Ni rouge, ni noir, ni vert. L'autonomie rejette partis,
syndicats et toute forme de gestion et de pouvoir.
Rassembler des foules sous un même drapeau
trouve toujours son origine dans une imposture.
Seule une révolution mettra fin à un système
dont l'obsession de l'argent entraine l'humanité
vers la catastrophe.
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Date de création : 10.03.2011
Dernière mise à jour :
07.03.2026
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"Etat fantôme", inconnu, enclavé dans un coin de l'Europe, la Transnistrie (ou RMN pour Republica Moldoveneasca Nistreana) est la bande frontalière étroite qui sépare la Moldavie de l'Ukraine le long du fleuve Dniestr. Sa capitale ? Tiraspol... vous n'en avez jamais entendu parler ! Son drapeau est celui de l'URSS (rouge frappé de la faucille et du marteau) traversé d'une bande horizontale verte.
Officiellement, comme son nom l'indique, c'est une région autonome de Moldavie, appartenant à la Moldavie... sauf que le gouvernement moldave n'y exerce aucune autorité.
Officieusement, c'est un Etat indépendant depuis 1991, non reconnu par les instances internationales, même pas par la Russie... mais reconnu par les républiques non reconnues de l’Ossétie du Sud, de l'Abkhazie et du Donbass que seul Moscou reconnaît (vous suivez ?).
En réalité, et plus simplement, c'est un territoire russe puisqu'il est occupé par l'armée russe (elle n'en est jamais partie depuis la disparition de l'URSS), et parce que son économie est intégrée à celle de la Russie.
Depuis le Maidan ukrainien et l'accord de libre échange signé entre la Moldavie et l'UE en 2014, la Transnistrie est soumise à un contrôle renforcée de la part de Moscou. Là où ça se complique, c'est que l'influence économico-commerciale de l'UE progresse, et plus elle progresse, plus les relations se tendent entre la Moldavie et la Russie.
La région de Boudjak, rattachée à l'Ukraine par l'oblast d'Odessa, bloque l'accès de la Moldavie à la Mer Noire. Depuis l'annexion de la Crimée, la position d'Odessa est devenue plus fragile, prise en tenaille par la Transnistrie. Dans la presse, on n'en parle pas. Pas encore...
Nouvelle brouille diplomatique entre la Moldavie et la Russie
par Laurent Lagneau
Zone militaire - 19 dec 2017
http://www.opex360.com/2017/12/19/nouvelle-brouille-diplomatique-entre-moldavie-russie/
Actuellement, l’attention se porte plutôt vers la Baltique et le sud-est de l’Ukraine (Donbass), où l’on surveille de près les intentions russes. Mais c’est peut-être en Moldavie qu’il pourrait se passer prochainement des choses… étant donné que Chisinau et Moscou se disputent au sujet de la Transnistrie et que l’opinion publique moldave est divisée entre la volonté de rejoindre l’espace euro-atlantique et le souhait d’un rapprochement avec la Russie.
Sur le plan politique, le président moldave, Igor Dodon, est clairement favorable à Moscou tandis que son gouvernement, dominé par le Parti démocratique affiche une orientation pro-UE. Quoi qu’il en soit, la question de la Transnistrie donne lieu à des relations tendues entre Chisinau et Moscou. En effet, quand la Moldavie accéda à son indépendance, au début des années 1990, un conflit éclata dans cette région massivement russophone. Ce qui motiva l’intervention de la 14e armée russe. Les hostilités prirent fin avec un accord selon lequel les autorités moldaves renonçait à tout rattachement à la Roumanie en échange de la neutralité de la Russie et d’une large autonomie de la Transnistrie. Seulement, cette dernière proclama son indépendance et prit le nom de "République moldave du Dniestr". Et, alors que les troupes russes devaient quitter cette région, elles y sont toujours…
Aussi, à Chisinau, certains craignent de voir la Transnistrie subir le même sort que la Crimée (ou de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud). D’autant plus que les responsables russes ont prévenu. « Je veux dire à tous qui ne pensent pas comme nous: il ne faut pas mettre son nez en Transnistrie (…), il ne faut pas faire augmenter les tensions, parce qu’il y a des citoyens russes qui habitent là-bas », avait ainsi affirmé, en 2014, Dmitri Rogozine, le vice-Premier ministre russe.
Au cours de ces trois dernières années, le gouvernement et le Parlement moldaves n’ont cessé de protester contre la présence militaire russe en Transnistrie. Est-ce la raison des intimidations dont certains ont fait état ? En tout cas, le 18 décembre, le gouvernement moldave a estimé que la coupe était pleine. Et Chisinau a ainsi rappelé son ambassadeur en poste en Russie, en expliquant qu’il s’agissait d’une « riposte » à des « cas d’intimidation » de responsables moldaves par les autorités russes.
« Le ministère des Affaires étrangères moldave a décidé de rappeler pour des consultations à Chisinau l’ambassadeur Andrei Neguta pour une période indéfinie », a en effet indiqué le ministère moldave des Affaires étrangères, via un communiqué. Cette décision est motivée par la « multiplication des cas d’intimidation de responsables et d’hommes politiques moldaves par les autorités russes », précise le texte, qui affirme par ailleurs que les demandes adressées à Moscou pour éclaircir ces affaires sont restées lettres mortes. Cette décision risque de diviser le pays… Du moins, c’est ce que l’on peut penser après la réaction d’Igor Dodon. « C’est une provocation de plus du gouvernement proeuropéen visant à saper le partenariat stratégique entre nos pays », a réagi le président moldave, dont les pouvoirs sont limités.
