Ni rouge, ni noir, ni vert. L'autonomie rejette partis,
syndicats et toute forme de gestion et de pouvoir.
Rassembler des foules sous un même drapeau
trouve toujours son origine dans une imposture.
Seule une révolution mettra fin à un système
dont l'obsession de l'argent entraine l'humanité
vers la catastrophe.
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Date de création : 10.03.2011
Dernière mise à jour :
12.02.2026
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Si le système capitalisme est (encore) globalement accepté aujourd'hui, c'est parce que la plus-value et la redistribution garantissent dans les pays "industrialisés" une forme de bien-être et de protection sociale, et parce qu'elles permettent de créer encore assez d'emplois donnant droit à un revenu qui permet de subvenir aux besoins du plus grand nombre, aussi bien les plus essentiels que les plus futiles. Toutefois, avec la crise, depuis une trentaine d'années, les emplois à vie, souvent dans la même entreprise, ont fait place à des emplois précaires, mobiles, flexibilisés. A tel point que les chiffres du chômage d'un pays à l'autre ne veulent plus rien dire. Certains pays (USA, Japon, Allemagne, Royaume-Uni) se targuent même de connaitre le "plein emploi" si l'on en croit leurs statistiques truquées.
Comment vivre, alors, avec moins d'emplois, voire sans emploi du tout ? On commence à s'inquiéter à tous les niveaux. La classe moyenne voit son niveau de vie de dégrader. Les ouvriers s'accrochent désespérément à leur entreprise. Les inégalités se creusent. Certains parlent d'un revenu minimum universel et de taxer les robots...
Si, dans un avenir pas si lointain, les emplois disparaissaient, c'est-à-dire dans une proportion qui irait bien au-delà de la diminution constatée aujourd'hui, nul doute que cela remettrait en question les échanges marchands et déstabiliserait les bases sur lesquelles repose le capitalisme. Le contrat moral passé avec les institutions serait rendu caduc. C'est en cela que le dossier est "chaud".
C'est pourquoi les politiciens nous servent un discours rassurant, nous promettant un avenir radieux. Ils font croire qu'il y aura un "après", que le numérique sera le moteur de la croissance de demain, dressant les contours d'une société où tous les besoins seront satisfaits par la robotique, les nano technologies et la génétique... En réalité, la tendance actuelle laisse penser que seule une petite minorité en serait bénéficiaire.
En tout état de cause, en dehors de quelques scénarii tirés de la science-fiction, personne n'est capable de prévoir concrètement à quoi ressemblera la société dans une vingtaine d'années... Il y a une vingtaine d'années, les GAFA n'existaient pas...
Selon le MIT, chaque robot introduit sur le marché du travail détruit 6 emplois
par Corentin Durand
Numérama - 30 mars 2017
http://www.numerama.com/politique/245152-selon-le-mit-chaque-robot-introduit-sur-le-marche-du-travail-detruit-6-emplois.html
Alors que Barack Obama évoquait le sujet à la fin de son mandat et qu'en France, Benoit Hamon en a fait un pilier de sa campagne, la question de la raréfaction du travail à cause des robots reste un débat épineux pour les économistes. Une nouvelle étude américaine basée sur une période de 17 ans révèle des chiffres inquiétants.
Objet prisé de science-fiction comme de politique fiction, la raréfaction du travail est un sujet plus que jamais d’actualité. Mais comme toutes questions profondément liées au progrès technologique, elles opposent les croyants et les autres. Entre ceux qui affirment déjà que le monde sera repeuplé de Wall-E et ceux qui ricanent en espérant secrètement que la robotique n’est qu’une mode, il est parfois difficile d’y voir clair. Car face à l’inconnu, nos hommes politiques ont tendance à recourir à des dogmes plutôt qu’à un réalisme bienvenu.
