Le Monde d'Antigone

Ni rouge, ni noir, ni vert. L'autonomie rejette partis,
syndicats et toute forme de gestion et de pouvoir.
Rassembler des foules sous un même drapeau
trouve toujours son origine dans une imposture.
Seule une révolution mettra fin à un système
dont l'obsession de l'argent entraine l'humanité
vers la catastrophe.

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Des actions radicales face à l'urgence climatique

Publié le 20/11/2018 à 01:37 par monde-antigone

 
Face à l'urgence climatique, certains activistes se font plus radicaux
RTS - 18 nov 2018
https://www.rts.ch/info/monde/9991578-face-a-l-urgence-climatique-certains-activistes-se-font-plus-radicaux.html


Des voix toujours plus nombreuses s'élèvent pour dire que notre réaction n'est pas à la hauteur de l'enjeu climatique. Certains activistes sont même prêts à mettre leur intégrité physique en jeu, par exemple lors d'actions de désobéissance civile. Il ne suffit pas d'aller faire ses courses à vélo ou de manger dans de la vaisselle biodégradable pour avoir de l'effet sur le changement climatique. Certains mouvements, comme Deep Green Resistance, né en 2011 aux Etats-Unis, appellent à des changements beaucoup plus radicaux. Ces activistes proposent de s'attaquer à la civilisation industrielle, responsable selon eux de la perte programmée du vivant.

Quelle est la stratégie ? "On arrête, on bloque, on perturbe, on sabote tous ceux qui détruisent la planète. Ils ont des noms, ils ont des adresses, ils avancent à visage découvert, on sait les repérer. C'est ceux qui déversent des pesticides dans l'environnement, des déchets toxiques dans les rivières, c'est ceux qui bétonnent, qui artificialisent les sols, qui coupent les forêts...", répond Kevin Haddock, fondateur de Deep Green Resistance France, dans l'émission de la RTS Tout un monde. Selon lui, les humains sont "prêts à sacrifier beaucoup de choses".

Le mouvement Deep Green Resistance prône au minimum la désobéissance civile... Et parfois même une certaine violence, des sabotages, pas de violence à l'encontre des êtres humains, mais des machines. L'usage de la force est-il vraiment justifié ? "Je pense qu'on est à cette limite là depuis très longtemps. Le problème de la légalité, c'est qu'on sait bien, dans l'histoire du monde et des Etats qu'il y a souvent des lois... légales mais immondes, qui sont à combattre (...) Et donc, il faut que les gens se mettent dans l'illégalité pour arriver à faire échouer ces lois et ce système", estime la comédienne Audrey Vernon.

D'autres actions, partant du même constat de lenteur du monde politique sont aussi régulièrement menées par divers collectifs ou associations. Fin octobre, des activistes de toute l'Europe ont par exemple afflué près de Cologne, en Allemagne, pour un événement baptisé "Ende Gelände". Le but: bloquer physiquement une mine de charbon. De jeunes Romands étaient parmi eux. "Ces 6.500 personnes sont arrivées de toute l'Europe, il y avait des trains spéciaux qui étaient organisés. Tout le monde s'est réuni sur un camp autorisé par la police au dernier moment, ça faisait un immense camping de festival. Dans la journée qui précède l'action, il y a des entraînements: comment marcher en groupe, comment passer des barrages de police, comment résister face à une évacuation...", détaille Antoine, un Lausannois de 23 ans.

"Les gens sont très divisés par ce genre d'action. Ce n'est pas celle qui va rallier le plus de monde à la cause, mais c'est celle qui va la montrer à un grand panel de gens avec une vision un peu différente. Le but est vraiment médiatique, c'est de pouvoir montrer que des gens sont prêts à risquer gros - des emprisonnements, des bombes lacrymogènes... - en allant là-bas. Mais ce qu'on risque dans le futur, c'est beaucoup plus gros que cela !", estime de son côté Simon, étudiant en environnement de 20 ans.


En Angleterre, le mouvement Extinction Rebellion lance l’insurrection pour le climat
par Corinne Morel Darleux, secrétaire nationale à l’écosocialisme du Parti de gauche et conseillère régionale Auvergne-Rhône-Alpes
Reporterre - 17 nov 2018
https://reporterre.net/En-Angleterre-le-mouvement-Extinction-Rebellion-lance-l-insurrection-pour-le


En lançant le mouvement Extinction Rebellion, des activistes anglais s’engagent avec détermination dans la lutte contre le changement climatique et la disparition des espèces, raconte notre chroniqueuse. Alors que le changement est possible et urgent, disent-ils, les politiques ne font rien. Aux citoyens de reprendre la main en se soulevant pour inverser le rapport de force.


On devrait plus souvent regarder ce qui se passe ailleurs. Pendant qu’en France on marche pour le climat sous le slogan « il est encore temps », en Angleterre on prépare des opérations de blocage en scandant "We don’t have time" ("on n’a plus le temps"). Il y aurait là matière à faire des parallèles intéressants avec le blocage récent d’une mine de charbon en Allemagne, d’un sommet pétrolier à Pau ou encore avec les principes d’action non violente d’Alternatiba en France. Mais pour l’instant, peu de choses ont filtré en France sur la naissance de ce mouvement pourtant destiné à s’internationaliser.