La Transnistrie, le cœur à Moscou et le portefeuille à Bruxelles
par Olivier Tallès
La Croix - 16 mar 2017
http://www.la-croix.com/Monde/Europe/La-Transnistrie-coeur-Moscou-portefeuille-Bruxelles-2017-03-16-1200832280
Inutile de chercher la Transnistrie sur une carte européenne: il s’agit en théorie d’une région appartenant à la Moldavie. Mais le douanier qui arbore l’uniforme à la faucille et au marteau de la république sécessionniste de Transnistrie, lui, est un fonctionnaire bien réel, vigilant, méthodique. Après une vérification en règle, il autorise l’étranger à passer le poste frontière plantée sur la rive est du Dniestr.
En franchissant le fleuve, on laisse dans le rétroviseur les paysages ruraux, les kolkhozes en ruine et les routes défoncées de Moldavie. Mais une fois débarqué, on retrouve les mêmes campagnes miséreuses, chaussées cahoteuses et communes figées dans leur mobilier soviétique, qu’égayent à peine les couleurs criardes des enseignes de restauration rapide Andy’s Pizza et des supermarchés Sheriff, l’omnipotente entreprise locale.
Vitali et Olga Cherchun ont donné rendez-vous à Ribnita, 3e ville de Transnistrie. Ce couple d’artisans loue un magasin exigu à moins de 100 m de l’incontournable statue de Lénine qui trône sur la place centrale. Sans se faire prier, Olga détaille l’histoire peu banale de leur petite entreprise de cordonnerie, quatre salariés en tout, qui a ouvert en 2014 grâce à un don de 10.000 € de l’Union européenne. « Chez nous, les banques ne prêtent pas d’argent sauf à mettre son appartement en gage, raconte en russe Olga Cherchun qui a étudié le commerce à l’université de Moscou. L’offre de l’UE était une chance inespérée de lancer notre propre affaire. » Dans cette ville de 60.000 habitants, leur boutique est la seule dotée d’équipements modernes pour réparer les chaussures et les vêtements. Des retraités défilent dans leur magasin. La clientèle habituelle.
La plupart des jeunes gens de Ribnita sont partis travailler à Moscou, Saint-Pétersbourg ou dans les anciennes républiques soviétiques. Sur les 500.000 ressortissants de la province séparatiste, près de 150.000 vivent à l’étranger, jonglant avec leurs passeports russes et moldaves en plus de celui, non reconnu, de la Transnistrie. « À Ribnita, les gens ont cru qu’on avait versé des pots-de-vin aux Européens pour toucher leur aide », poursuit Vitali.
Le couple ne sait pas vraiment pourquoi les institutions de Bruxelles financent des PME sur la rive est du Dniestr. Ici, l’UE n’a pas bonne presse. Tout rapprochement avec l’Ouest est un sujet tabou dans ce territoire, qui a demandé en 2006 à intégrer la Russie. Les autorités sécessionnistes ne jurent que par Moscou qui finance les retraites, participe au budget et offre le gaz tout en maintenant un contingent de soldats.
Derrière le discours officiel, pourtant, un retournement silencieux s’est opéré dans la république aux allures de musée soviétique. Désormais, plus de 65 % de ses exportations partent vers l’UE. Outre la crise russe, cette tendance de fond a été renforcée par la signature en 2014 d’un accord de libre-échange entre les Européens et la Moldavie qui comprend un chapitre sur la Transnistrie.
Ivan Khodakovski, jeune chef d’entreprise qui a bénéficié d’un coup de pouce de l’UE, développe sa clientèle en Italie et en Moldavie aussi bien qu’en Russie. « Les programmes de soutien à notre économie favorisent le dialogue et font baisser la tension politique dans la région, confie-t-il dans un café de Tiraspol, la capitale de la république autoproclamée. Je me sens russe dans l’âme, mais la Transnistrie est à la frontière de l’Europe. Notre avenir passe par une fédération avec la Moldavie ».
De l’autre côté du Dniestr, le gouvernement de Chisinau, la capitale moldave, se félicite discrètement de la croissance des échanges commerciaux avec la république rebelle. « À Chisinau, la plupart des gens ont fait une croix sur la Transnistrie, rappelle prudemment Andrian Candu, président du parlement moldave et 3e personnage de l’État. Les discussions informelles se poursuivent, mais il n’y a pas actuellement de réelle volonté politique en faveur d’une réunification ».
Une étroite bande de terre entre l’Ukraine et le fleuve Dniestr. D’une superficie de 4 163 km², la Transnistrie représente 1/8e du territoire moldave répartie sur la rive est du Dniestr. Sa population est composée d’une majorité de russophones (Russes et Ukrainiens) et d’une minorité roumanophone. Une indépendance non reconnue. La région a déclaré son indépendance en 1991, lors de la dislocation de l’URSS. L’année suivante, les séparatistes appuyés par l’armée russe ont chassé les fonctionnaires moldaves à l’issue d’une courte guerre. Depuis, la Transnistrie vit une indépendance de fait sous perfusion russe, à défaut d’être reconnue par la communauté internationale.
La Transnistrie est-elle réellement pro-russe ?
par Michael Lambert
Le Journal international - 11 jul 2014
http://www.lejournalinternational.fr/La-Transnistrie%C2%A0est-elle-reellement-pro-russe%C2%A0_a1953.html
La Transnistrie fait beaucoup parler d’elle ces derniers temps. Ce petit Etat de facto d’à peine un demi-million d’habitants, souvent présenté par les médias occidentaux comme la plaque tournante pour le trafic d’armes en mer Noire et avide de rattachement à la Fédération de Russie, comporte pourtant nombre d’aspects qui pourrait amener à envisager le contraire et à remettre en cause cette théorie qui remonte à la chute de l’URSS.