Dans l’Hexagone, depuis que Benoît Hamon a porté le sujet sur la table, l’hypothèse d’un monde sans travail semble être devenue un sujet aussi farfelu qu’une utopie communiste alors même que les promesses de la fin du travail émergent autour de nous, et que Bill Gates suggère lui aussi de taxer les robots. Intelligence artificielle, numérisation, disruption, robotisation… peu de métiers semblent être à l’abri et personne ne peut nier que dans moins d’un siècle, les taxis seront des robots, les banquiers seront des chatbots et les ouvriers des bras robotiques. De fait, le débat économique mérite d’être mené et cela avec plus de sérieux que celui que l’on peut observer sur nos petits écrans où l’idée d’un monde robotique apparaît comme le fruit de l’imagination d’un seul homme, Benoît Hamon.
Le Bureau de recherches économiques américain a dévoilé ce lundi 27 mars une étude particulièrement intéressante au regard des données collectées, de son regard précis et des réponses concrètes qu’elles apportent à beaucoup de nos questions. Menée par Daron Acemoglu du MIT et Pascual Restrepo de l’Université de Boston, la recherche s’attache à observer l’évolution du marché du travail de 1990 à 2007 dans chaque secteur d’activité qui a été robotisé.
Et la première conclusion est plutôt éloquente: lorsqu’un robot est introduit dans une industrie, il conduit à la destruction de 6,2 postes dans la zone géographique qui l’entoure. Car en plus de remplacer un travailleur, le robot va également avoir des répercussions sur l’ensemble des économies qui dépendent de l’industrie en question.
Mais les deux économistes ne se sont pas arrêtés à cette seule observation, ils ont également découvert que la robotisation d’un secteur d’activité entraînait une baisse des salaires dans la plupart des cas. Pour chaque nouveau robot introduit sur le marché du travail pour 1.000 travailleurs, c’est une perte comprise entre 0,25 et 0,50 % du salaire moyen qui est observée par les économistes. Même si l’étude s’intéresse à des secteurs robotisés, nuançons tout de même ce résultat en précisant que d’autres facteurs peuvent rentrer en compte. Toutefois, en s’arrêtant à 2007, les économistes excluent les retombées de la crise économique comme explication possible.
En somme, sur ces 17 années, les Américains ont vu pas moins de 670.000 emplois détruits par la robotique. Le chiffre, par rapport au marché du travail américain, peut paraître anecdotique mais comme le soulignent les chercheurs, le phénomène va en s’accélérant. Notons également que l’étude s’est concentré sur une définition précise du robot, principalement la robotique industrielle, éloignant donc les distributeurs de billets, les voitures autonomes ou encore les IA du spectre d’observation. Enfin, pour nous aider à nous projeter dans un monde robotique, les deux économistes mentionnent le désormais célèbre scénario du Boston Consulting Group qui prédit à l’horizon 2025 une multiplication par 4 des robots présents sur le marché du travail.
Si l’on applique à ce scénario les conséquences observées par l’étude sur le salaire et la destruction d’emploi, on obtient un avenir plutôt sombre pour les acteurs les plus fragiles du marché du travail. Un marché qui, malgré les dénégations politiciennes françaises, se verra profondément perturbé, au risque d’emporter avec lui notre modèle social.
Au Royaume-Uni, 250.000 fonctionnaires pourraient être remplacés par des robots
par Vincent Giret (Radio France)
Franceinfo: - 08 fev 2017
http://www.francetvinfo.fr/replay-radio/le-decryptage-eco/le-decryptage-eco-au-royaume-uni-250000-fonctionnaires-pourraient-etre-remplaces-par-des-robots_2044833.html
Des robots intelligents pourraient remplacer 250.000 fonctionnaires au Royaume-Uni, c’est une étude qui a fait grand bruit outre-Manche. Vous vous souvenez peut-être de cette prédiction il y a quelques années de l’un des grands innovateurs du web, Marc Andreessen, qui avait dit: "Le logiciel va manger le monde". Et bien l’intelligence croissante des machines a commencé à manger des emplois, à transformer le travail et surtout les façons de travailler. C’est ce fait, cette grande transformation, qu’ont rappelé et décrit les auteurs d’une étude britannique, publiée par le think tank de centre droit Reform et qui, bien évidemment, a fait grand bruit de l’autre côté de la Manche. On avait surtout jusqu’ici parlé de l’impact sur l’emploi privé du numérique et de la robotique combinés à l’intelligence artificielle, mais assez peu de son impact sur la fonction publique.