Mercredi 31 octobre à Londres, plusieurs centaines de personnes se sont regroupées devant le Parlement, à Westminster, munies de panneaux sur lesquels figure un étrange motif: un sablier enfermé dans un rond. Ce rond, c’est notre planète. Le sablier, le compte à rebours de l’extinction. Leur bannière: Extinction Rebellion.

On apprend sur les réseaux qu’il y a eu une quinzaine d’arrestations à Londres, avec la présence remarquée du chroniqueur écologiste du Guardian, George Monbiot, de la députée Caroline Lucas ou encore de Greta Thunberg, cette jeune Suédoise de 15 ans qui a lancé une grève scolaire et marqué les esprits en disant: « Les faits n’ont plus d’importance aujourd’hui, les politiques n’écoutent plus les scientifiques, alors pourquoi devrais-je apprendre ? (…) Puisque les adultes se fichent de notre futur, et bien, moi aussi. » [1]

Pour en savoir plus il faut donc aller sur le site d’Extinction Rebellion (XR), au graphisme simple et efficace, où trois panneaux successifs guident le visiteur des principes à l’action. Une vidéo de 50 minutes permet de vérifier dès la deuxième page qu’on est bien sur les mêmes positions. Gail Bradbrook, de l’organisation "mère" de XR, Rising Up, y présente une sélection de données scientifiques récentes sur le réchauffement climatique, explique la fonte des pôles et la perte d’albédo, le risque de retour du fascisme et les mécanismes de sécession de l’oligarchie. La première partie s’achève sur cette conclusion: le changement est urgent, il est techniquement et économiquement possible, les politiques ne font rien [2]: il faut donc établir un rapport de forces et prendre la main.

Et ce rapport de forces est éminemment politique. XR revendique une approche systémique qui prend le contre-pied du sentimentalisme ordinaire, et n’hésite pas à se qualifier de révolutionnaire. Vu de France, il peut sembler paradoxal d’en appeler au soulèvement populaire et de parler de situation de guerre [3] tout en se disant non violent, tant on a essayé de nous fourrer dans le crâne que les insurrections étaient forcément sanguinaires. Il suffit pourtant de se souvenir de la marche du sel de Gandhi ou de la dissidence de militants — noirs et blancs — contre la ségrégation raciale dans les bus des années 1950 aux États-Unis [4].

Autant de filiations dont se réclame XR en annonçant le chiffre de 500 personnes formées et prêtes à aller en prison. Cette mise en avant peut poser question, soit qu’elle semble exagérément sacrificielle (mais la présentation des enjeux, non exagérée, rappelle sa légitimité), trop empreinte de romantisme révolutionnaire, ou qu’elle apparaisse comme un luxe de privilégiés. Et c’est vrai: les mères célibataires, les réfugiés, les salariés les plus précaires ne peuvent pas se permettre une arrestation. Mais précisément: que celles et ceux qui le peuvent soient devant, en première ligne ! Et ne faisons pas non plus comme si c’était facile pour eux. Ce choix n’est jamais simple, pour personne. Il doit être fait de manière délibérée et planifié. Or, préparée, l’opération l’est: dans tout le pays, que ce soit via des réunions physiques, des webinaires sur leur site ou des vidéos sur YouTube, des formations ont lieu depuis des semaines pour mettre en perspective les enjeux scientifiques et politiques du climat, aborder la question de l’effondrement et apprendre à vivre avec, s’organiser concrètement pour bloquer une route ou encore acquérir les rudiments en vue d’une arrestation. Et chacun peut trouver un rôle à sa mesure: des groupes affinitaires existent, des rôles de soutien et de communication moins exposés aussi.

Face au risque d’épuisement militant à aller chercher les masses que l’on connaît, l’un des messages intéressants et à contre-courant que porte XR est qu’il n’y a pas besoin d’être des millions: à la culture du nombre qui préside aux pétitions, marches et manifestations, le mouvement veut aujourd’hui substituer des actions pas forcément massives mais « disruptives » [5], c’est-à-dire perturbatrices et subversives, sans violence contre-productive. Selon eux, commencer une grève de la faim ou se déclarer prêt à aller en prison indique combien l’affaire est sérieuse et montre une mise en danger qui force le respect et réveille l’opinion. En somme, « plus l’enjeu est fort, moins il y a besoin d’être nombreux ». Cette idée fait référence à la « fenêtre d’Overton » un concept qui théorise un espace fluctuant, sous la forme d’une fenêtre dans laquelle se situe ce qui est politiquement acceptable par le public. Donald Trump, par exemple, a rendu le racisme politiquement acceptable aux États-Unis. XR, lui, veut rendre l’inaction face à l’effondrement inacceptable.

Leurs actions ne visent pas à influencer l’orientation du gouvernement ou à lui demander d’agir: cela déjà été fait et a largement échoué. Leurs actions visent à obtenir que la vérité scientifique sur les risques d’effondrement soit dite au grand public (l’idée selon laquelle des chiffres aussi alarmants devraient faire la "une" chaque jour revient souvent dans leurs propos), la mise en place d’une économie zéro carbone d’ici 2025, et que celle-ci soit placée sous le contrôle d’une assemblée de citoyens [6].