Il serait dommage de ne pas aborder la question de l’affiliation identitaire de la Transnistrie (Pridnestrovie pour les russophones) sans se pencher sur son histoire et sur ce qui constitue sa singularité dans le paysage des Etats post-soviétiques.
Premièrement, et pour bien comprendre la situation, oubliez ce que vous savez de ce qu’est un "Etat" au sens traditionnel et juridique, laissez-vous aller vers cette idée plus générale que, ce qui constitue un pays, c’est avant tout une population et un gouvernement capable de tenir tête à ceux qui ne souhaitent pas son existence. C’est ainsi qu’il faut comprendre la Transnistrie, ce "pays" situé entre la Moldavie et l’Ukraine, qui n’est reconnu par absolument aucun Etat (sauf ceux qui eux-mêmes ne sont pas reconnus) et qui pourtant existe depuis la fin de l’URSS. N’en déplaise aux juristes, ce qui semble constituer un Etat, c’est avant tout le souhait des citoyens à résider dans un lieu et à s’accorder avec la position d’un gouvernement. Laissons pour le moment de côté les raisons de ce soutien qui laissent nombre d’analystes, occidentaux ou non, perplexes.
La Transnistrie pourrait donc se présenter de la manière brève et simple suivante: c’est un Etat que personne ne reconnaît à l’international depuis 20 ans, qui cependant existe quand même, avec son gouvernement, son drapeau, son hymne, sa propre monnaie, sans accès à la mer Noire et dont l’existence est financièrement soutenue par le Kremlin, au grand damne de la Moldavie qui souhaiterait voir la Transnistrie réintégrer son territoire comme avant 1991. Une différence notable subsiste cependant. La Moldavie est un pays majoritairement roumanophone, bien que ces habitants parlent également russe, alors que la Transnistrie est un pays trilingue avec le roumain (40 %), l’ukrainien (30 %) et le russe (30 %) qui se côtoient dans la vie de tous les jours. Il va sans dire que le russe est la langue de communication en raison de l’importance de celle-ci sur le plan historique et du fait que les moldaves et les ukrainiens la parlent, ce qui simplifie beaucoup de choses dans une situation déjà bien complexe.
Les roumanophones sont souvent en campagne et les russophones en ville, un aspect qui mérite d’être mentionné car il explique pourquoi un grand nombre de membres du gouvernement sont d’origine russe et ont une tendance à s’aligner sur la position de la Fédération de Russie. Si l’on fait abstraction de ce détail, non des moindres, il semble pertinent d’ajouter que l’existence de la Transnistrie est remise quotidiennement en question par tous les spécialistes de la question.
Ce scepticisme des analystes sur l’idée d’une Transnistrie comme pays indépendant est lié à plusieurs facteurs. Le premier est simple à comprendre, si l’on parle de "singularité" culturelle d’un espace, alors on justifie ses projets d’indépendance. Il faut donc bien comprendre que parler de la Transnistrie comme d’un espace culturel ou différent de la Moldavie, de l’Ukraine ou même de la Russie pose nombre de problèmes pour tout le monde, sauf peut-être pour les citoyens transnistriens. C’est la raison pour laquelle on trouvera rarement des experts occidentaux ou russes qui parleront de cette singularité prononcée, qui soit dit en passant est difficile à trouver. Le deuxième point, c’est que la position des dirigeants transnistriens eux-mêmes sur cette question est ambiguë. Si vous avez l’occasion de demander aux habitants lors d’un voyage ou arrivez à obtenir un rendez-vous au "Ministère des Affaires Etrangères", vous pourrez constater le problème. En effet, les officiels vous diront que la Transnistrie est distincte de la Moldavie et de l’Ukraine, qu’elle est avant tout un pays trilingue avec des idéaux de vie en communauté de toutes les minorités, un "Melting pot" qui succède à l’idéal soviétique de vie en commun de différentes ethnies dans un même pays.
Cependant, et on peut faire la remarque aux dirigeants en pointant du doigt la présence de la photo du président Poutine dans les bureaux ou encore du drapeau russe dans les rues, qu’il semble paradoxal de se dire culturellement indépendant et à la fois de vouloir être rattaché à la Fédération de Russie. Car là est tout le problème, bien que non reconnue par celle-ci, la Transnistrie souhaite depuis sa création intégrer la Fédération de Russie. Un paradoxe difficile à expliquer pour les dirigeants qui, d’une part, parlent de singularité et, de l’autre, de similitude par rapport à la Russie. En bref, la Transnistrie est un Etat résolument divisé et qui semble encore chercher sa place en Europe.
L’histoire aurait pu s’arrêter là: un pays pluriethnique et ayant fait le choix de rejoindre la Russie, celle-ci ne semblant pas si pressée que cela de procéder au rattachement et ce, malgré la Crise en Ukraine et l’annexion-rattachement récent de la Crimée. Mais la question que pourrait se poser un œil avisé, en voyant tous les drapeaux russes, l’engouement du gouvernement pour Poutine, etc., serait la suivante « la Transnistrie est-elle réellement si pressée de rejoindre la Russie ou alors s’arrange t’elle pour le faire croire afin d’en tirer un avantage ? ». Car, concrètement, sans le soutien de la Russie sur le plan militaire mais aussi financier et gazier, la Transnistrie disparaîtrait probablement en moins d’une année. Le pays souffre d’un problème de compétitivité majeur, d’une perte démographique inquiétante, ses habitants partent souvent à Moscou pour y trouver un travail et, enfin, le tourisme, pourtant dépaysant, n’est pas à son optimum. Pour résumer, cette république ne pourrait pas subvenir à ses besoins et, sans le soutien du Kremlin, finirait probablement encore plus pauvre que la Moldavie qui est elle-même l’Etat le plus pauvre du continent européen.
