Ni rouge, ni noir, ni vert. L'autonomie rejette partis,
syndicats et toute forme de gestion et de pouvoir.
Rassembler des foules sous un même drapeau
trouve toujours son origine dans une imposture.
Seule une révolution mettra fin à un système
dont l'obsession de l'argent entraine l'humanité
vers la catastrophe.
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Date de création : 10.03.2011
Dernière mise à jour :
11.02.2026
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Qui parle aujourd'hui d'abolition du salariat ? Les marxistes ? Les anarchistes ? Non... les patrons !!!
C'est très sérieux. On en parle dans les conférences du Medef, dans les colonnes des journaux économiques, sur les plateaux de BFM Business.
Ceux qui en parlent expliquent la disparition du salariat par le fait que l'évolution du capitalisme serait arrivée à un tournant. Ils s'appuient sur des chiffres. Le nombre de salariés, ceux qui n'ont leur force de travail à vendre à un patron, serait en constante diminution depuis plusieurs années, et plus encore pour les travailleurs à temps complet (c'est à se demander s'ils sont au courant que le chômage augmente !). Parallèlement, le "travail indépendant", l'auto-entrepreneuriat se développent en apportant de nouvelles formes de rapport à l'économie, en particulier par l'économie participative, le financement par le "crowdfunding" qui se substitue aux prêts bancaires, et l'économie de partage, presque de troc, permise par les services à la personne, un service en échange d'un autre et non plus contre de l'argent. L'offre s'adapte à des besoins nouveaux et à une demande qui évolue.
Pendant que le capitalisme industriel serait livré aux machines, c'est-à-dire à une main d'œuvre qu'on n'aurait plus besoin de payer et qui ne ferait pas grève, un capitalisme de services émergerait qui ne nécessiterait plus d'en passer par un salaire. D'autre part, la concentration d'un personnel dans un même endroit ne serait plus adaptée à cette nouvelle organisation du travail et les usines seraient condamnées à disparaître, elles aussi. On travaillerait chez soi. On s'autogèrerait. Et à terme, le salariat disparaîtrait.
Voilà, du moins, le discours que tiennent ces diplômés de grandes écoles qui se sont spécialisés dans le marché du travail. A les entendre, on pourrait penser que certains d'entre eux, s'ils n'ont pas lu Guy Debord, en ont vaguement entendu parler après leurs examens, au cours de soirées bien arrosées. En fait, leur théoricien s'appelle Denis Pennel, il est directeur de la Confédération mondiale des services d'emploi privés (CIETT).
La mutation du capitalisme est une idée suffisamment plausible pour donner lieu à des études et émettre l'hypothèse d'une disparition d'un salariat qui n'a pas toujours existé et qui n'existera pas toujours. Cependant cela ne remettrait pas en question l'économie marchande puisque les échanges continueraient de s'effectuer en contrepartie d'autre chose. Les rapports de coercition changeraient seulement de nature, et rien de plus. A cette question, ils n'apportent pas d'alternative. Est-il possible de concevoir le système capitaliste autrement que comme un système d'exploitation, avec ou sans patron ? Non. Si c'était sans exploitation et sans échanges marchands, ce ne serait plus le capitalisme.
Evidemment, le discours des disciples de Pennel n'est pas majoritaire dans les cercles patronaux actuels, mais il commence à émerger chez les chercheurs, ceux qui essaient d'imaginer ce que sera le commerce et l'économie de demain à partir de ce qui est en train de changer dans la micro-économie. Il en ressort que si l'abolition du salariat n'est plus un mot d'ordre situationniste, l'avant-garde du patronat est prête à se l'approprier !
Et si le salariat disparaissait...
par Jean-Marc Vittori, éditorialiste
Les Echos - 03 avr 2015
http://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/0204279423000-et-si-le-salariat-disparaissait-1108353.php
Le salariat était parfaitement adapté à l’usine du XXe siècle. Il correspond de moins en moins à l’organisation de la production du XXIe siècle... et aux aspirations de ceux qui travaillent. Sommes-nous prêts à changer ?
