Le Monde d'Antigone

Ni rouge, ni noir, ni vert. L'autonomie rejette partis,
syndicats et toute forme de gestion et de pouvoir.
Rassembler des foules sous un même drapeau
trouve toujours son origine dans une imposture.
Seule une révolution mettra fin à un système
dont l'obsession de l'argent entraine l'humanité
vers la catastrophe.

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Enquête sur la Commune [La Revue blanche, 1897] / 2

Publié le 02/04/2017 à 06:09 par monde-antigone

 
2/ Paschal Grousset *, Gustave Lefrançais *, Henry Louis Champy *, Jean-Louis Pindy *, Edouard Vaillant *, Louis-Simon Dereure *, Paul Antoine Brunel *, Pierre Vésinier *, Emmanuel Chauvière, Jean Allemane +, Eugène Faillet, Théodore Duret;

[.../...]


M. Paschal Grousset
Membre de la Commune, délégué aux Relations extérieures pendant la Commune, aujourd’hui député.

Ce n’est pas seulement un chapitre de l’histoire de ma vie que vous me demandez, c’est tout un volume. Le volume est écrit, mais ne paraîtra qu’après ma mort. Laissons-le dormir. En peu de mots, voici mon sentiment sur le 18 mars.

Il est à peine besoin d’affirmer que deux millions d’hommes ne s’insurgent pas sans motif, — ne se battent pas durant neuf semaines et ne laissent pas trente-cinq mille cadavres sur le pavé sans en avoir de bonnes raisons.

Chez beaucoup, ces raisons étaient faites des longues souffrances qui sont la vie des sept huitièmes d’une nation prétendue civilisée. Chez d’autres, elles naissaient surtout des colères obsidionales, du grand effort stérilisé par l’impéritie officielle, des hontes de la capitulation et aussi de l’entente facilitée par le groupement des forces civiques. Chez tous, l’idée dominante, l’idée maîtresse était la nécessité primordiale de défendre la République, directement attaquée par une Assemblée cléricale et royaliste.

La République de nos rêves n’était assurément pas celle que nous avons. Nous la voulions démocratique et sociale, et non pas ploutocratique. Nous entendions en faire l’instrument de précision de la transformation économique. République était pour nous synonyme de régénération. Au milieu des ruines fumantes de la patrie, il nous semblait nécessaire et juste de disqualifier sans retour les hommes et les institutions qui avaient amoncelé ces ruines. Il nous fallait des écoles nouvelles, une morale nouvelle et des guides nouveaux. Travail pour tous, éducation pour tous, défense nationale par tous, confiance inébranlable dans les destinées de notre race, — tel était le mot d’ordre qui surgissait spontanément du cœur de Paris exsangue et qui s’incarnait à ses yeux dans la République.

Le siège nous avait laissés militairement organisés: c’est pourquoi notre révolution fut à la fois militaire et civique. Les classes dirigeantes venaient de donner la mesure de leur criminelle incapacité: c’est pourquoi notre révolution fut prolétarienne et marque le fait pivotal des temps modernes, dans l’avènement direct des travailleurs au mystère de pouvoir.
Quant à la Commune, pour nous comme pour ceux de 1792, c’était l’organisme occasionnel et provisoire qui naît aux heures de crise pour prendre en main l’évolution sociale et la conduire à terme.

Comment la lutte s’engagea et quelles en furent les péripéties, vous le savez. Grâce à la complicité de l’Allemagne, qui rendit tout exprès ses trois cent mille prisonniers à l’Assemblée de Versailles, Paris succomba sous le nombre. Mais il avait du moins, par son héroïque effort, donné à la France républicaine le temps de se ressaisir. Des engagements formels avaient dû être pris par Thiers avec les délégués des grandes villes frémissantes. Quand le sang de nos rues fut lavé, il se trouva que le programme de Paris était le seul pratique.
C’est ainsi que de notre holocauste, de nos douleurs et des larmes de nos mères fut cimenté le pacte républicain.
Entre temps, la loi municipale avait été votée: sur ce point encore, Paris gardait gain de cause.

Quant à la transformation économique, pour un quart de siècle elle était ajournée. Mais qui oserait dire aujourd’hui qu’elle n’est pas restée inévitable ? La misère grandit avec le progrès mécanique; dans cette France si belle, des milliers de bras sont inoccupés; le malaise de toutes les classes se trahit par des symptômes chaque jour plus évidents. L’impuissance des vieilles formules, l’incohérence des institutions et des faits éclatent aux yeux. L’heure approche où sur cet article aussi, le programme du 18 mars va s’imposer par l’irrésistible force des choses. Cette heure sera pour nous, qui avions voulu l’avancer, celle de la justice historique.


M. G. Lefrançais
Membre de la Commune

La situation avilissante dans laquelle se trouve à cette heure la République française, situation voulue par tous ceux qui ont tenu en mains le gouvernement, depuis le 4 septembre 1870, en fidèles continuateurs du système inauguré par les républicains le 24 février 1848, prouve clairement que le prolétariat n’a rien à espérer de ceux qui ne veulent point reconnaître que la révolution et l’autorité — républicaine ou royaliste — sont antagoniques.
C’est cette conviction profonde chez la plupart de ceux des membres composant la minorité de la Commune de 1871, qui les amena à se séparer de leurs collègues à traditions jacobines, tout en rendant justice à leur sincérité et à leur dévouement à la Révolution du 18 mars.
Les 25 années qui se sont écoulées depuis n’ont fait que me convaincre de plus en plus que cette minorité avait raison et que le prolétariat n’arrivera à s’émanciper réellement qu’à la condition de se débarrasser de la République, dernière forme, et non la moins malfaisante, des gouvernements autoritaires.
Mais s’il s’entête dans la folle espérance d’arriver à son émancipation par la fameuse « Conquête des Pouvoirs Publics », il se ménage certainement une nouvelle et sanglante déception, dont il pourrait bien ne plus se relever de longtemps.