On comprend alors mieux pourquoi les habitants des villes et le gouvernement se montrent pro-russes. La crainte de voir disparaître cette situation, il faut l’avouer économiquement un peu plus prospère qu’en Moldavie, reste dans tous les esprits. Contrairement à ce que nombre d’analystes peuvent penser, la réalité sur le terrain est celle d’habitants dont la question principale est celle de savoir ce qu’ils vont manger et boire le soir bien avant celle de la légitimité du gouvernement. En ce sens, l’URSS semble avoir laissé des traces avec cette division entre vie politique et opinion des citoyens. Pour résumer cette rapide présentation sur cet Etat qui est bien loin des stéréotypes qu’on pourrait en avoir, la Transnistrie est officiellement pro-russe. Les habitants ne semblent pas s’accorder avec le gouvernement, comme peuvent en témoigner les dernières élections présidentielles de 2011.
Quoi de plus objectif qu’une élection pour mesurer l’approbation du peuple ? Certes, il est vrai que dans certains pays, le peuple semble s’exprimer de manière intéressante, d’autant plus dans les régimes autocratiques. Cependant, la Transnistrie s’avère être singulière et loin des stéréotypes qu’on a tendance à lui apposer. Bien qu’autocratique et contrôlé par une minorité qui détient l’ensemble de l’économie du pays (le groupe Sheriff), le gouvernement semble plus « démocratique » qu’il n’y paraît. On observe ainsi des élections présidentielles tous les 5 ans. Jusqu’en 2011, c’était l’ancien président Igor Smirnoff qui contrôlait la région, ce dernier, pro-russe dans ses déclarations au demeurant, semblait bien parti pour occuper le pouvoir jusqu’à sa mort. C’était sans compter sur la lutte des élites dans le pays qui souhaitaient un changement pour des raisons économiques.
Quoi qu’il en soit, les élections de 2011 opposèrent le président Smirnoff avec plusieurs rivaux, dont l’actuel président, Chevtchouk. Comme il est de coutume, le Kremlin avait désigné son favori et lui avait apporté son soutien. Ce dernier, qui n’était justement pas Chevtchouk (donc le président élu) s’est fait battre à plate couture face à Chevtchouk et son programme plus « européen » et dont les axes prioritaires sont la mise en place de plus de démocratie et plus de transparence en s’inspirant des Etats membres de l’UE, paradoxal me direz-vous ? Pas tant que cela, en réalité ces élections et leurs résultats ne font que mettre à mal un vieux stéréotype qui présente le gouvernement comme pro-russe. C’est bien cela dont il est question: normalement le candidat élu aurait dû être celui soutenu par Moscou et certainement pas Chevtchouk. Pourtant, le peuple s’est prononcé. Se présentent alors deux options: la première, les résultats sont sans fraude, auquel cas cela témoigne d’un souhait des habitants de Transnistrie d’avoir leur mot à dire sur la situation politique et, bien qu’appréciant la Russie, souhaitent avant tout vivre dans un pays avec sa propre politique. Deuxièmement, les élections sont truquées et alors, c’est un signe que c’est l’élite politique et économique de la Transnistrie ne partage pas les mêmes intérêts que Moscou.
Dans les deux cas, les élections de 2011 témoignent bien d’une divergence entre les intérêts des élites qui se disent pro-russes, ce qui semble être un bon moyen d’obtenir des subventions, et la réalité sur le terrain avec un président élu qui remet en question cette idée de rapprochement, du moins dans l’immédiat. Quoi qu’il en soit, avec le recul, il est facile de dire que l’actuel Président est aujourd’hui obligé de suivre le voie imposée par Moscou, finance oblige et il n’était pas envisageable de trouver des subventions alternatives dans une période si courte. La Transnistrie reste donc inchangée à ce jour, mais la symbolique de ces élections semble avoir marqué les esprits en Russie comme en Europe.
Une région soutenue financièrement par Moscou mais géographiquement et économiquement tournée vers l’Europe
Finalement, il semblerait que ce soit le portefeuille qui motive les élites, mais aussi la population dans la région séparatiste. Pour ce qui est de la population, rien de surprenant dans la mesure où les habitants sont pragmatiques, l’important est d’arriver à survivre dans les meilleures conditions possibles pour les plus pauvres et d’essayer de se hisser au niveau des pays de l’UE pour les plus riches. En ce qui concerne les élites, il y a d’une part ceux qui entrent en politique pour gagner leur vie et qui souhaitent donc éviter de voir des nouveaux venus de Russie prendre leur place. Puis, il y a ceux qui gagnent beaucoup à rester un Etat de facto. L’exemple du groupe Sheriff est frappant, que vous alliez au supermarché, acheter du cognac (le cognac Kvint de Transnistrie est très réputé), faire le plein d’essence ou encore aller regarder un match de football, vous devrez passer par le groupe Sheriff qui est en situation de monopole dans le pays. Imaginez donc la catastrophe pour ces élites si d’autres entreprises russes plus compétitives devaient s’installer dans le pays. C’est la raison pour laquelle il est bon de clamer son identité russe mais d’éviter d’aller trop vite vers un rattachement.