Ils sont là, au bord de la mer. Ils discutent de la meilleure façon de faire circuler l’eau tout en évitant ses dégâts. L’un veut bâtir un nouveau muret. L’autre entend au contraire élargir les passages. Un troisième propose un canal provisoire. Le quatrième dessine des écluses. Le cinquième, celui qui a fait l’ENA, propose une mécanique sophistiquée avec des tuyaux, des vannes, des barrières, des compteurs. Le temps, lui, coule sans bruit. Et personne ne voit arriver une énorme vague…
C’est exactement ce qui est en train de se passer en France. Le chômage est redevenu la première angoisse du peuple. Les gouvernants, leurs opposants, les partenaires sociaux d’hier débattent de la meilleure façon de relancer l’emploi. Mais le travail change. Il change en profondeur. Il va changer dans les années qui viennent comme jamais depuis la dernière révolution industrielle. Encourager l’emploi sans voir ce bouleversement à venir, c’est ne pas voir la vague. Ou pour prendre une autre image, c’est fabriquer une robe de fillette en oubliant que la fillette est devenue une ado en pleine croissance.
Depuis l’époque où Eve croqua la pomme et nous chassa ainsi du jardin d’Eden, nous sommes donc condamnés au travail. Un travail qui a pris différentes formes au cours du temps. La cueillette et le travail indépendant de toute éternité, et puis l’esclavage, le servage, le fermage, l’artisanat, le métayage… A partir du XIXe siècle, le salariat commence à s’imposer. Ce n’est pas par hasard: il répond parfaitement aux exigences de la production industrielle, qui devient dominante dans la première moitié du XXe siècle. Des ouvriers payés pour effectuer une tâche répétitive, définie, avec une rémunération et une durée fixées au préalable, dans un lieu donné (ce qui, au passage, facilitait l’organisation des grèves). Le travail s’inscrit alors dans un « emploi », dont les conditions s’améliorent au fil des gains de productivité et des luttes sociales, ou se dégradent lors des crises.
Sauf que la production, elle, a complètement changé. La proportion d’ouvriers dans la population active a chuté de moitié en un demi-siècle, tombant à 20 %. L’industrie fait à peine plus du dixième de l’activité. La production matérielle et les tâches répétitives sont de plus en plus souvent accomplies par des machines. Les entreprises ne fonctionnent plus du tout de la même manière: leurs frontières sont mouvantes, elles sollicitent davantage des ressources extérieures avec les technologies de l’information, elles forment des équipes au gré de leurs projets pour quelques jours ou quelques mois, elles n’ont plus besoin d’avoir tous leurs employés sur place.
Dans l’ouvrage collectif « Sociétal 2015 », paru chez Eyrolles, Denis Pennel va jusqu’à poser la question: « Vers la fin du salariat ? ». L’interrogation de ce fin observateur du monde du travail, directeur général de la confédération mondiale des agences d’intérim, peut paraître précoce dans un pays qui compte 10 fois plus de salariés que d’indépendants (24 millions contre 2,6 millions). Mais le modèle est moins monolithique qu’il n’y paraît. Un salarié sur 3 n’est pas en CDI, le contrat typique de l’ère industrielle. Un salarié sur 2 travaille parfois le samedi. Plus de 2 millions d’hommes et de femmes exercent plusieurs activités (salarié et non salarié, multi-employeurs, etc. ). A en croire les chiffres publiés récemment par l’Insee, le nombre d’indépendants a progressé l’an dernier tandis que le nombre de salariés a diminué. Aux Etats-Unis, un actif sur 4 n’est pas salarié.
