Yamashita, a déjà conclu que « bien que les effets sur la santé directement liés à l’exposition aux radiations soient très peu probables dans les circonstances actuelles et les niveaux de radiation à Fukushima, une augmentation des cas de cancer de la thyroïde chez les enfants à Tchernobyl due à l’exposition interne à l’iode radioactif a conduit à exagérer le risque sanitaire des radiations à faibles doses et a également suscité une peur des radiations ». Quels que soient les résultats obtenus, les organisateurs de l’enquête s’en tiennent à cette interprétation.

Plusieurs arguments ont été avancés pour expliquer que les cas de cancer de la thyroïde découverts au cours de la première campagne n’étaient pas le résultat d’une exposition aux radiations après l’accident de Fukushima dai-ichi.
Premièrement, une grande part de la population cible a été exposée à de faibles doses. Cependant, l’UNSCEAR, qui a procédé à une évaluation des doses à la thyroïde, n’exclut pas quelques cas de cancer liés aux radiations.
Deuxièmement, la latence prévue pour le cancer de la thyroïde radio-induit est de 4 à 5 ans. Mais la plupart des cancers découverts à partir de la deuxième campagne sont apparus en très peu de temps.
Troisièmement, aucun cas de cancer n’a été découvert dans la tranche d’âge la plus jeune, de 0 à 5 ans, au cours de la première campagne. Depuis, plus de 8 cas de ce type ont été découverts lors des campagnes suivantes.

En ce qui concerne les corrélations statistiques avec les doses d’exposition, les données disponibles ne sont pas suffisamment détaillées pour permettre des études précises. Il est intéressant de noter que les études réalisées par les membres du groupe de suivi sanitaire de Fukushima ne trouvent jamais de corrélation avec les doses de radiation, alors que les études réalisées par des chercheurs externes ont trouvé de telles corrélations.

Les arguments avancés pour exclure tout lien avec les retombées radioactives sont contredits par les faits. Si, dix ans après la catastrophe de Fukushima, il n’est toujours pas possible de tirer des conclusions définitives sur les raisons de la forte augmentation du taux de cancer de la thyroïde chez les jeunes de Fukushima, il n’est plus possible d’exclure que des cancers puissent être induits par les radiations.