Enfin, la Transnistrie est un Etat de facto industriel, du moins il l’était après la chute de l’URSS. De nos jours, la situation est similaire avec la Moldavie. Ce qui a amené la région à tourner son commerce vers les pays où elle pouvait exporter ses produits. Bien qu’ayant du succès en Russie, les produits transnistriens se vendent plus en Union européenne qu’au sein de la Fédération. En conséquence, si la Transnistrie devait intégrer la Russie, les problèmes pour exporter vers l’Union seraient lourds de conséquences. Actuellement, plus de 50 % de la production est exportée vers l’Union, qui plus est, en cas de rattachement avec la Russie cela signifierait que la Moldavie entrerait sûrement dans l’Union européenne, une partie des produits transnistriens y trouvant des débouchés. En bref, on imagine mal en cas de rattachement ce qu’il adviendrait de l’économie coupée de ses marchés et avec une baisse des financements russes sur le long terme.
C’est sans doute la raison pour laquelle le gouvernement et les habitants de Transnistrie regardent à l’Est et encore plus depuis l’annexion-rattachement de la Crimée, entre espoir pour les plus patriotes et crainte de l’effet domino pour les plus pragmatiques.
La Gagaouzie est une région autonome du sud de la Moldavie qui s'était déclarée en 2014 (comme l'indique l'article ci-dessous) favorable à l'intégration dans l'Union douanière conduite par Moscou, en réaction au rapprochement engagé par le gouvernement moldave vers l'UE.
Moldavie: La Gagaouzie brandit la menace du séparatisme
par Laurence Habay, Iulia Badéa-Guéritée
Courrier international - 17 jan 2014
http://www.courrierinternational.com/article/2014/01/17/la-gagaouzie-brandit-la-menace-du-separatisme
A en croire le quotidien moscovite Nezavissimaïa Gazeta, le principal sujet de discussion aujourd'hui en Moldavie est le référendum programmé par la Gagaouzie. La région autonome du sud du pays a en effet l'intention d'organiser, le 2 février, un référendum sur le souhait de ses habitants de rejoindre l'Union douanière russe et de prendre leur indépendance vis-à-vis de Chisinau. Une telle consultation publique est interdite par les autorités moldaves et la justice se penche déjà sur le dossier. Cependant, le leader de la Gagaouzie, Mikhaïl Formouzal, a confirmé au quotidien russe qu'il maintenait son projet. (La région autonome, dont la population est majoritairement d'origine turco-bulgare, a déjà manifesté des velléités d'indépendance au moment de l'éclatement de l'URSS.)
De nombreux représentants de la classe politique moldave, notamment Dumitru Diakov, président d'honneur du Parti démocrate de Moldavie (membre de la coalition pro-européenne au pouvoir) estiment que les événements en Gagaouzie constituent une réaction aux déclarations du président roumain, Traian Basescu, sur la prochaine réunification de la Roumanie avec la Moldavie. Le Premier ministre moldave, Iurie Leanca, avait déjà martelé, lors de sa visite à Bucarest en décembre, que “la Moldavie a besoin, pour intégrer l'UE, d'une société consolidée et non des déclarations de Basescu, qui la divisent”.
Le rédacteur en chef du mensuel moldave Contrafort, Vitalie Ciobanu, écrit à ce sujet dans le quotidien roumain Adevarul: “Nous nous sommes retrouvés avec un conflit entretenu de manière artificielle, qui fragilise le partenariat roumano-moldave pour l'Europe. [...] Afin d'atteindre notre but, l'entrée dans l'UE, nous avons besoin de solidarité entre la coalition proeuropéenne au pouvoir à Chisinau et l'exécutif de Bucarest. Si nous ne parvenons pas à comprendre cette simple vérité, notre grand voisin de l'Est nous aidera à le faire”.
EDIT (28 novembre 2021)
Transnistrie: Exister grâce au football ?
par Lukas Aubin, docteur en Études slaves contemporaines, spécialiste de la géopolitique de la Russie et du sport, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières
The Conversation - 23 nov 2021
https://theconversation.com/transnistrie-exister-grace-au-football-172448
Phénomène géopolitique et sportif exceptionnel, la présence en Ligue des Champions du Sheriff Tiraspol, qui affronte ce mercredi soir le prestigieux Real Madrid, illustre la schizophrénie de la Transnistrie. Ce territoire, qui a fait de facto sécession de la Moldavie en 1992, oscille constamment entre son appartenance juridique à ce pays et sa proximité avec la Russie, qui le soutient financièrement à bout de bras et y dispose d’une base militaire.
Principale équipe de football de la région séparatiste, construite et financée par la tentaculaire holding Sheriff contrôlée par l’oligarque Viktor Gouchane, le club joue néanmoins dans le championnat moldave et ses joueurs ont l’autorisation d’évoluer au sein de l’équipe nationale de Moldavie. Le système politico-économico-sportif de la Transnistrie est absolument incomparable. Analyse d’une construction géopolitique inédite, entre sport, corruption et blanchiment d’argent.
Un « pays qui n’existe pas » ?
« Toutes les choses que vous verrez ici sont fausses », prévient un passant dans les rues de Tiraspol, la capitale de la Transnistrie. L’arrivée du Real Madrid, « le club le plus titré au monde » selon le site Internet officiel du Sheriff, approche et les autorités locales ont donné des consignes. Les bancs sont repeints, les trottoirs sont fleuris, les drapeaux sont hissés. Partout, la faucille et le marteau côtoient les couleurs russes et transnistriennes. Tout sauf un hasard, l’hôtel de luxe qui accueille l’équipe madrilène s’appelle "Rossia". L’antenne locale de Russie unie, le parti de Vladimir Poutine, se trouve dans le bâtiment voisin.
À l’instar des plus belles heures de l’URSS, Tiraspol, où résident 130.000 des 500000 habitants de la Transnistrie, ressemble à un village Potemkine que les ouvriers cherchent à embellir pour l’occasion. Ici, la plupart des gens disposent de quatre passeports (ukrainien, russe, transnistrien et moldave), comme pour compenser le fait que le passeport transnistrien ne vaut rien à l’échelle mondiale. Et pour cause, la Transnistrie n’est pas reconnue par les Nations unies.