Et c’est le cœur de l’étude réalisée par les chercheurs britanniques, qui ont observé qu’il y avait beaucoup de tâches répétitives effectuées par les personnels des grands services publiques. Et qu’à la vitesse à laquelle se développait désormais l’intelligence artificielle, des robots allaient peu à peu pouvoir accomplir de nombreuses tâches, à coté ou à la place de certains fonctionnaires. L'étude avance donc le chiffre de 250.000 emplois qui pourraient disparaître dans les 15 ans qui viennent, sans que la qualité de service ne soit nullement dégradée, bien au contraire: l’étude nous assure que le service sera globalement plus sûr, plus fiable, plus rigoureux et beaucoup moins cher. C’est d’abord, nous disent les auteurs de cette étude, toute l’administration centrale qui est concernée, de l’état civil jusqu’aux impôts, en passant par toutes les demandes d’autorisations diverses dont le citoyen a besoin, donc une administration qui gère des tâches plutôt répétitives où le contact humain n’est pas absolument indispensable pour tout le monde.
Mais l’étude va beaucoup plus loin, puisqu’elle affirme que dans le domaine de la santé, plusieurs dizaines de milliers d’emplois pourraient être remplacés dans le système public. Des collectes basiques d’information, mais aussi des premiers diagnostics et même des interventions médicales les plus simples pourraient être réalisés par ces machines intelligentes. Les auteurs pensent que les services publics vont devoir totalement se réorganiser, se transformer, avec le développement de logique de plate-formes, publics ou privées. Les auteurs affirment même que les services publics britanniques pourraient devenir le prochain Uber, sous-entendu une gigantesque plateforme faisant travailler une multitude d’indépendants, médecins ou enseignants.
Fantasme ou réalité ? Nous sommes bien entrés dans une phase où des machines peuvent concurrencer les humains, non seulement pour des tâches manuelles, mais aussi pour des tâches intellectuelles, qui commencent à être assez sophistiquées, grâce à l’intelligence artificielle. La défaite récente du champion coréen du jeu de go, face à des algorithmes de "Deep Learning" en est une illustration frappante.
On sait que ce type de machines commence à être expérimenté avec succès dans les métiers de l’audit ou du droit, et même de la banque. Dans une grande banque française par exemple, de premières expérimentations sont même faites auprès des conseillers clientèles, les robots classent leurs e-mails, émettent des ordres de priorités, génèrent même des réponses ou des opérations. C’est le tout début mais nous sommes bien engagés dans une nouvelle révolution du travail qui va bouleverser et surtout transformer l’emploi. Il y aura donc des destructions et des substitutions. Mais toute l’histoire économique a montré jusqu’ici que ces mutations généraient à moyen terme bien plus d’emplois que ceux qui auront été détruits ou transformés. L’économiste Joseph Schumpeter avait appelé ce mouvement "la destruction créatrice".
L’OIT prévoit une hausse du chômage dans le monde
RFI - 13 jan 2017
http://www.rfi.fr/economie/20170113-oit-prevoit-hausse-chomage-monde
3 millions de chômeurs de plus dans le monde en 2017. Ce sont les prévisions de l'Organisation internationale du travail (OIT). Dans son dernier rapport sur les perspectives de l'emploi mondial, l'institution estime que le nombre de personnes à la recherche d'un emploi dans le monde va augmenter de 3,4 millions en 2017. Le taux de chômage augmenterait ainsi de 0,1 point à 5,8 % de la population active. Derrière ces chiffres se cachent d'importantes disparités continentales. Au total, 201 millions de personnes sont sans emploi dans le monde. A qui la faute ? A la faible croissance et à des investissements insuffisants. C'est ce que pointe l'OIT dont les prévisions ne sont guère optimistes puisque le nombre de chômeurs devrait encore augmenter avec une persistance pour le chômage de longue durée. Tous les salariés ne sont pas égaux et leurs conditions diffèrent selon leurs lieux d'origine.