Cette montée (ou plutôt cette remontée) du travail indépendant est souvent présenté en France comme un choix par défaut, voire un terrifiant recul social. « Les chômeurs n’ont qu’à créer leur emploi », avait lancé le Premier ministre Raymond Barre en 1978. Mais beaucoup d’hommes et de femmes aspirent à travailler autrement. Un sur 2 aimerait travailler à la maison. Les 2/3 des salariés à temps partiel disent l’avoir choisi. Et beaucoup de ceux qui ont quitté le salariat affirment qu’il n’y reviendraient pour rien au monde, même s’ils comptent souvent davantage leurs sous et moins leurs heures.
Cette formidable mutation du travail soulève bien sûr des myriades de questions. D’abord, il y a les abus. Par indulgence, on ne citera pas le nom de cet ancien confrère du journal « L’Expansion », naguère prompt à donner des leçon de droit social à sa direction et qui ne recrute aujourd’hui que des auto-entrepreneurs pour écrire sa lettre internet. Ensuite, il y a les difficultés des peu qualifiés à s’organiser dans ce monde nouveau, à prendre en main leur destinée, et le stress généré par une instabilité professionnelle plus grande. A l’échelle collective, toute la protection sociale est fondée en France sur le postulat d’une population employée à temps plein dans le même cadre. Le passage du privé au public, ou du salariat au travail indépendant, est par exemple sanctionné par une retraite sérieusement amputée. A condition d’être rééquilibré, le régime des intermittents du spectacle pourrait bien préfigurer l’avenir de l’assurance-chômage... Se pose aussi la capacité des entreprises et de leurs dirigeants à passer réellement au management par projet, à susciter la loyauté chez leurs salariés, à basculer d’une exigence de moyens (présence sur place) à une exigence de résultats (tâche réellement accomplie), à exprimer leur reconnaissance du travail. Il y a enfin un formidable défi pour les politiques, qui devront adapter le cadre légal et réglementaire au travail de demain comme ils l’ont fait pour le travail d’hier.
Ils discutent toujours sur la plage. La vague avance toujours. Elle risque de les submerger. Et nous avec ?
« Nous avons sans doute franchi le point culminant du salariat »
par Olivier Auguste, journaliste
L'Opinion - 24 mar 2015
http://www.lopinion.fr/24-mars-2015/nous-avons-doute-franchi-point-culminant-salariat-22587
Denis Pennel a publié au Seuil, en 2013, "Travailler autrement ? Quel avenir pour le travail à l’heure de la révolution individualiste ?" Publiée chaque année par l’Institut de l’entreprise aux éditions Eyrolles, la revue Sociétal consacre, dans son dernier numéro, un dossier à l’avenir de l’Etat providence. Est-il à bout de souffle ? Comment le réinventer ? (...) Denis Pennel se demande, pour sa part, si « la fin du salariat » est programmée. Extraits.
« La pérennité du salariat comme forme principale d’emploi se pose légitimement. Les chiffres semblent contredire l’importance du travail indépendant, puisque la France compte plus de 24 millions de salariés, contre seulement 2,6 millions de travailleurs non salariés. Mais, en y regardant de plus près, on constate qu’au sein même du salariat, l’hybridation des formes d’emploi progresse: face aux CDD, intérim et temps partiel, le CDI à temps plein direct (hors relation d’emploi triangulaire) n’occupe plus que 70 % du champ du salariat, soit environ 16,8 millions de personnes […]. En outre, la pluriactivité se développe, brouillant la frontière stricte entre salariat et travail indépendant?: plus de 2,3 millions de personnes en France cumulent plusieurs activités professionnelles (non-salariés exerçant une activité secondaire salariée, salariés exerçant une activité secondaire non salariée, salariés multi-employeurs).
En dehors du salariat, l’essor de nouvelles formes de travail, telles que les auto-entrepreneurs, micro-entreprises ou consultants indépendants, témoigne des mutations en cours et bouleverse notre vision monolithique du travail. Les 2,6 millions de travailleurs indépendants représentent environ 10 % de la population active, et leur nombre a augmenté ces dernières années (+ 3,7 % en 2011, selon l’Insee). […] Chacun devient son propre employeur, et fournit à une organisation le fruit de son propre labeur. Nous avons sans doute franchi aujourd’hui dans nos économies développées le point culminant du salariat.