"Pays qui n’existe pas", "musée soviétique à ciel ouvert", "État fantôme", "excroissance russe"… les expressions pour qualifier la République moldave pridnestrovienne (PMR), plus connue sous le nom de Transnistrie (littéralement "la terre autour du Dniestr", du nom du fleuve sur la rive gauche duquel elle se situe), ne manquent pas. Pourtant, aucune n’est tout à fait vraie. Si la zone séparatiste dispose de tous les attributs d’un État à l’échelle locale (drapeau, hymne, monnaie, armée), elle possède néanmoins de nombreuses spécificités qui rendent son existence unique.
Tout d’abord, Moscou ne reconnaît pas l’indépendance de la Transnistrie, contrairement à celles des territoires sécessionnistes géorgiens que sont l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud. Il s’agit, pour le Kremlin, de ne pas froisser un peu plus les autorités moldaves, déjà en proie à des velléités européennes.
Néanmoins, la présence de la 14? armée de la Garde, le Groupe opérationnel des forces russes en Transnistrie, composé de 1.500 soldats et de plus de 22.000 tonnes de matériel militaires et de munitions, laisse penser le contraire. De plus, alors que les banques internationales refusent de s’y installer, Vladimir Poutine reste le principal banquier de la région et son protecteur majeur.
Ce double jeu de la Russie est l’illustration d’une diplomatie à deux vitesses destinée à conserver un contrôle relatif sur la Transnistrie tout en ne rompant pas le contact avec Chi?inau, la capitale moldave. Aujourd’hui, l’indépendance de la Transnistrie n’est reconnue par aucun pays au monde.
En outre, l’émergence de la Transnistrie des cendres de l’URSS en 1992 n’est pas à proprement parler le fruit d’une guerre interethnique – même si la question de la mise en danger du statut de la langue russe est avancée – mais plutôt d’un conflit instrumentalisé par l’élite post-soviétique locale qui voyait d’un mauvais œil l’indépendance de la Moldavie et la rupture des relations avec Moscou. En effet, la province représente 40 % de la production industrielle du pays, et il s’agit pour les élites locales de conserver un contrôle économique sur la région afin de continuer à faire des affaires en paix. Phénomène géopolitique rare dans ce contexte, la Transnistrie ne dispose donc pas de « nation titulaire » mais est composée de Moldaves, d’Ukrainiens et de Russes qui cohabitent désormais en paix. L’identité locale repose avant tout sur l’utilisation politique de son passé soviétique, comme l’illustrent les nombreuses références à l’URSS dans les rues de la ville.
Le Sheriff: l’empire tentaculaire de Viktor Gouchane
Si, parfois, le temps semble s’être arrêté à l’époque soviétique en Transnistrie, la région est pourtant à la solde d’un conglomérat bien capitaliste: la holding Sheriff. Les rues de Tiraspol sont parsemées de boutiques, d’entreprises ou de supermarchés sur lesquels figure le logo en forme d’étoile de la firme.
Créée en 1993 par Viktor Gouchane et Ilya Kazmaly, deux anciens des services secrets soviétiques et russes, elle contrôle de nombreux pans cruciaux de l’économie locale. Au milieu des années 1990, elle prend possession du commerce des cigarettes et de l’alcool, avant de lancer en 1996 une chaîne de supermarchés Sheriff, de créer l’année suivante le club de football du Sheriff Tiraspol puis de racheter en 2002 200 entreprises publiques, dont le principal opérateur téléphonique et le seul fournisseur d’accès Internet de la région. Dans la foulée, Igor Smirnov, le premier "président" de Transnistrie au pouvoir entre 1991 et 2011, accorde au Sheriff le statut d’"importateur spécial" qui lui permet d’être exonéré de taxes et de droits de douane.
Une dizaine d’années plus tard, en 2012, l’oligarque Viktor Gouchane devient le seul et unique propriétaire de la firme. Il décide de passer à la vitesse supérieure et à prendre le contrôle de l’espace politique local. Dans un premier temps, il se heurte à Evgueni Chevtchouk, président de la PMR entre 2011 et 2016, qui critique ses méthodes. Mais fin 2020, les élections au Conseil suprême de la PMR voient le Parti du Renouveau (Obnovlenie), créé et financé par le Sheriff en 2006, obtenir 29 des 33 sièges au Parlement.
En 2021, la firme contrôle donc 60 % de l’économie locale et la quasi-totalité de la politique. Aujourd’hui, la région s’apparente à une matriochka (poupée russe) au sein de laquelle le Sheriff est un demi-État dans la Transnistrie, qui est elle-même un État dans l’État moldave.
Dans ce contexte, l’univers du sport en Transnistrie est révélateur des enjeux géopolitiques qui parcourent la région.
Le Sheriff Tiraspol: un club schizophrène ?
En 1997, Gouchane et Kazmaly décident de créer le club de football du Sheriff Tiraspol en lieu et place du Tiligul, l’un des premiers clubs privés de l’URSS. Nommé après le conglomérat et la capitale de la région, le Sheriff a pour objectif de nettoyer l’image de la Transnistrie grâce au football et de tenter de faire reconnaître son indépendance à l’échelle mondiale (tout en évoluant, nous l’avons dit, au sein du championnat de Moldavie). Pourtant, les rumeurs de blanchiment d’argent et de corruption qui entourent le jeune club en quête de notoriété lui valent régulièrement d’avoir mauvaise presse.