Loin d’apparaître comme un mouvement marginal ou gauchiste, on compte parmi les soutiens d’Extinction Rebellion une centaine d’universitaires d’Oxford, de Cambridge, d’Édimbourg, d’Exeter, de Bristol ou encore du King’s College de Londres, rejoints par l’ancien archevêque de Cantorbéry Rowan Williams, qui fut à la tête de l’Église d’Angleterre de 2003 à 2012. Le journal The Guardian assure le relais médiatique. On trouve également dans leurs sources des figures comme Joachim Schnellhuber, fondateur de l’Institut Potsdam sur la recherche climatique, ou Kate Marvel, chercheuse associée à l’Institut d’études spatiales Goddard de la Nasa. Comme beaucoup de ses collègues dont on voit circuler depuis six mois les témoignages sur les réseaux sociaux, Kate Marvel a décidé de sortir de l’injonction de « neutralité scientifique ». Elle déclare avoir le sentiment d’assister à un « film d’horreur au ralenti » et affirme que ce dont on a besoin aujourd’hui n’est pas d’espoir, mais de courage: « En tant que climatologue, on me demande régulièrement de donner des raisons d’espérer. L’opinion veut qu’on lui dise que tout finira bien. Le problème, c’est que je ne le peux absolument pas. » C’est un des slogans d’Extinction Rebellion: "Hope dies, action begins" ("L’espoir meurt, l’action commence").

Tout ceci sonne comme un retour sur Terre et signe peut-être la fin des « discours rose bonbon » [7]. À rebours de la « positive attitude », de l’injonction de livrer à chacun sa dose de bonnes nouvelles, de plus en plus d’auteurs et de praticiens le disent: le contraire de l’espoir n’est pas le désespoir, mais la douleur. Et face à elle, on trouve le courage, qui peut se définir selon Kate Marvel comme « la détermination à faire bien, sans certitude de victoire ». Comme une réponse à tous ceux qui craignent que la vérité ne démobilise les énergies militantes, comme un écho à mes propres réflexions sur la « dignité du présent »… Il ne s’agit pas de désespérer Billancourt mais de lui donner le courage du combat: celui qui vient avec la perte de ce à quoi on tient.

Des Clash sous Margaret Thatcher à Occupy London en passant par le mouvement contre le fracking [8], les Anglais n’en sont pas à leur coup d’essai. Cette opération de désobéissance civique va s’intensifier graduellement sur plusieurs mois: ce qui s’est passé le 31 octobre à Westminster n’en était que la préfiguration, une sorte d’entraînement. Le point d’orgue de cette première semaine d’actions en Angleterre aura lieu le 17 novembre. Ce sera aussi la date d’ouverture de la COP sur la biodiversité, à Charm el-Cheik, en Égypte: la secrétaire exécutive de la commission biodiversité des Nations unies vient d’annoncer qu’il ne nous restait que deux petites années pour réagir drastiquement, sous peine de devenir la première espèce à recenser sa propre extinction.


« London calling to the faraway towns
Now war is declared — and battle come down
London calling to the underworld
Come out of the cupboard, you boys and girls »

(L’appel de Londres aux villes lointaines
Maintenant la guerre est déclarée — et la bataille approche
L’appel de Londres à ceux des sous-sols
Sortez au grand jour, vous tous garçons et filles)

The Clash (1979)


[1] Ce qui n’est pas tout à fait juste: en guise d’école buissonnière, Greta organise un sit-in tous les jours devant le Parlement suédois dans la lignée de sa mère, la chanteuse d’opéra Malena Ernman, qui a décidé de mettre un terme à sa carrière à l’international pour ne plus avoir à prendre l’avion.
[2] Le professeur Kevin Anderson tacle ainsi: « Aujourd’hui, on préfère remettre en cause des faits physiques que le système économique ».
[3] Comme le dit Greta Thunberg: « Nous ne pouvons pas sauver le monde en suivant les règles existantes, parce que les règles doivent changer. Aujourd’hui, les politiques nécessaires pour éviter la catastrophe climatique n’existent pas. Nous devons changer le système. Parce que nous sommes en crise. Et nous devons commencer tout de suite. Comme si une guerre nous menaçait ».
[4] Un mouvement de désobéissance enclenché au départ par seulement 25 étudiants.
[5] non non, on est très loin d’Emmanuel Macron
[6] J’aimerais placer ici des remerciements à Nico Haeringer pour nos échanges qui ont contribué à nourrir ce papier.
[7] Piqué à Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle dans Une autre fin du monde est possible (Seuil), que j’encourage nos lecteurs à lire de toute urgence pour prolonger ces réflexions, on y trouve beaucoup de références communes avec Extinction Rebellion.
[8] La fracturation hydraulique pour exploiter le gaz de schiste.