Pourquoi le salariat ne répond plus à la réalité du travail ?
Premièrement, la relation de subordination incarnée par le salariat ne correspond plus à notre système productif. Le modèle fordiste – et ses avatars post-industriels – est aujourd’hui inadapté à la nouvelle réalité économique et sociologique. Alors que ce modèle impliquait la taille (synonyme d’économies d’échelle), la stabilité et la durée dans le temps, un nouveau modèle émerge afin de répondre aux exigences actuelles: vitesse et adaptabilité. En se tertiarisant, l’économie exige prise d’initiative, agilité et autonomie. Il n’est plus demandé au salarié d’effectuer des tâches standardisées et répétitives, mais de mettre à la disposition de son employeur sa créativité, sa réactivité et sa personnalité. À l’heure du travail dématérialisé, le lien de subordination, fait d’obéissance et de contrôle, est devenu contre-productif […].
Deuxième raison ?: le pacte sous-jacent qui liait un salarié à un employeur est devenu léonin. Alors qu’il se basait sur l’échange d’une sécurité de l’emploi contre une « servitude volontaire » (la relation de subordination), ce contrat est aujourd’hui remis en cause. Le CDI – incarnation emblématique du salariat – ne protège plus les salariés: dans un environnement économique où la durée de vie des entreprises ne cesse de raccourcir, détenir un CDI ne garantit plus un emploi à vie. En Italie, 50 % des CDI sont interrompus au bout de deux ans. Pire, l’emploi salarié est trop souvent associé à de la souffrance au travail: cadences extrêmes, management par le stress, burn out.
Troisièmement, le salariat, conçu au départ comme un système de redistribution de revenus, de droits et protections, a perdu nombre de ses avantages ?: la hausse des cotisations sociales s’accompagne d’une baisse des prestations sociales. L’intéressement et la participation n’occupent qu’une place très marginale dans la redistribution des profits. Les carrières ne sont plus ascensionnelles, la rémunération ne suit plus l’ancienneté. En somme, pourquoi ne garder que les contraintes du salariat alors que ses avantages ont disparu ?
En quoi les nouvelles formes d’emploi constituent-elles une réponse ?
Dans la pratique, travail et emploi ne coïncident plus: une personne peut occuper plusieurs emplois à la fois ou peut travailler sur différents sites, tout en exerçant le même métier (travail en régie, intérim, temps partagé). Ainsi, la relation contractuelle entre un travailleur et un employeur devient de plus en plus complexe et floue. Le développement de l’externalisation et de la sous-traitance contribue également à ce « floutage ». De plus en plus de personnes travaillent sur un lieu de travail distinct de celui de leur employeur légal. C’est le cas des consultants, des auditeurs, des informaticiens, détachés par leur entreprise pour intervenir chez leurs clients. Et la « déspatialisation » du travail, rendue possible par la diffusion des nouvelles technologies, a définitivement déconnecté le travail d’un lieu physique bien déterminé.
Qui plus est, le développement du travail hors salariat et hors entreprise correspond aussi à la montée de l’individualisation de la relation d’emploi. L’engagement au travail se fait désormais sur un choix, volontaire et assumé: l’individu veut pouvoir définir le cadre de sa relation d’emploi et personnaliser ses conditions de travail. À titre d’exemple, 52 % des Français voudraient pouvoir travailler de chez eux et 68 % des salariés à temps partiel déclarent avoir choisi ce mode de travail, le plus souvent pour concilier vie familiale et professionnelle. Alors, pour « travailler quand je veux, où je veux, avec qui je veux », rien ne vaut le travail indépendant !