Face émergée de l’empire de la holding, le Sheriff Tiraspol performe: en 21 saisons dans le championnat moldave, il est sacré champion 19 fois et participe quasiment chaque année aux différentes coupes d’Europe – sa qualification cette saison pour la phase finale de la Ligue des Champions constitue sans doute le plus grand exploit de son histoire, encore magnifié par sa victoire sur le terrain du Real Madrid au match aller, qui a sidéré les observateurs.
Club phare de la région aux infrastructures ultramodernes et au budget gardé secret, il est le bijou de Viktor Gouchane, son propriétaire officieux, dont les méthodes sportives sont pour le moins musclées. Florin Motroch, milieu de terrain roumain, rapporte à sports.ru qu’un jour Gouchane est entré dans les vestiaires du Sheriff en furie avant de lancer au sol une grenade non dégoupillée pour effrayer les joueurs et les sommer d’augmenter leur niveau de jeu.
En mobilisant des athlètes de haut niveau, des oligarques et des hommes et des femmes politiques pour construire le Sheriff Tiraspol et faire exister la Transnistrie grâce au sport, le système politico-économico-sportif transnistrien mis en place par Viktor Gouchane s’apparente à la Sportokratura de Vladimir Poutine, à ceci près que le caractère clientéliste et corrompu du Sheriff semble encore plus notable qu’en Russie. Quand son club phare est en Ligue des Champions et se frotte à des clubs de renom comme l’Inter de Milan ou encore le Real Madrid, le pays qui n’existe pas de jure apparaît de facto "sur la carte" mentale des supporters de football du monde entier. Un premier pas vers la reconnaissance ? La situation est plus complexe.
Depuis sa création, nous l’avons dit, le club participe au championnat moldave – une condition sine qua non pour obtenir l’autorisation de l’UEFA de prendre part aux compétitions européennes. En outre, les meilleurs athlètes de la Transnistrie concourent nationalement sous les couleurs moldaves. De son côté, Chi?inau se soumet à cette situation dans la mesure où le niveau et les moyens sportifs de la Transnistrie sont plus élevés qu’ailleurs en Moldavie. Ce jeu de dupes entre la Moldavie et la Transnistrie à travers le sport illustre le statu quo accepté par les deux parties et la nature véritablement schizophrène de leurs relations. Pour l’heure, les uns comme les autres y trouvent leur compte…
La jeunesse de Transnistrie, le pays qui n'existait pas
par Loïc Ramirez et Erwan Briand
Slate — 25 nov 2021
http://www.slate.fr/story/219546/jeunesse-transnistrie-etat-pays-est-moldavie-russie-geopolitique-patriotisme
Indifférents aux enjeux géopolitiques de cet État fantôme, voisin de la Moldavie, les jeunes ont les yeux rivés vers l'extérieur.
« Lorsqu'on me demande d'où je suis, je réponds la Moldavie, de toute façon, personne ne sait où se trouve la Transnistrie », reconnaît, presque amusée, Aliona. Enseignante d'anglais, âgée de 23 ans, la jeune femme n'énonce qu'une demi-vérité: bien qu'elle soit une habitante de la Transnistrie, elle possède aussi le passeport moldave. « C'est la seule façon de voyager, celui de Transnistrie n'est valide qu'ici ».
Officiellement située sur le territoire moldave, limitrophe avec l'Ukraine, la Transnistrie est un État de 4.163 km², non reconnu par la communauté internationale. Avec pour capitale la ville de Tiraspol, et une population totale estimée à environ 400.000 personnes, le pays est une anomalie géopolitique. Son nom officiel est la "République moldave du Dniestr", mais ses habitants l'appellent "Pridnestrovie", ce qui, en russe, signifie "près du Dnietr". Un pays inconnu du grand public, qui semble condamné à être sans cesse présenté dans la presse comme « l'État qui n'existe pas ».
Pour comprendre les raisons de cette situation, il faut remonter dans le temps. La Transnistrie est essentiellement l'enfant de la désintégration désordonnée de l'Union soviétique. Région rattachée à l'Ukraine jusqu'en 1940, la Transnistrie intègre la République soviétique socialiste de Moldavie peu avant que celle-ci ne soit envahie par les troupes roumaines, alliées de l'Allemagne nazie, durant la Seconde Guerre mondiale. Mais au sortir du conflit, l'URSS reprend possession de la Moldavie qui fait alors partie intégrante de l'édifice socialiste triomphant. Pendant près d'un demi-siècle, la région appartient à l'État moldave sans que cela ne provoque un quelconque conflit.
Séparée du reste du pays par le fleuve Dniestr, la Transnistrie se développe à grande vitesse et devient rapidement l'un des bastions industriels du sud de la Méditerranée. Mais emportée par la vague nationaliste de la fin des années 1980, la république socialiste de Moldavie adopte, le 23 juin 1990, une Déclaration de souveraineté, entamant ainsi son détachement de l'URSS. Un événement qui déclenche la réaction des populations situées dans la partie Est du pays, et majoritairement favorables au régime soviétique: le 2 septembre 1990, l'État de Transnistrie déclarait à son tour son indépendance. Deux ans plus tard, Chisinau, la capitale de l'État moldave, tentait de reprendre possession de la rive gauche du Dniestr par la force. En vain. Appuyée par l'armée russe, la Transnistrie résista et imposa son existence au voisin moldave.