EDIT (20 janvier 2019)


L'« Écologie intégrale » appelle les Terriens à prendre le pouvoir
par Vincent Lucchese
Uzbek & Rica - 20 jan 2019
https://usbeketrica.com/article/ecologie-integrale-revolution-terriens


Dans son manifeste politique qui prône une Écologie intégrale, Delphine Batho, à la tête du mouvement Génération écologie, redessine la politique selon un axe Terriens contre Destructeurs, appelé à remplacer le clivage Gauche / Droite. « L’enjeu de conserver une planète habitable pour l’humanité supplante désormais tous les autres. L’écologie est devenue une question de vie ou de mort ». Dès les premières lignes, le décor est planté. La gravité de la situation justifie toute l’orientation d’un projet radical. Dans son manifeste, "Écologie intégrale" (Éditions du Rocher, 2019), Delphine Batho ambitionne de réorienter l’ensemble du jeu politique au travers du prisme de l’urgence environnementale.

Nous sommes actuellement sur une trajectoire de réchauffement climatique de 4°C voire 5°C d’ici quelques décennies, la biodiversité s’effondre et menace de nous emporter dans sa chute, les énergies fossiles, terres rares et autres ressources s’épuisent sans promesses d’alternatives de qualité équivalente. Ce constat, qui fait si peu réagir nos dirigeants, fait-il de Delphine Batho une adepte des théories de l’effondrement ?

La députée, présidente depuis septembre 2018 de Génération écologie, connaît bien la collapsologie. Elle était témoin de la défense en décembre lors du Tribunal pour les Générations Futures d’Usbek & Rica, chargé de juger les collapsologues. « Ils ont en partie raison, nous précise Delphine Batho. Mais leur raisonnement est trop mécaniste sur les énergies fossiles. Les réserves de charbon à prix accessible sont par exemple encore gigantesques ».

Pas d’effondrement inévitable, donc. Même si « la vérité oblige à ouvrir les yeux sur les destructions en partie irréversibles », concède-t-elle, appelant à mêler « résilience » pour s’adapter à l’inévitable et « résistance » pour éviter le pire. Celle qui fut aussi ministre de l’Ecologie prône ainsi l’instauration d’un « État-résilience », « nouvelle étape historique de la construction républicaine », écrit-elle. De la même façon que l’État-providence a mutualisé les risques sociaux, il nous faut aujourd’hui inventer la mutualisation des risques écologiques. La logique derrière « l’écologie intégrale » est d’opérer la même métamorphose dans tous les domaines. L’écologie, enjeu suprême, doit prévaloir pour repenser les relations sociales, l’éducation, la santé publique, l’aménagement du territoire, nos modèles économiques et industriels, etc.

L’initiative n’est pas inédite. Les appels solennels à changer de paradigme face à l’urgence environnementale ont été lancés à la chaîne ces derniers mois par des scientifiques et par la société civile. Plusieurs mouvements politiques l’ont également mis au coeur de leur projet. « Nous sommes déjà en guerre. Contre notre environnement. [...] Cette guerre, qui peut conduire à la mort de tout et de tous, nous devons enfin l’appréhender », écrit Raphaël Glucksmann (Les enfants du vide, Allary éditions, 2018), co-fondateur du nouvement mouvement citoyen Place publique. L’écologie politique est aussi au centre du mouvement Génération.s dont le manifeste dénonce le « productivisme » et appelle à une ère « post-croissance ».

Pour Delphine Batho, tous les partis ou mouvements existants partagent pourtant une même lacune fondamentale: ils se réclament de la gauche. Une terminologie qu’elle estime surannée, voire dangereuse: capitalisme et marxisme seraient les deux facettes d’une même pièce, le productivisme. Soit précisément ce qui nous a conduit à dépasser les limites planétaire et à mettre en péril notre avenir. « J’oppose l’écologie intégrale à l’écologie homéopathique des Verts et des autres partis », tranche-t-elle. « Il faut une rupture avec le libéralisme et avec le socialisme qui posent tous deux la question du partage des richesses comme préalable ».

Pour l’écologie intégrale, penser le respect des limites planétaires devient la question préalable qui induit, ensuite seulement, celle du partage des richesses, et de fait un objectif de réduction des inégalités. La politique ne doit donc, dans cette optique, plus se structurer autour d’un clivage gauche/droite mais par une opposition entre Terriens et Destructeurs. Là encore, les risques d’effondrement, de guerres et de catastrophes, bien réels, servent pour la députée à justifier un manichéisme radical: « On voit partout monter cette confrontation entre forces fascisantes et écologie. Nous sommes face à un choix binaire entre écologie et barbarie », nous assène-t-elle.

Ce nouveau clivage, inspiré des notions de « Terrestres » et « Hors-sols » définies par le philosophe Bruno Latour, pointe les ennemis du doigt. Les Destructeurs seraient aussi bien ceux qui se fourvoient dans des ambitions de « croissance verte » évitant de remettre en cause la croissance du PIB que les puissances économiques qui détruisent sciemment nos conditions d’existence ou encore les dirigeants politiques qui nourrissent activement l’hyperconsommation et se sont discrédités dans une complicité avec les lobbys industriels, corrompant les États jusqu’à les réduire à l’état de « valets des lobbys ».

« Les gilets jaunes sont en ce sens le premier mouvement social de l’anthropocène, nous dit-elle. Au-delà des revendications sociales initiales et de la violence des groupes extrêmes que je condamne, c’est un mouvement fondamentalement politique: beaucoup de Français ont compris que les règles démocratiques étaient corrompues par les intérêts privés et le poids des lobbys ».