La situation est très détériorée en Amérique latine et dans les Caraïbes, deux zones qui subissent encore les répercussions de la récente récession. Steven Tobin, auteur principal du rapport du BIT, Bureau international du travail, sur les perspectives de l'emploi global en 2017 explique que « le problème est surtout dû à un fort ralentissement dans les pays émergeant et surtout le Brésil qui a subi une importante récession en 2016. Les conséquences économiques vont impacter le marché du travail de façon négative en 2017. Pour l’Amérique latine, on prévoit une augmentation du taux de chômage de 8,1 % en 2016 à 8,4 % en 2017. Le Brésil va passer de 11,5 à 12,4 % ». Autre région touchée: l'Afrique subsaharienne avec un taux de croissance qui ne parvient pas à décoller, en 2016 il était le plus faible depuis 20 ans.
A contrario, les prévisions sont meilleures pour les pays développés où le taux de chômage devrait reculer de 0,1 point à 6,2 %, avec toutefois un bémol: le chômage de longue durée continuera d'augmenter en Europe. Enfin, l'organisation s'inquiète de la dégradation de la qualité des emplois et de leur rémunération. D'ici 2 ans il y aura plus de 5 millions de travailleurs pauvres qui gagneront moins de 3,10 $ par jour. L'OIT appelle les pays à une relance budgétaire par le biais d'investissements publics massifs accompagnés d'une hausse des salaires. Pour 2018, les perspectives sont plus optimistes. La croissance de la population active devrait être plus rapide que celle de l'emploi. L'OIT prévoit 2,7 millions de chômeurs supplémentaires.
En finir avec la destruction créatrice
par Pierre Caye, philosophe, directeur de recherche au CNRS, fondateur de l’équipe Théta (Théories et histoire de l’esthétique, du technique et des arts). Il est auteur de "Critique de la destruction créatrice"
CNRS Le Journal - 09 nov 2015
https://lejournal.cnrs.fr/billets/en-finir-avec-la-destruction-creatrice
Dans notre monde globalisé, la création de valeur se fonde davantage sur la destruction et l'obsolescence programmée que sur la construction et la patrimonialisation. Une logique insoutenable pour le philosophe Pierre Caye, qui invite à repenser complètement notre système productif.
En 1942, au milieu de la Seconde Guerre mondiale, Joseph Schumpeter, économiste autrichien en exil aux États-Unis, publie un essai intitulé "Capitalisme, socialisme et démocratie". Au chapitre VII de son ouvrage, il définit l’évolution proprement capitaliste de l’économie par une expression singulière et provocante: "la destruction créatrice". Pour l’économiste, le capitalisme n’est pas seulement un processus d’évolution, mais cette évolution procède en réalité moins par transformation que par destruction et par révolution, « comme un processus de mutation industrielle (…) qui révolutionne incessamment de l’intérieur la structure économique, en détruisant continuellement ses éléments vieillis et en créant perpétuellement des éléments neufs ». Et de préciser à la suite: « Ce processus de destruction créatrice constitue la donnée fondamentale du capitalisme: c’est en elle que consiste en dernière analyse le capitalisme, et toute entreprise capitaliste doit bon gré mal gré s’y adapter ».
Ces quelques lignes font preuve d’une vision quasi prophétique qui annonce le capitalisme de l’après-guerre et les nouvelles idéologies économiques fondées sur la marchandisation générale de la société, ce que nous appelons "mondialisation" et les Anglo-Saxons, d’un terme plus pertinent, "globalization". Et ce alors que Schumpeter lui-même était persuadé que la guerre, quelle qu’en soit l’issue, signerait la fin du capitalisme et de sa force vivante au profit d’une planification généralisée de l’économie et de la société ne pouvant conduire qu’au socialisme et à la stagnation, faute de ne plus pouvoir assurer à l’économie les conditions de son évolution et de ses transformations.