Les valeurs patriotiques
« J'ai le passeport de la Transnistrie, celui de la Moldavie, de la Russie et actuellement, j'attends de recevoir celui de la Roumanie », détaille Maxim, 17 ans. Les lunettes de soleil pendues à sa chaîne accrochée autour du cou, une coupe de cheveux à la mode, le jeune garçon affiche un look très soigné. Malgré son jeune âge, il est déterminé à mener à bien son projet. Le passeport roumain lui ouvrira les portes de l'Union européenne et facilitera ses démarches pour partir étudier en France. C'est son rêve. « J'ai fait un voyage là-bas en 2015, j'ai beaucoup aimé! Depuis, j'étudie le français pour pouvoir poursuivre mes études dans ce pays ». Lesquelles ? Maxim ne sait pas trop encore, soit psychologie soit urbanisme. Il pointe du doigt la principale difficulté qui pousse les jeunes de son âge à quitter la Transnistrie: l'absence de reconnaissance internationale des diplômes.
« Je n'ai pas besoin d'un autre passeport, celui de la Transnistrie me suffit », annonce en revanche avec fierté Danil. Âgé de 20 ans, le jeune homme nous a retrouvés dans l'un des cafés qui se trouvent sur la longue avenue du 25 octobre, ici, à Tiraspol. Les cheveux courts, l'allure athlétique, Danil Loginov est étudiant et aspire à être pompier. Mais avant tout, le garçon se présente comme « un patriote », un citoyen de la République de Transnistrie. Tout en buvant le café qu'il a commandé, il l'affirme: un jour « il y aura la reconnaissance internationale de notre indépendance, je vois des perspectives pour moi ici ». Se sachant porteur d'un discours à contre-courant (et marginal), le garçon insiste: « Nous sommes un pays fort ! »
Si Danil développe un discours engagé, c'est parce qu'il est membre de l'organisation patriotique de jeunesse, Zvezda [l'étoile, en français], fondée en 2015. N'ayant aucune vocation électorale, cette association ambitionne de regrouper les jeunes citoyens de la Transnistrie autour d'activités sportives et culturelles afin de « fomenter les valeurs patriotiques ». « Nous nous réunissons pour nettoyer les monuments aux morts ou collecter les déchets sur le bord du fleuve, mais nous avons également des cours de musique dans nos locaux », explique Danil. Selon lui, une cinquantaine de jeunes seraient membres de Zvezda, ici, dans la capitale. C'est peu. Il faut dire que la jeunesse du pays a principalement les yeux tournés vers l'extérieur. Tout le monde a une connaissance partie vivre ou étudier à l'étranger.
Les mains dans les poches, assis sur le capot de sa voiture garée en face du local Bro Beer Burger, Tommy souffle entre ses lèvres: « Je voudrais quitter ce trou perdu ». La nuit tombée, de nombreux groupes de jeunes déambulent sur l'avenue principale de la ville. La seule où l'on trouve quelques lieux animés, des restaurants et des cafés ouverts. Tommy est son pseudonyme, le garçon ne veut pas donner son vrai nom. « Je ne voudrais pas que le Shériff vienne me chercher », dit-il, amusé.
Le Shériff ? C'est le nom donné au conglomérat économique détenu par Viktor Gushan dans le pays. Celui-ci possède des entreprises dans quasiment tous les secteurs de la société: alimentation, usines, stations service, hôtellerie, boissons alcoolisées, téléphonie mobile, sport… L'homme a fait main basse sur la Transnistrie. « Impossible de monter un business sans son accord », affirme Tommy. Le jeune homme reste discret sur ses activités. Il traîne essentiellement avec ses amis, avec lesquels ils réalisent des clips de rap de temps en temps. « Mon rêve, ça serait de partir aux États-Unis », dit-il en allumant sa cigarette.
Les couleurs de la Moldavie
Au niveau de la politique gouvernementale, la Transnistrie penche pourtant plus à l'Est qu'à l'Ouest. Il y a trois langues officielles dans le pays: le moldave, le russe et l'ukrainien. Mais dans la rue, le russe prédomine largement. Moscou reste le principal allié de la petite république sécessionniste, lui apportant une importante aide économique et sécuritaire (1.500 soldats russes sont déployés à la frontière avec la Moldavie depuis la fin de la guerre). En échange, la petite enclave lui assure une zone d'influence dans la région.
Pourtant, les enjeux géopolitiques et nationaux semblent absents des préoccupations de la jeunesse. « Ce qui m'intéresse, c'est mon sport, pas le drapeau sous lequel je le pratique », lance avec un air détaché Diana Makarenko. La jeune femme est grande, brune, avec des yeux bleus et pratique l'aviron depuis trois ans. Diana est une sportive de haut niveau. Née en 2003, elle a participé aux championnats d'Europe junior en 2019 (en Allemagne) et en 2020 (en Serbie). Ne pouvant pas officiellement représenter la Transnistrie au niveau international, elle participe à ces compétitions sous les couleurs de la Moldavie.
« Tous les sportifs de notre république font ça, y compris lorsqu'ils intègrent des équipes nationales, ce sont des équipes moldaves, explique Guennadi Narivochnik, son entraîneur et ancien champion olympique durant l'URSS. C'est une question pragmatique, l'important, c'est qu'ils puissent s'épanouir et obtenir de bons résultats, le sport, c'est le sport, la politique, c'est autre chose ».
De son côté, Diana ne ressent pas de frustration à ne pas pouvoir représenter son pays. « Parfois, lors de compétitions organisées en Russie, ça arrive que l'on nous présente comme des sportifs de Transnistrie, mais ça n'a pas d'importance pour moi ». La jeunesse transnistrienne semble donc avant tout préoccupée par trouver un avenir pour elle-même, quel que soit le pays, indifférente aux enjeux des grandes puissances dans la région. En ce sens, les tensions d'antan semblent s'être évanouies au sein de la nouvelle génération. Comme le rappelait avec satisfaction l'un des jeunes de Tiraspol: « La guerre, c'était il y a longtemps ».