Le projet « révolutionnaire » de renversement des Destructeurs et de conquête du pouvoir par les Terriens doit être démocratique et non violent, précise le manifeste. Si l’on peut souscrire à la lucidité dont il fait preuve sur la gravité du moment et le besoin de réponses radicales, la stratégie clivante exposée au fil des pages laisse davantage sceptique sur les opportunités d’y faire adhérer une majorité de citoyens.

À commencer par les prochaines élections européennes, où Génération écologie doit présenter une liste, et devra se partager les maigres intentions de votes de « Terriens » avec la pléthore d’autres formations se revendiquant d’un projet écologique. Mais Delphine Batho avance confiante. Avec la certitude que le sens de l’histoire joue en sa faveur. À la manière dont Paul Hawken voit dans la multiplication des initiatives citoyennes le réveil du « système immunitaire » de la planète, la députée espère l’union des Terriens.

« Il y a plein de signaux d’un basculement en cours dans la société: dans les choix de consommation, vers le bio, avec le succès de pétitions comme L’affaire du siècle, et les mouvements de désobéissance civile, comme Extinction Rebellion, le mouvement britannique qui arrive en france, les mouvements non violents comme Alternatiba ou ANV-COP21, l’engouement pour le développement personnel, que je n’interprète pas comme le summum de l’individualisme mais comme un besoin de redonner du sens partagé par de plus en plus de citoyens », dit-elle.

Une quête de sens qui doit aussi selon elle être un levier majeur de mobilisation. Pour déboulonner le puissant récit du capitalisme et de l’hyperconsommation, Delphine Batho place la révolution des Terriens qu’elle appelle de ses vœux « dans le prolongement de la Révolution française, comme une nouvelle étape du progrès humain ». L’État-résilience doit aussi redonner du sens au contrat républicain. Ainsi, selon l'élue, nous pourrons opérer un véritable « changement de civilisation », entrer dans « un nouvel âge de l’humanité » pour renouer avec la nature et prendre conscience de la « communauté de destin qui nous unit au vivant humain, animal et végétal ».

« L’histoire n’est pas terminée. Il y a une nouvelle espérance, une nouvelle étape de l’histoire de l’humanité à construire », insiste la présidente de Génération écologie. Reste à voir si les potentiels Terriens éparpillés dans la constellation de mouvements écologistes français seront séduits par sa vision. Le manifeste ambitieux et concis, à pour lui l’avantage, ou l'inconvénient, de ne pas être encore un programme et de s’arrêter aux principes généraux.

On y retrouve toutefois, au sein des principes terriens, plusieurs marqueurs de ce que d’autres appellent encore la gauche. Le rôle de l’État est ainsi fortement réaffirmé et appelé à se développer. La transformation du productivisme en « économie permacirculaire et biosourcée », qui respecte les limites planétaires et réduit les flux d’énergie et de matière, ne s’oppose pas à l’économie de marché mais entend la réguler drastiquement et faire en sorte que la destruction de la nature ne soit plus rentable, quitte à assumer les faillites de Destructeurs. Cette régulation ainsi que l’instauration d’un État-résilience passerait donc, selon le manifeste, par un État fort.

L’écoféminisme est aussi affirmé. L’oppression de la nature répond selon cette thèse à la même logique que l’oppression des femmes et des minorités. Une occasion de rappeler l’attachement au droit à l’avortement, à la procréation médicalement assistée et à l’émancipation des femmes. Et de clarifier les différences entre les Terriens de Génération écologie et l’écologie conservatrice chrétienne qui se réclame également d’une « écologie intégrale ».

Enfin, le respect des limites planétaires induit aussi pour Delphine Batho une réduction des inégalités, les plus riches étant les plus pollueurs et ceux qui devront donc fournir l’effort le plus conséquent. Autant de marqueurs qui soulignent peut-être le paradoxe le plus dommageable de ce manifeste. Si les différences avec les autres partis et mouvements sont parfois significatifs, le constat partagé d’une extrême urgence environnementale pourrait justifier une union sacrée entre forces écologistes. À défaut, la planète risque de prendre plusieurs degrés avant que les destructeurs du monde ne commencent à se sentir menacés.

>> Pas si "radicale". Batho s'est alliée avec Antoine Wechter (Mouvement écologiste indépendant), France écologie et le Mouvement des progressistes pour constituer la liste Urgence écologie aux européennes.


EDIT (27 février 2019)


La désobéissance civile, ultime recours face à l'urgence écologique ?
par Vincent Lucchese
Uzbek & Rica - 10 fev 2019
https://usbeketrica.com/article/desobeissance-civile-ultime-recours-urgence-ecologique


Le mouvement Extinction Rebellion, né au Royaume-Uni et qui se développe en France, prône la désobéissance civile et dénonce l’inaction « criminelle » des gouvernements face au réchauffement climatique et à l’extinction massive d’espèces qui menacent l’humanité.