M. Champy
Membre de la Commune, actuellement orfèvre-coutelier, conseiller prudhomme ouvrier.

— Nous ne voulions pas seulement obtenir les libertés municipales. Si nous avions été vainqueurs, nous aurions organisé le mouvement révolutionnaire dans toute la France. Vainqueurs, la plupart des grandes communes nous suivaient et les petites suivaient les grandes.
— Mais pouviez-vous être vainqueurs ?
— Je suis un des seuls qui aient cru à la victoire. Quant aux Vingt-Deux de la minorité qui, le 15 mai, déclarèrent ne plus vouloir siéger, sous prétexte que la Commune, en créant le Comité de salut public, avait créé une dictature, cette sorte de défection fut pour la Commune un affaiblissement, mais la force des événements les ramena bientôt à la Commune. Ce n’était pas le moment de jeter le manche après la cognée. Une autre cause d’affaiblissement fut l’abondance des mouchards et agents provocateurs versaillais, tel Barral de Montaut, officier de l’armée régulière qui, se donnant pour révolutionnaire, avait été nommé chef de la 7e légion. Ce Montaut était fécond en motions saugrenues et sanguinaires. Après la Commune il fut décoré de la Légion d’honneur et nommé colonel.
— La prétention de la minorité de représenter dans la Commune le socialisme était-elle justifiée ?
— Non, il y avait dans la majorité d’excellents socialistes, et la majorité avait plus que la minorité le sens de la situation révolutionnaire. À la vérité, il n’y eut une minorité distincte que pendant quelques jours.
— Le Comité central de la Garde nationale, en se mêlant aux affaires après les élections du 26 mars, fut-il nuisible ?
— Le Comité central n’a pas été aussi encombrant qu’on l’a dit. Sans doute il aurait dû agir plus modestement quand la Commune eut été nommée. Mais en somme la division entre les deux pouvoirs a été un peu l’œuvre de Cluseret et de Rossel : ils rejetaient toujours leurs fautes sur la garde nationale et sur les corps constitués
— Rossel ?
— Était évidemment un bon patriote, au sens étroit du mot. Une fois délégué à la guerre, il parut devant nous. Dès ses premiers mots, nous nous regardâmes les uns les autres et, d’un accord tacite et unanime, nous restreignîmes son mandat par le mot « provisoirement ». Il rêvait d’une dictature qui lui eût permis de traiter avec Versailles, en sauvegardant, je veux bien le croire, les droits de Paris. Au fond il voulait les pleins pouvoirs, même civils. Aussi attaquait-il le Comité et la Commune quand il échouait dans ses combinaisons militaires. Pour moi, sans d’ailleurs que j’en aie de preuves, quand il était chef de l’état-major de Cluseret, il travaillait à supplanter ledit Cluseret et interceptait certains ordres qu’il devait lui transmettre. Il ne regardait jamais en face.
— Cluseret ?
— Cluseret avait toujours à la bouche ces mots: « Nous avons le temps, rien ne presse. » Son inertie, ses négligences renouvelées nous obligèrent à lui retirer son mandat de délégué à la guerre, et il lui fut retiré à l’unanimité. Nous ne l’avons pas revu pendant la semaine du combat dans les rues. En somme Rossel était plus sérieux.
— Dombrowski ?
— Comment a-t-il pu se laisser aller à ce point qu’on pût le soupçonner de trahison ? Il fut ramené par les gardes nationaux au moment, a-t-on dit, où il allait passer les lignes prussiennes pour filer à l’étranger. À l’Hôtel de Ville il pleura: « Et dire qu’ils croiront que je les ai trahis. » Eh bien, non, il n’a pas trahi. Mais il était écœuré de voir les officiers réguliers qui composaient son état-major le trahir, il avait perdu confiance. J’ai souvent été aux avant-postes avec lui, jamais il ne marchanda sa vie. D’ailleurs, il fut, comme on sait, tué en combattant. Il avait d’excellentes troupes. Ce n’étaient pas, je le répète, des troupes de carton, mais des gaillards résolus, aguerris, ayant du cœur au ventre, ne demandant qu’à marcher. On a trop dit que la garde nationale ne formait pas une armée sérieuse. Des 240.000 hommes qui la composaient, la Commune en eut un bon tiers à sa disposition. Tous les jours leur nombre diminuait, mais à la fin il en restait encore pas mal, et solides au feu.
— Vous croyez à des traîtres parmi les officiers d’état-major ?
— Voulez-vous les voir à l’œuvre, ces messieurs de l’état-major ? Voici. C’est le dimanche après-midi que Ducatel livra la porte de Saint-Cloud et que les Versaillais entrèrent. Si la porte était dégarnie, c’est qu’on avait affirmé aux deux bataillons qui la gardaient que les troupes qui devaient prendre leur place étaient à deux pas de là. Il n’était pas dans l’usage des défenseurs de la Commune d’abandonner un poste purement et simplement.