Il reste que ce paradoxe qui fait de la richesse une affaire non pas d’accumulation et de patrimonialisation, de construction et d’édification, mais de destruction, d’obsolescence programmée, de place nette et de table rase, est aujourd’hui insoutenable. Il se paie au prix d’externalités négatives de plus en plus nombreuses (épuisement des ressources, pollution, affaiblissement de la protection sociale) que l’économie néglige le plus souvent de comptabiliser et entraîne une diminution du patrimoine symbolique comme du capital naturel. L’homme est en guerre contre tout: sa biosphère, ses semblables et lui-même. On voit de plus en plus les destructions, de moins en moins les créations. Il n’y a plus d’automaticité ni de logique dans le passage des unes aux autres. La croissance se traduit par des chiffres, non par des biens pérennes. La destruction créatrice est devenue pulsion de mort.
Nombreux ont cru, il y a une génération, que les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) allaient profondément modifier le système productif dans un sens à la fois écologique et démocratique, que l’émergence d’une économie de l’information et de la communication, la propagation de l’informatique et de sa culture du partage, l’immatérialisation de l’économie, en un mot ce qu’on a appelé le capitalisme cognitif, pouvaient dynamiser la croissance économique tout en réglant nos problèmes écologiques et en favorisant une société plus collective et moins mercantile, comme si nous passions du biopouvoir à la biopolitique, c’est-à-dire de la production aliénée d’une société de consommation sous contrainte à l’autoproduction immanente des hommes et de leur société par eux-mêmes.
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Or, tout au contraire, l’explosion de l’économie immatérielle et le règne des NTIC se sont avant tout traduits par une accélération de la pollution, une marchandisation générale de la société et un accroissement des inégalités. Le post-industriel est avant tout de l’hyper-industriel, les NTIC étant essentiellement au service de l’intensification de la production industrielle ainsi que de la mondialisation de son modèle et de ses processus. L’intensification se substitue à la transformation, sans que le changement de degré quantitatif du système productif en modifie la logique profonde. En ressortent seulement les limites de ses possibilités.
La notion de développement durable déroute. On doute de plus en plus qu’on puisse, dans les conditions actuelles, maintenir un chemin de croissance au prix de simples aménagements techniques du système productif qui permettraient d’obtenir les mêmes résultats en tirant un peu moins sur la machine (ce que traduit par exemple la "soutenabilité" du sustainable development, l’équivalent anglo-saxon de notre "développement durable"). Mais faut-il pour autant en appeler à la décroissance ? L’idéologie de la décroissance est d’abord le symptôme d’une impuissance: faute de pouvoir transformer notre système productif, nous abandonnons tout projet de production; faute de savoir mettre la technique au service d’une autre façon de produire, de consommer et de croître, nous tombons dans la technophobie. Rien n’est mieux fait pour maintenir le statu quo.
Mais la notion de développement durable n’est pas seulement un paradoxe; elle est au contraire le sens même de la production si du moins on mesure la puissance de transformation du système productif qu’une telle notion contient. Encore faut-il lire l’expression "développement durable" dans le bon sens, en commençant par la fin. Ce n’est pas le développement qui crée de la durée, mais le sens de la durée qui favorise le développement à long terme. On songe à Colbert plantant la forêt du Tronçais pour fournir le bois de la marine de 1989. Certes, il y a quelque chose de vain, aujourd’hui comme hier, de se projeter dans un si lointain avenir; depuis plus d’un siècle il n’y a plus de marine en bois et les chênes sessiles de la forêt du Tronçais ont servi en réalité à bien d’autres usages que la charpente navale, mais la forêt est toujours sur pied.
Le sens de la durée est d’abord rapport au présent, et c’est ce rapport au présent qui construit l’avenir comme en témoigne notre responsabilité à l’égard des générations futures. Le développement durable et le sens de la durée nous rappellent que tout système productif repose sur une « esthétique transcendantale », selon l’expression de Kant, c’est-à-dire sur notre sens de l’espace et du temps, et mieux encore sur une « poïétique transcendantale » en tant que notre sens de l’espace et du temps n’est pas une donnée immuable et a priori de notre être au monde, mais se construit. Ce n’est qu’en développant notre sens de l’espace et du temps que nous accéderons à une autre façon de produire, de consommer et de croître. Or, cette culture est encore et toujours une affaire de technique.
[Les points de vue, les opinions et les analyses publiés dans cette rubrique n’engagent que leur auteur. Ils ne sauraient constituer une quelconque position du CNRS]