« L’échec abject de notre gouvernement en matière de protection des citoyens et des générations futures contre les souffrances inimaginables engendrées par la dégradation du climat et l’effondrement social n’est plus tolérable. Nous ne pouvons rester les bras croisés et permettre la destruction de tout ce que nous aimons. […] Nous avons à la fois le droit et le devoir de nous rebeller face à cette tyrannie de l'idiotie, à ce suicide collectif planifié. Rejoignez-nous. »

Cet extrait de la déclaration du mouvement britannique Extinction Rebellion précédait leur déclaration officielle de rébellion, prononcée à Londres devant le Parlement, le 31 octobre 2018. Le groupe y assume recourir à la désobéissance civile non-violente face à « l’inaction criminelle » de son gouvernement et formule trois revendications: que le gouvernement informe ses citoyens de la gravité absolue de la situation; qu’il agisse pour atteindre la neutralité carbone dès 2025; que soit mise en place une assemblée citoyenne pour superviser ces actions.
Le mouvement a rapidement gagné en visibilité: une centaine de chercheurs et de professeurs d’université ont signé une lettre ouverte dans le Guardian soutenant la rébellion. Les rebelles, qui affirment compter 500 personnes prêtes à aller en prison pour la « cause », mettaient dès le 17 novembre leurs principes de désobéissance civile en pratique en bloquant plusieurs ponts londoniens.

Prônant l’horizontalité et la décentralisation, Extinction Rebellion a déjà égrainé aux États-Unis, en Italie, en Allemagne, en Australie, en Afrique du Sud… et en France, où le mouvement doit officiellement se déclarer « en rébellion » le 24 mars. Avant même sa naissance officielle, la branche française génère une relative effervescence, bien que difficile à quantifier: « Notre page Facebook compte plus de 5.000 likes et nous sommes plus de 1.000 membres à échanger sur notre forum privé. Ça prend de l’ampleur », nous assure Cécile, elle-même membre de "XR".

Cette vétérinaire de 36 ans n’avait jusqu’à présent jamais milité de sa vie. Pourtant, loin de la freiner, le choix de la désobéissance civile lui semble aujourd’hui inévitable: « On parle de réchauffement climatique et d’extinction d’espèces depuis les années 1980. On fait des discours et des marches depuis 40 ans mais tant qu’on reste dans les clous, ça ne marche pas. Face à l’urgence, nous n’avons plus d’autre choix que la désobéissance ». Virgile, étudiant en école d’ingénieur de 22 ans, a rejoint Extinction Rebellion guidé par le même sentiment amer face à l’urgence: « Soit nos politiques n’ont pas pris conscience de l’ampleur du problème, soit ils sont trop corrompus pour prendre les bonnes décisions. Viser la neutralité carbone en 2025 n’est pas forcément utopique: c’est une question de volonté politique. Avec des mesures drastiques, on pourrait y arriver », assure-t-il.

Extinction Rebellion n’est pas le premier mouvement à prôner la désobéissance civile. Des ONG comme ANV-COP21, les Amis de la Terre ou Greenpeace sont, entre autres, adeptes des actions non-violentes pour alerter sur l’urgence écologique et organisent régulièrement des formations à la désobéissance civile. Historiquement, le concept est pensé par le philosophe américain Henry David Thoreau en 1849, dans son essai La désobéissance civile. Il est ensuite retravaillé par Gandhi dans ses nombreux écrits et sa mise en pratique de la non-violence, puis connaît ses heures de gloire avec la lutte pour les droits civiques des Noirs américains dans les années 1950 et 1960 et ses héros désobéissants, Rosa Parks et Martin Luther King.

Si l’idée n'est donc pas nouvelle, elle semble connaître un regain de popularité ces dernières années. « Le recours à la désobéissance civile est de plus en plus important depuis le début du XXIe siècle », nous dit la philosophe Sandra Laugier, auteure avec Albert Ogien du livre "Pourquoi désobéir en démocratie ?" (La Découverte, 2010). « Sur les questions d’environnement en particulier, le phénomène semble croître depuis la signature de l’accord de Paris en 2015. Le ressort principal de ces actions est moral: il s’agit d’insister sur la légitimité morale ou politique de l’action pour, en se mettant dans l’illégalité, faire apparaître la loi comme injuste ».

En matière d’écologie, les faits participent à décrédibiliser l’action des gouvernements. Aucun pays de l’UE ne respecte ses engagements pris lors de l’accord de Paris sur le climat. En France, les émissions de CO2 ont bondi de 3,2 % en 2017. Et plus récemment, en janvier 2019, un amendement du Sénat, soutenu par le gouvernement, reportait d’un an l’interdiction d’ustensiles plastiques à usage unique, pendant qu’Emmanuel Macron renonçait à l’interdiction du glyphosate pour 2021. « Il n’y a aucune cohérence entre le discours et les décisions prises », déplore Cécile. « Le gouvernement n’a aucun engagement honnête sur l’écologie. Il s’agirait déjà d’arrêter de déforester l’Amazonie pour construire une mine d’or en Guyane. C’est juste irresponsable », renchérit Virgile.

Un discrédit qui s’étend, pour les partisans de la désobéissance civile, à l’ensemble des institutions politiques et conduit presque mécaniquement à la désobéissance, estime Sandra Laugier: « Les canaux politiques traditionnels (partis, syndicats, etc.) sont inefficaces. La voie parlementaire est bloquée puisque l’Assemblée est aux ordres du gouvernement. Les pétitions et manifestations ne fonctionnent pas. Donc la désobéissance est perçue comme le dernier recours, le seul moyen de se faire entendre ». La priorité n’est toutefois pas de se faire entendre du gouvernement, mais d’abord de la population. La première des trois revendications d’Extinction Rebellion est « que le gouvernement doit dire la vérité sur la gravité mortelle de la situation ». « Il y a une prise de conscience que l’état de la planète est alarmant mais tout le monde est loin d’avoir compris ce que ça voulait dire », note Cécile.