Dès que je connus la dépêche de Dombrowski annonçant l’invasion de Paris, j’allai à la guerre avec Gambon trouver Delescluze. Il pouvait être cinq heures et demie. Delescluze s’écria. « Qu’est-ce que vous avez à la Commune ? Depuis que j’ai reçu cette prétendue nouvelle, j’ai envoyé aux avant-postes officiers d’état-major sur officiers d’état-major; l’ennemi n’est pas entré. — Etes-vous bien sûr de vos officiers ? — Oui, ils m’ont toujours paru des hommes sûrs. Si un m’avait trompé, vingt ne m’auraient pas trompé. — Je crois que vingt ont pu vous tromper. Et je m’en vais là-bas de ce pas. Mais faites réunir immédiatement les gardes nationaux disponibles de la 7e légion, » — ce dont fut chargé Parizel, un des élus du viie arrondissement. Nous arrivons aux avant-postes, nous constatons la présence des Versaillais en deçà des portes. Mais la nuit venant, ils n’osaient pas avancer, ils avaient la conviction qu’ils allaient tous sauter (ils croyaient Paris miné) et étaient complètement démoralisés. Deux prisonniers amenés à Delescluze nous le dirent.
Je pensais trouver réunie la 7e légion, ne fût-ce qu’au nombre de deux mille hommes. Le plan eût été de les lancer avec beaucoup d’artillerie, à la faveur de la nuit, de les faire entrer comme un coin au milieu de la masse versaillaise hésitante, de faire au besoin éclater une douzaine de caissons d’artillerie. Et certainement, démoralisés comme ils étaient, les envahisseurs se seraient hâtés de rejoindre le gros des troupes qui était encore derrière les portes. Mais à notre retour à la guerre, à 8 heures 1/2, il n’y avait pas cent hommes de réunis. Delescluze à moitié mort mâchonnait son éternel bout de cigare; il regarde ses officiers: « Quelle infamie ! trahi par tous ! » tombe dans son fauteuil, se relève. Silence morne « Faites donc comme moi, mangez un peu. » Son dîner était servi à côté de lui. Debout nous mangeâmes un morceau de mouton froid. Au petit jour l’envahissement commença. On ne pouvait plus sauver ni l’école militaire ni le Champ de Mars. Le lundi 22, le découragement fut immense; le 23, Paris s’était ressaisi et la résistance commença sérieusement. Je voyais encore la victoire possible. Plusieurs fois, avant et après l’entrée des Versaillais, la victoire tint à un rien. Le 24, on a commis la faute de laisser mettre le feu à l’Hôtel de Ville. À ce sujet, beaucoup ont regretté d’y avoir laissé Pindy comme gouverneur.
— Cet incendie était-il utile à la défense ?
— Ce fut une faute immense qui fit gagner au moins deux jours à Versailles. La place de l’Hôtel de Ville et celle du Ve arrondissement, reliées avec le XIIIe arrondissement et une partie des forts du Sud, constituaient une place forte imprenable. Les Versaillais n’avançaient plus. Du fait de l’incendie, nous perdons le IVe, le Ve avec le Panthéon, le XIIIe et toute la ligne des forts du Sud (forts de Montrouge et de Vanves, le Moulin-Saquet, les Hautes-Bruyères) avec 120 pièces de canon et 10.000 fédérés habitués à la lutte. Puis ce fut le recul sur le XIe, puis la concentration de la résistance dans Belleville, l’envahissement du XXe, enfin le lundi matin 29 mai, la reddition du fort de Vincennes. J’insiste sur ceci que les défenseurs de la Commune, chefs et soldats, ont en général fait tout leur devoir soit hors des murs soit dans la rue. Je considère que ce fut non une émeute ou une insurrection, mais une révolution, et qu’elle a sauvé la République.
— Ne croyez-vous pas que la Commune se soit montrée trop timorée en matière financière et notamment à l’égard de la Banque ?
— On était tellement pris, tellement occupé ! On n’y a pas attaché assez d’importance. Nous avons occupé la Banque; mais, à la vérité, nous ne nous en sommes pas servi comme le parti révolutionnaire d’aujourd’hui le ferait. Mais il était dans l’esprit de nous tous de montrer l’exemple de l’économie, de montrer que le peuple des travailleurs pouvait se gouverner économiquement. Les gardes nationaux avaient trente sous par jour, mais les vivres n’ont pas manqué derrière les barricades. Et la solde eût été plus forte que nous n’aurions pas eu plus de combattants. Si nous avions gaspillé tant soit peu, nous aurions été contre le sentiment général. Je reconnais toutefois que nous aurions pu nous servir de la Banque pour essayer de mener M. Thiers à composition. D’ailleurs Jourde ne nous signalait pas les faits comme il aurait dû, selon moi, nous les signaler. Nous aurions alors levé tous les obstacles, cela ne fait pas de doute. Jourde manquait de tempérament.


M. Pindy
Membre de la Commune

Ce que je pense de l’insurrection, de son organisation ? Je pense que nous avons agi comme des enfants qui cherchent à imiter des grandes personnes dont le nom ou la réputation les a subjugués, et non pas comme des hommes ayant la force (tout au moins une certaine force) auraient dû le faire en face de l’ennemi séculaire; je suis loin d’être un admirateur passionné de ce que nous avons fait pendant la Commune et je crois qu’à part une minorité de nos collègues, à qui leur passage à l’Hôtel de Ville a donné l’idée qu’ils étaient devenus des hommes d’État, les autres, et le peuple avec eux, ont acquis la conviction que le meilleur des gouvernements ne vaut rien, et que l’autorité, en quelques mains qu’elle soit placée, est toujours pernicieuse à l’avancement de l’humanité.
La Chaux-de-Fonds.


M. Vaillant
Membre de la Commune, aujourd’hui député.

Sans en avoir la conscience aussi nette qu’aujourd’hui j’étais cependant convaincu, dès le commencement de la révolution du 18 mars, qu’il ne devait y avoir qu’une préoccupation dominante et un but: le combat contre Versailles. Être ou ne pas être, c’était pour la Commune toute la question. Les faits, les circonstances l’avaient posée ainsi. Il lui fallait à défaut de vaincre, durer. Si important qu’il fût de manifester, par tous les actes possibles, son caractère socialiste révolutionnaire, rien ne le pouvait mieux affirmer, que son existence même, sa résistance, comme aussi la rage, la fureur de la réaction et du capitalisme, les efforts, coalisés contre Paris, de Versailles et de Bismarck.

Ceux qui, pendant le siège, avaient participé à l’agitation, à l’action socialiste révolutionnaire concentrée à la Corderie, siège du comité des vingt arrondissements, qui, au cri de Vive la Commune ! avaient assailli l’Hôtel de Ville le 8 octobre, y avaient pénétré le 31 octobre; et le 22 janvier avaient tenté pour la défense de la République et pour la révolution, de s’emparer du pouvoir, ceux-là n’étaient pas dans l’incertitude. Ils avaient vu, pendant toute la durée du siège, le mouvement révolutionnaire grandir, sans cependant entraîner la population dupée par les mensonges et le charlatanisme de ses gouvernants; et ils pouvaient prévoir la colère populaire et la révolte au jour de la désillusion et de la trahison avérée. C’est ce qui arriva, quand après avoir répondu à notre affiche rouge, qu’il ne capitulerait pas le gouvernement capitula et, en haine de la Révolution, livra Paris et le pays à l’envahisseur monarchique, devenu son allié contre-révolutionnaire.

Les événements avaient dispersé le comité de la Corderie et les comités des arrondissements; leurs membres les plus actifs avaient eu le tort de se rendre en province, si bien qu’ils n’eurent pas la direction du mouvement tumultueusement croissant qui suivit la trahison gouvernementale et où tous les courants de l’opinion irritée et révoltée enfin, venaient se mêler.
Le comité central de la garde nationale fut l’expression de cette période incertaine et intermédiaire, d’où par l’élection du 26 mars sortit la Commune élue.

Dans la Commune élue entraient plusieurs des révolutionnaires de la Corderie et des révolutionnaires et socialistes de divers groupements; aussi cette élection redonna une impulsion, une direction plus socialiste. La Commune élue était loin cependant de valoir ce qu’eût été le comité de la Corderie, la Commune révolutionnaire, maîtresse du pouvoir; elle n’en avait ni l’unité de pensée et d’action, ni l’énergie. C’était une assemblée délibérante sans cohérence suffisante et où l’esprit de décision n’était pas au niveau de la bonne volonté et des intentions. Ce qu’on peut dire à son éloge c’est qu’elle était bien la représentation et la représentation socialiste de Paris révolté et qu’elle fit de son mieux pour le représenter et le défendre.

L’on peut ajouter aussi: que dans leurs fonctions, la plupart des citoyens, qui y avaient été délégués, firent honneur à leur mandat; et c’est moins à eux qu’il faut en faire honneur qu’au milieu révolutionnaire et enthousiaste qui élevait, grandissait tout et avait fait, en ces quelques inoubliables et admirables semaines, du peuple de Paris en armes, d’abord pour la garde de ses armes, et contre la réaction et les provocations de Versailles, puis de plus en plus pour l’émancipation ouvrière et la Révolution, un peuple de combattants et de citoyens.

À mesure, en effet, que la menace de la défaite devenait plus pressante, l’esprit de la révolution animait davantage ceux qui restaient debout, qui vivaient, qui luttaient. Ils représentaient vraiment Paris et son peuple. Et c’est leur lutte et leur mort qui a fait aux yeux du monde, la grandeur, accrue encore par la férocité des massacreurs, la grandeur de la Commune de Paris.

Quand pendant de longues journées Paris isolé, incendié, égorgé par les assassins versaillais, agonisait, il est apparu alors à tous les peuples comme incarnant le prolétariat, combattant pour sa délivrance, et la révolution militante. Les fureurs prolongées de la réaction versaillaise applaudie, secondée, par la réaction et le capitalisme de tous les pays, répandirent partout cette impression, confirmèrent cet effet, donnèrent plus d’éclat à cet appel à la vie de la révolte organisée de tous les misérables, de tous les opprimés.

Aussi la lutte et la chute de la Commune, son histoire et sa légende furent comme l’évocation universelle de la conscience socialiste et révolutionnaire. Et dans les pays même où il n’y avait jusqu’alors que de vagues revendications démocratiques, le socialisme s’affirma. S’il n’est pas né à la Commune; c’est de la Commune que date le parti de la Révolution internationale qui ne veut plus livrer bataille dans une ville, pour y être enfermé et écrasé, mais veut à la tête des prolétaires de chaque pays et de tous les pays, assaillir la réaction nationale et internationale et mettre fin au régime capitaliste.