Alors que l’effondrement de notre civilisation est devenu une hypothèse plausible et que le site du mouvement souligne qu’une « extinction de l’humanité est une réelle possibilité si nous ne prenons pas des mesures rapidement », il s’agit pour les militants de rassembler les citoyens avant d’espérer faire plier le gouvernement. « C’est un moment charnière. L’action en justice L’Affaire du siècle contre l’État français qui a réuni plus de 2 millions de signatures, l’ONU qui somme la France d’écouter les populations autochtones en Guyane… Il se passe plein de choses, c’est le moment d’en remettre une couche ! », assure la militante.

En ligne de mire, les fameux 3,5 %. Ce chiffre est souvent évoqué par les partisans de la désobéissance civile. Il fait référence aux travaux de Erica Chenoweth et Maria J. Stephan qui ont compilé et analysé les mouvements de résistance civile non-violente entre 1900 et 2006. Leur conclusion: non seulement les mouvements non-violents auraient deux fois plus de chance de succès que les insurrections armées, mais aucune de ces campagnes pacifiques n’a échoué dès lors qu’elle était soutenue activement par au moins 3,5 % de la population. « C’est une vision des choses très XXe siècle », tempère Sandra Laugier. Pour la philosophe, une frange d’activistes ne bénéficiant que d’un « soutien vague » de la population ne suffira pas: « Il faut que beaucoup de gens se mobilisent. Il faut susciter une situation radicale perçue comme intolérable aux yeux du monde », dit-elle.

Pour cela, les mouvements de désobéissance civile comptent sur une stratégie et un atout médiatique majeur : opposer leur non-violence à la violence des représentants de l'État qu’ils sont susceptibles de subir en contrevenant à la loi. « Plus on sera traités injustement par les forces de police, et plus on aura l’adhésion de la population. L’idée est de faire boule de neige, et que plein de petits groupes autonomes de désobéissance civile se forment », espère Cécile.Mais là aussi, Sandra Laugier est sceptique. « Cette stratégie est moins efficace qu’avant car il y a une plus grande tolérance à la violence d’État. Les violences policières contre des manifestants, ces derniers temps, n’ont pas provoqué de réelle indignation. Il faudrait une action de désobéissance civile qui suscite une répression particulièrement forte pour créer un électrochoc dans la population. Mais cela nécessite de passer à un niveau de lutte auquel la plupart des gens ne sont pas prêts, précisément parce qu’ils voient à quel point la répression peut être forte… »

Les militants d’Extinction Rebellion, eux, se disent prêts à faire face, à la hauteur de l’enjeu. « Certaines actions présentent un risque d’emprisonnement. On assumera les conséquences de nos actes », affirme Cécile. « Aujourd'hui, la désobéissance civile d’Extinction Rebellion est faite pour alerter et faire pression, complète Virgile. Mais chaque groupe autonome sera libre de choisir les actions qui s’imposent ». À condition, précisent-ils, de respecter la charte du mouvement et ses principes de non-violence.
Pour l’instant, un quart de siècle sépare leur revendication de neutralité carbone pour 2025 et l’ambition de gouvernement, qui vient d’annoncer vouloir fixer dans la loi l’objectif de neutralité carbone pour 2050. Le climat, lui, suit toujours une pente l’amenant vers un réchauffement de 3°C à 5°C d’ici la fin du siècle, avec son lot d’épidémies, famines et autres catastrophes annoncées pour les générations présentes et futures.


EDIT (10 avril 2019)


« La transition écologique, c’est du foutage de gueule »
par Patrick Cappelli
Uzbek & Rica - 10 avr 2019
https://usbeketrica.com/article/transition-ecologie-foutage-de-gueule


Avec son "Appel à la guérilla mondiale" (Débats publics, 2019), Nicolas Hazard, fondateur d’INCO, un incubateur de start-up sociales et environnementales, livre un essai qui appelle à plus de radicalité pour éviter la catastrophe écologique annoncée. La guérilla est une forme de guerre dissymétrique entre le faible et le fort qui a déjà prouvé son efficacité lors de nombreux conflits. Et si, pour éviter la catastrophe qui s’annonce, une guérilla locale, sociale, environnementale était la dernière option, plutôt qu’une suite de belles promesses jamais suivies d’effet ? C’est la thèse de Nicolas Hazard dans son essai "Appel à la guérilla mondiale".

Ce diplômé de Sciences Po et HEC a fondé l’incubateur INCO pour aider les entrepreneurs qui veulent construire un monde inclusif et durable, et il organise l’événement annuel Impact2, souvent surnommé le « Davos de l’entrepreneuriat social » [Ça donne envie !; ndc]. Le trentenaire veut alerter sur l’inaction coupable des responsables politiques qui organisent des sommets en faveur du climat et de l’environnement mais ne font rien ensuite pour appliquer leurs propres décisions. Son appel à une nouvelle radicalité est approuvé par Muhammad Yunus himself, qui a rédigé la préface de l’ouvrage: « Alors qu’une révolution globale est nécessaire [Yeah !], les solutions proposées et les engagements politiques qui les suivent suscitent le scepticisme », constate le prix Nobel de la paix 2006.