M. Dereure
Membre de la Commune, actuellement ouvrier cordonnier.

— Élu en novembre 70 à la municipalité du XVIIIe avec Clemenceau, Lafont et Jaclard, je suis resté à mon poste de combat, fidèle à l’insurrection; élu membre de la Commune le 26 mars, j’ai combattu pour sa cause jusqu’au dernier jour de bataille.
— L’organisation parlementaire ?
— La Commune s’est trop occupée de détails dont il eût été préférable de ne s’occuper qu’après la victoire militaire. Elle était puissamment organisée. Le comité central de la garde nationale, qui avait été élu pour empêcher les Prussiens d’entrer dans Paris et qui siégea le 18 mars à l’Hôtel de Ville, ne comprit pas son rôle, et ne voulut pas prendre la responsabilité de jeter ses bataillons sur Versailles dès le début. Il laissa à Thiers le temps d’organiser l’armée d’investissement et ne se préoccupa que des élections de la Commune. Il avait cependant pris des dispositions pour s’emparer des forts, mais il envoya au Mont-Valérien l’absintheur Lullier, que j’eus à secouer ivre-mort sur un canapé de l’Hôtel de Ville. Et, sur une promesse illusoire du commandant du fort, le traître n’y laissa pas les bataillons qu’il avait amenés. Aussi à la sortie du 3 avril, sortie qui avait été organisée par quelques membres de la Commune sans le consentement de celle-ci, les Parisiens furent-ils stupéfaits et immédiatement démoralisés de se trouver sous le feu du Mont-Valérien. La confiance était perdue. J’estime qu’après cette défaite, il n’y a pas plus de 40.000 hommes qui à tour de rôle aient défendu Paris. J’ai très souvent été aux avant-postes et c’était la perpétuelle réclamation des officiers supérieurs: Nous manquons d’hommes, il nous faut des renforts. Vers la fin de la Commune je fus délégué auprès de Dombrowsky, surveiller ses actes. Versailles lui avait offert un million, pour dégarnir une des portes, il avait lui-même dénoncé le fait au Comité du Salut Public. Voulait-il trahir ? C’est un point difficile à élucider. Je suis persuadé qu’il n’était pas un traître. Ce que j’ai vu, c’est qu’il était absolument impossible d’envoyer les compagnies au Point du Jour. Les obus du Mont-Valérien, de Montretout et des hauteurs d’Issy y pleuvaient. Quelque chose de singulier, c’est que le château de la Muette où siégeait l’état-major ne reçut que deux obus — un dans l’escalier, un dans les écuries — alors que, placé, comme il était, à la portée des obus du Mont-Valérien, il aurait dû être pulvérisé. Il devait y avoir dans l’état-major deux ou trois mouchards dont il importait de ménager la vie.
— Financièrement ?
— Si la Commune avait mis l’embargo sur la Banque tout eût beaucoup mieux marché et il s’agissait non seulement de la Banque mais de toutes les banques. Et il fallait saisir aussi les recettes journalières de toutes les compagnies de chemins de fer. Un détail : les directeurs de ces compagnies, je me rappelle les avoir vus au ministère des Finances, où Varlin les avait convoqués. Ils étaient en face de deux ouvriers, Varlin relieur, moi cordonnier. Et ces gens, que l’on dit si arrogants envers leurs ouvriers, faisaient preuve d’une platitude dont je suis encore écœuré.
— Administrativement.
— Tous les services furent facilement réorganisés et fonctionnèrent sans encombre.
— Que pensez-vous du rôle du Comité central après les élections de la Commune ?
— Il y eut une dualité fâcheuse, mais il était impossible à la Commune de briser le Comité central, qui avait la garde nationale dans les mains.
— Aviez-vous l’illusion que vous pouviez être vainqueurs ?
— Nous ne nous faisions pas illusion. Et en général, les membres de la Commune avaient fait le sacrifice de leur vie. Mais envers la foule nous ne pensions pas que la répression pût être aussi ignoblement cruelle.
— Une fois les Versaillais dans Paris, vous semble-t-il que tous les membres de la Commune aient fait leur devoir ?
— Non, il semble que le premier soin de certains d’entre eux ait été de se dissimuler. Je me rappelle avoir vu aux dernières heures Ranvier, Varlin, Ferré, Gambon, Theisz, Jourde, Serrailler, Trinquet. D’autres se battaient sur d’autres points; d’autres avaient été faits prisonniers ou étaient bloqués dans leur quartier. Durand, Rigault, Varlin, étaient fusillés. Delescluze mourait à la barricade; d’autres étaient blessés, Vermorel, Arnaud, Protot, Brunel. Si, la bataille finie, beaucoup purent s’échapper, c’est parce que la police de l’Empire, avait été complètement désorganisée.
— Et les barricades ?
— Les barricades, c’était bien, mais on ne se servit pas assez des maisons. Les Versaillais, au contraire, surent les utiliser. Les meilleurs défenseurs de la Commune, dans les derniers jours, furent incontestablement les enfants et les vieillards. »


M. Brunel
Membre de la Commune, actuellement professeur à l’École navale de Dartmouth.

I. — Nommé chef du 107e bataillon le 19 mars 1870, des faits de guerre successifs m’ont amené à être général en chef du Comité central, chef de la 10e légion, puis membre de la Commune. Les événements principaux auxquels j’ai assisté ont été : la prise de la caserne du Château-d’Eau et l’occupation de l’Hôtel de Ville, dans l’après-midi et la soirée du 18 mars ; la prise de possession des ministères, le 19 mars.
(Pendant la guerre allemande, j’ai pris part à la défense du fort d’Issy et à la prise des hauteurs de Buzenval et leur occupation malgré les attaques des troupes prussiennes. — Pour ce fait de guerre, j’ai été proposé pour la croix, mais j’ai refusé.)
Lorsque les troupes versaillaises sont entrées dans Paris, j’ai défendu successivement la place de la Concorde et les avenues qui l’avoisinent; pendant les journées du lundi au jeudi matin, les 8.000 hommes que je commandais ont tenu en échec tout un corps d’armée de l’ennemi.
Lorsqu’il a fallu se retirer, entourés partout de maisons en feu et de troupes qui menaçaient notre retraite, nous avons occupé le xe arrondissement, puis la caserne de la place de la République où une blessure m’a enlevé du champ de bataille.
Si j’ajoute que j’ai été condamné à mort, j’en aurai fini de ce qui me concerne.

II. — L’insurrection de 1871 est encore incomprise. — Elle a été provoquée par un sentiment de patriotisme, d’abord, et par la volonté d’empêcher la forme monarchique de prendre possession du pays. Presque tous les hommes placés à la tête du mouvement, avaient fait leurs preuves devant l’ennemi, et professaient activement les idées républicaines.
Donc, point de départ: patriotisme et république.
Pouvions-nous réussir, et pourquoi avons-nous été vaincus ?
En révolution, il ne suffît pas d’avoir des tendances généreuses et de compter trop sur l’enthousiasme des masses — Si on lutte contre des troupes aguerries, il faut savoir imiter ce qui fait leur force, et les surpasser même en valeur et en discipline. — Jamais un commandement épars ne peut espérer la victoire. Et c’est ce que n’a pas compris la Commune.
Formée d’hommes dont la sincérité était indiscutable, mais dont les têtes pleines d’idées ne comprenaient rien à la conduite d’une guerre, elle a, malheureusement, subi l’influence qui s’observe dans tous les corps politiques — Au lieu de constituer un pouvoir militaire puissant, elle a reculé devant l’unité d’action et laissé se dissocier peu à peu toutes les forces, 250 000 hommes, qui composaient la défense de Paris.

III. — La Commune a conservé un centre républicain à l’Europe monarchique.
Elle a donné un drapeau aux peuples de l’Europe.
Elle a élevé une barrière infranchissable entre les deux formes sociales.
Ses hécatombes ont montré à l’univers entier de quoi étaient capables les ennemis du progrès et de toute grande réforme.
Elle a fait voir aussi que le fer et le sang pouvaient seuls briser les obstacles séculaires pour donner naissance à une société nouvelle.
Cette révolution anticipée, mais qui n’est qu’un précurseur, indique clairement à notre France, en apparence dégénérée, qu’elle ne doit plus rien espérer des hommes qui la gouvernent.
Depuis 1870, nous marchons de défaites en défaites. Puissants naguère, nous ne sommes plus qu’un petit satellite.
Et comme si la nature semblait nous abandonner, la force de nous reproduire nous est de plus en plus refusée.
Mais tout cela tient à des causes inhérentes au régime par lequel nous nous laissons gouverner. Ces causes détruites, nous reprendrons la place qui nous convient en Europe. Des événements prochains accompliront cette métamorphose; nous ne commettrons plus alors les mêmes erreurs que par le passé, car nous savons dès maintenant où nous voulons aller.

 
M. Vésinier
Membre de la Commune nous envoie sur la question de la Banque de France un travail fortement documenté que son étendue nous empêche de reproduire actuellement.
Il établit, d’après la déposition de M. de Plœuc devant la Commission d’enquête parlementaire et d’après la rectification faite par Maxime Du Camp au chiffre, donné par M. de Plœuc, de l’encaisse en numéraire, que la situation de la Banque de France au 18 mars 1871, était:

1° Encaisse en numéraire:  520.000.000 fr.
2° Encaisse en billets de banque:  166.000.000 »
3° Dans le portefeuille ordinaire:  468.000.000 »
4° Dans le portefeuille des prorogés:  431.000.000 »
5° Dans les valeurs déposées en garanties pour des avances faites: 120.000.000 »
6° Des lingots pour:  11.000.000 »
7° Des bijoux en dépôt pour:  7.000 000 »
8° Des titres en dépôt pour:  900.000.000 »
9° Des billets de banque non encore émis, mais auxquels il ne manquait que la griffe du caissier principal pour: 900.000.000 »
[total]: 3.523.000.000 »

Il estime que, maîtresse de la Banque, la Commune était en face de Versailles, maîtresse de la situation, que les seuls otages au danger desquels le gouvernement de M. Thiers eût pu être sensible, c’étaient ces millions-là, que la faute capitale de la Commune fut son inaction devant cette force financière à sa merci, et que cette faute est imputable à Beslay, délégué à la Banque, Jourde, délégué aux finances, et Varlin membre de la Commission des finances.


M. Chauvière [1850- 1910]
actuellement député

I. Membre du Comité central de la garde nationale, j’ai démisionné aux élections pour la Commune où le XVe arrondissement m’a donné 1.000 voix (pas élu — j’avais 19 ans). J’ai été le secrétaire du général Duval à la préfecture de police, que j’ai quittée pour aller au plateau de Châtillon où le 4 avril j’ai été fait prisonnier avec 1.600 autres dont Elisée Reclus, Trousset, le colonel Henri, etc. J’ai vu fusiller Duval et ses amis Maugé et Lecœur du 103e bataillon (XVe arr.), qui sont morts crânement. De là, n’est-ce pas ? Golgotha de Versailles sous les huées et les coups, transport à Quélern, retour à Versailles, à Rambouillet; conseil de guerre de Rambouillet, condamnation à 5 ans de prison, autant de surveillance, etc.