À l’instar de la jeune activiste suédoise Greta Thunberg, la jeunesse refuse ce futur cauchemardesque qui s’approche à grands pas. Pourtant, malgré les bonnes résolutions proclamées lors des COP (Conférence des parties), les résultats se font toujours attendre. Exemple avec la France, organisatrice en 2015 au Bourget de la COP 21, qui a pris l’engagement de diminuer ses émissions de gaz à effet de serre (GES) de 27 % à l’horizon 2028 et de 75 % d’ici 2050, mais dont les émissions ont au contraire... augmenté de 7 % depuis la COP21.

Pour Nicolas Hazard, « il faut plus de radicalité pour modifier le système en profondeur. La transformation ne viendra pas des politiques car ceux qui veulent vraiment changer le monde ne sont pas aux commandes. La solution n’est pas un mouvement organisé à une échelle internationale, mais plutôt une multitude d’initiatives locales. Je ne crois plus que dans ce modèle décentralisé et collaboratif » [C'est du localisme anarchiste ?; ndc].

Développer l’entreprenariat à impact
Nicolas Hazard est persuadé que la seule alternative au capitalisme financier est une autre forme d’économie, qui prendrait en compte toutes les « externalités » qu’un agent économique crée par son activité « en procurant à autrui, sans contrepartie monétaire, une utilité ou un avantage de façon gratuite ». « Aujourd’hui, nous mesurons le développement uniquement à l’aune de la croissance, un modèle ultra productiviste hérité des années 60. L’alpha et l’oméga de l’évaluation économique, c’est la production et le PIB. Or, les entreprises ont aussi un impact sur la société et l’environnement. L’écosystème de la planète doit être pris en compte, cela me semble fondamental » explique-t-il, en prenant comme exemple la consommation de vin. Les Français sont passés de 100 litres bus par an et par habitant en 1960, souvent de la « piquette », à 40 litres: on boit moins de vin mais de meilleure qualité. Idem pour l’alimentation. « Il s’agit de consommer différemment, en privilégiant les produits issus de l’agriculture biologique, plus respectueuse des sols. C’est comme cela que nous arriverons à nourrir les habitants de la planète, pas en produisant toujours plus. Or, le budget de la PAC (politique agricole commune) alloué au bio n’est que de 5 %. On marche sur la tête ! », s’insurge le fondateur d’INCO.

Le salut peut-il alors venir des « troisièmes voies », comme l’économie sociale et solidaire (ESS), la RSE (responsabilité sociale et environnementale), voire la philanthropie ? Non, répond Nicolas Hazard qui constate que ces « solutions » restent pour l’instant à la marge. L’ESS ne pèse que 10 % du PIB, et encore, en y incluant le chiffre d’affaires de banques et mutuelles qui n’ont de social que le nom. « Nous n’avons pas réussi à passer à l’échelle pour créer un modèle crédible », regrette Nicolas Hazard, qui propose de développer plutôt l’entreprenariat à impact, dans lequel les entreprises mesurent l’ensemble de leur empreinte sociale et environnementale.

La transition ? Du « foutage de gueule »
Le concept de transition (numérique, écologique), censé nous permettre de changer de paradigme, ne trouve pas grâce non plus aux yeux de Nicolas Hazard: « C’est vraiment du foutage de gueule. On va se fixer une échéance à très long terme, puis une autre et ainsi de suite jusqu’au précipice. Or, les solutions existent. Si l’on voulait, dès maintenant, faire baisser la température de la planète, et pas seulement stopper sa hausse, ça serait possible ! Les moyens scientifiques et techniques existent. Mais le système n’est pas incité à le faire. À la place, on fait du chantage à l’emploi, comme pour l’huile de palme ou le glyphosate. Il y a un manque de vision dramatique. Le seul moyen est de prendre le maquis et de développer des solutions alternatives dans les domaines politique, économique, social, environnemental, qu’on pourra dupliquer pour faire basculer le système. »

Nicolas Hazard critique également les fameux « petits gestes écolo du quotidien » (uriner dans la douche, trier ses déchets), qui contribuent selon lui au statu quo. D’après le fondateur d’INCO, ça n’est pas à l’échelle individuelle qu’on va changer les choses. Mieux vaut imaginer des initiatives citoyennes à l’échelle des communautés. Comme dans la petite ville bretonne d’Avessac, qui a créé le premier parc éolien 100 % public et citoyen, qui fournit la totalité de l’électricité consommée par les habitants. Ou dans celui de Mouans-Sartoux, dans les Alpes-Maritimes, qui s'est doté de sa propre ferme municipale. Chaque jour, le maraîcher municipal fournit les trois écoles de la commune en produits bio. Comme le dit Edgar Morin, il s’agit maintenant de « créer des oasis où s’exercent nos résistances » si l’on veut éviter de léguer un monde moribond aux générations futures.