II. Organisation parlementaire: minorité détestable plus occupée de légiférer que d’organiser la défense et de prendre des mesures d’audace, entravant l’action des vigoureux. Manque de cohésion par suite d’absence d’une direction nécessaire dans une bataille où Paris seul luttait contre la France et le reste.
Organisation militaire: mauvaise, quoiqu’il y eût tout ce qu’il fallait pour vaincre en quelques jours. Trop de lenteur, trop d’hésitation, optimisme déplorable, montrant des batailles gagnées là où il y avait recul; pas d’unité.
Organisation financière: admirable, si l’on avait usé de la puissance financière contenue dans ce seul établissement, la Banque, on aurait sauvé peut-être la situation militaire. On touchait à l’âme bourgeoise.
Organisation administrative. Excellente, c’est de l’aveu de tous.

III. L’influence: énorme. Le prolétariat surgissant en juin 1848 écrasé, avait cédé devant la calomnie. Juin semblait un combat, contre les parlementaires de l’Assemblée nationale réactionnaire, mais avec ce discrédit qu’il semblait en même temps que ce fût contre la République.
La Commune a remis Juin en lumière. La Commune, sorte de jacquerie, d’abord patriotique, préparée par les événements du siège et favorisée par la lâcheté de la Défense nationale, est devenue le gouvernement populaire insurgé contre l’autre gouvernement. Elle a été un acte audacieux d’internationalisme en face de l’invasion qu’elle aurait pourtant combattue, si elle avait été victorieuse de Versailles. Elle a posé le problème social en face des peuples, problème jusque là enfermé dans des livres peu lus ou oubliés. Elle a été une leçon pour l’avenir. L’imprévu qu’elle était peut toujours se renouveler. Nul, six mois plus tôt n’aurait été cru s’il l’avait prédite. Elle a montré ce qu’on pouvait, et aussi, que les oligarchies ne sauraient résister à un assaut, violent, rapide, persévérant, des démocraties conscientes et bien inspirées par des minorités dévouées jusqu’au dernier sacrifice.
Un point noir. Les fusillades atroces ont certainement diminué l’énergie parisienne. On frappait tout ce qui avait une physionomie ouverte, courageuse; les audacieux, d’autre, part, qui ont pu échapper au mur et aux soldats-juges, se sont réfugiés à l’étranger: ils ont étendu la sphère d’influence du socialisme, mais le point d’action nécessaire a été déserté. Et il faut de longs jours pour le reconstituer. Il faut avoir connu quelques uns de ceux qui sont morts, pour juger de la perte faite: Flourens, Duval, Ferré, Rigault, etc…, pour ne parler que de ceux qu’on connaît. Cela reviendra et revient, mais cela a bien tardé.

 
M. Jean Allemane
actuellement rédacteur en chef du Parti ouvrier.

Le 18 mars 1871 fut une journée voulue, préparée par M. Thiers et ses complices, décidés à en finir avec la garde nationale populaire (les ouvriers armés), comme leurs congénères du gouvernement provisoire de 1848 en avaient fini avec les travailleurs des ateliers nationaux.

La faute que ces gredins commirent fut, tout d’abord, de se démasquer en aidant la Banque de France à ruiner des centaines de petits commerçants et industriels, en décidant la cessation de la prorogation des effets de commerce. Or, cela eût pu avoir de graves conséquences, car les hommes de la classe moyenne, déjà surexcités par la déception patriotique, eussent applaudi aux mesures les plus audacieuses si, au lieu de citoyens bien intentionnés et socialistes inconscients, le Comité central eût été composé d’hommes déterminés et capables de mener les choses rondement en commençant l’attaque au véritable point de résistance: la Banque de France.

Celle-ci au pouvoir de l’insurrection, MM. Thiers et de Plœuc — représentants autorisés de la haute bourgeoisie et de la haute finance, n’avaient plus qu’à faire leur meâ culpâ d’avoir déchaîné l’ouragan. Mais les membres du Comité central — comme plus tard ceux de la Commune — n’étaient mus que par des sentiments, et leur irrésolution, doublée d’ignorance économique, leur fit perdre le bénéfice d’une situation exceptionnellement favorable, car, pour tout le monde, l’attentat perpétré par le gouvernement avait pris un caractère de restauration monarchique, et cela entraînait les républicains sincères à ne pas faire obstacle aux mesures nettement socialistes et révolutionnaires.

Le tout était de se hâter, et ce fut justement ce qu’on ne fit pas. Des proclamations, encore des proclamations, toujours des proclamations; pendant ce temps, la bête réactionnaire se remettait de l’émoi occasionné par une résistance et des incidents non prévus ; elle faisait affluer à Versailles la fine canaille et, aidée de toutes les lâchetés et de tous les parasitismes aux abois, elle préparait sa revanche qui, l’histoire saura le reconnaître, fut à la hauteur des sacripants que ce plat-pied de Maxime Du Camp (des voleurs) appelait le « parti des honnêtes gens ».

Voulu par les dirigeants, le 18 Mars 1871 eût pu marquer l’ère d’un monde nouveau pour les spoliés, mais, pour ce faire, il ne s’agissait pas de « parlotter », mais de frapper le bourgeoisisme à l’endroit sensible: au coffre-fort !
Cela fait, il ne demeurait qu’à employer l’or à la désorganisation des bandes versaillaises, chose beaucoup plus facile que l’on ne le supposait à Paris et, faute de l’or, le fer, résolument employé, fût venu à bout des résistances capitalistes.
Trop « quarante-huitards » pour y songer, les hommes du Comité central réparèrent inconsciemment la faute commise par Thiers et ses complices, et leur permirent de préparer les assassinats de la semaine sanglante.


M. Faillet [1840-1912]
pendant la Commune, s’était chargé avec Combault du service des contributions directes. Il est actuellement conseiller municipal de Paris.

… À vrai dire il n’y a pas encore eu de révolution; de celle qui viendra… ou ne viendra pas, le 18 mars n’est qu’un prologue.


[.../...]


M. Th. Duret [1838-1927]
l’historien et le critique d’art était à Paris, pendant la Commune, mais resta neutre. Conduit, avec M. Cernuschi, devant le peloton d’exécution, il dut à un hasard de ne pas être fusillé.

La Commune, comme prise d’armes du peuple, a sa cause immédiate dans l’état d’esprit particulier qui a suivi le siège de Paris. Machiavel a remarqué que presque tous les grands sièges, se terminent par des séditions. Pour comprendre que la Commune soit survenue, il faut d’abord se rappeler que la capitulation a produit à Paris un tragique effondrement. Il faut se représenter un peuple qui, s’étant cru invincible, s’étant persuadé que ses armées partaient pour Berlin, les voit prises ou détruites à Metz et à Sedan; qui ensuite, dans des conditions désespérées, soutient un siège, d’abord sans espoir et simplement pour sauver l’honneur, mais qui, au cours de la résistance, s’exalte à nouveau, jusqu’au point de se croire rétabli et de demander à ses chefs de battre les Prussiens victorieux, avec des gardes nationaux improvisés. Il faut enfin se rendre compte que la défaite finale fait tomber dans un abîme de déceptions, d’amertume, de désespoir, amenant le peuple, en haine de ceux qui viennent de le gouverner, qu’il rend responsable des malheurs subis, à se donner aux hommes de la Commune, qui sont là pour le prendre. On a comme preuve de l’origine tout à fait spéciale et parisienne de la Commune, le fait qu’elle a été la seule forme politique, dominatrice à Paris, qui n’ait pu s’étendre à la France entière et qui ait vu au contraire la province française lui résister et la vaincre.

Cette appellation, la Commune, désigne, comme une unité, une assemblée, en même temps gouvernement, coupée en deux groupes, de vues et de tendances distinctes et ennemis entre eux.
La majorité de la Commune, qui a exercé le pouvoir, qui est responsable des violences, et des actes désespérés de la fin, était composée de purs révolutionnaires, divisés eux-mêmes en deux fractions: les jacobins, dont le plus marquant était Delescluze, et les blanquistes, sans Blanqui; la minorité était formée par les socialistes, accusés de modérantisme et traités de Girondins par ceux de la majorité.

Les révolutionnaires de la majorité étaient des hommes violents, exaspérés par l’existence d’une Assemblée nationale à Versailles, composée surtout de monarchistes, craignant en conséquence le retour de la monarchie, la domination cléricale, la fin de la république et qui, pour écarter ces calamités, cherchaient, par tous les moyens, à extirper les lois, les institutions, les traditions du passé sur lesquelles ils croyaient que le mouvement de réaction pût s’appuyer. Ils étaient pris par la fièvre révolutionnaire, à l’état aigu, telle qu’on l’a vue plus ou moins se produire en France, après chaque révolution. Leur programme était tout entier de renversement, ils ne pouvaient rien créer et leur action a été nulle, au point de vue d’institutions nouvelles à établir.

Les socialistes de la minorité comprenaient les meilleurs éléments de la Commune; parmi eux se trouvaient des ouvriers, des travailleurs au sens socialiste, ambitieux de réaliser ces réformes depuis longtemps annoncées, comme devant changer le sort de leur classe et inaugurer de nouvelles relations entre le capital et le travail. Sincères dans leurs convictions, ils étaient les disciples de ces réformateurs ou chefs d’école, qui sont apparus dans ce siècle et ont préconisé des systèmes divers de rénovation et de transformation sociales.

Les ouvriers au sein de la Commune, s’étaient formés en une commission appelée du Travail et de l’Échange et ils se sont efforcés de réaliser des réformes sociales. Ils ont fait rendre par la Commune un certain nombre de décrets, sur des questions intéressant les classes travailleuses. Ils ont ainsi voulu abolir les Monts de Piété, interdire le travail de nuit des boulangers, ils ont créé une Commission d’étude, pour rechercher les moyens de faire fonctionner directement par les ouvriers les ateliers abandonnés, etc., mais toutes les mesures qu’ils ont recommandées ou fait adopter, bonnes ou mauvaises en elles-mêmes, ont été d’ordre secondaire et de même nature que celles que tous les gouvernements, dans tous les pays, prennent chaque jour. Aucune n’a touché, en quoi que ce soit, à la solution rêvée du problème social, n’a introduit de changement dans les rapports du capital et du travail, n’a montré qu’un refonte de la condition humaine, au sens des socialistes fut possible.
Les socialistes de la Commune, pas plus que les purs révolutionnaires, n’ont donc laissé l’indice qu’ils eussent un programme de réformes effectives à réaliser.