Des défis juridiques, sociaux et économiques considérables
En France, un individu né avant 1940 avait exercé en moyenne 2,7 emplois à l’âge de 40 ans, alors que celui né dans les années 1960 en était déjà à 4,1 emplois au même âge. Le parcours typique d’un travailleur du XXIe siècle sera de commencer par travailler en intérim ou en CDD, puis en CDI. Il alternera ensuite probablement des périodes de travail et des phases de chômage, de formation et/ou de reclassement… En fin de carrière, ce salarié se mettra à son compte comme travailleur indépendant pour assurer, à temps partiel, des missions de conseil afin de quitter le monde du travail progressivement et de s’assurer des revenus complémentaires à sa retraite. Outre les problèmes de management, le développement de ces carrières protéiformes va nous obliger à repenser l’accès à la Sécurité sociale, à la prévoyance et à nos systèmes de retraite.
Un retour vers le passé ?
Certains pourront voir le développement du travail hors salariat comme une régression historique, un retour vers la période antérieure aux Trente Glorieuses. Mais la bonne question à se poser est de savoir si la généralisation du salariat n’était pas qu’une exception, voire une anomalie de l’histoire économique et sociale. L’apanage d’une société industrielle, de production de masse, de plein-emploi dans un monde peu concurrentiel ? […] Jusqu’en 1930, en France et dans nombre de pays développés, la forme d’emploi dominante était le travail indépendant.
Comment travaillerons-nous dans vingt ans ?
Le danger face à l’essor du travail hors salariat est de revenir vers une marchandisation du travail, un travail à la demande, payé uniquement en fonction des tâches effectuées, une sorte de retour vers le « tâcheron » ou le travailleur « journalier ». En outre, le risque est de voir des emplois salariés se transformer en faux travail indépendant, uniquement pour des raisons d’optimisation sociale. […] La sécurisation des parcours professionnels doit permettre à chaque travailleur de disposer de droits lui donnant une certaine maîtrise sur l’évolution de sa carrière et de faire face aux accidents de parcours professionnels (perte d’emploi, réorientation professionnelle, mutation géographique). Ces droits ne doivent plus être uniquement envisagés dans le cadre du contrat de travail et d’un employeur donné, mais doivent être portables et transférables. Ils peuvent être organisés sous la forme de compte individuel de formation, de droits de tirage sociaux mobilisables en fonction des besoins du travailleur, d’indemnités chômage capitalisables et utilisables (au moins en partie) sous le libre arbitre du demandeur d’emploi. Certaines avancées sociales récentes vont dans ce sens, mais la position des syndicats, en s’accrochant à la seule défense « clientéliste » de l’emploi salarié, ralentit la prise en compte de cette réalité au nom de la sauvegarde de l’ancien modèle. Ce faisant, ils contribuent à créer un marché du travail à deux vitesses dans lequel les avantages sociaux ne profitent plus qu’à une partie de la société, pénalisant ainsi les travailleurs qui prennent le plus de risques. »
Denis Pennel
Et si l'économie du partage annonçait la fin du salariat ?
par Ivan Best
La Tribune - 08 jun 2015
http://www.latribune.fr/economie/france/et-si-l-economie-du-partage-annoncait-la-fin-du-salariat-481676.html
La logique de l'économie du partage, c'est celle de la fin du salariat, admettent même ses plus ardents défenseurs. Avec, pour conséquence, une impossibilité croissante de financer la protection sociale, et donc le risque de faire disparaître le modèle français de sécu.
L'économie collaborative ou économie du partage est à la mode. Il est d'ailleurs nettement plus « hype » de parler de « sharing economy ». Le Président Barack Obama lui-même n'a-t-il pas vanté ses mérites, déclarant que le bricolage est le « made in America » de demain ? Des transports - on pense bien sûr à Uber ou BlaBlaCar - à la high-tech - il est question aux États-Unis de plateformes d'échange entre particuliers-inventeurs -, en passant par l'hébergement (Airbnb), les travaux à domicile, il n'est rien de plus moderne que cette économie. À l'heure du pouvoir d'achat en berne, n'y a-t-il pas là une solution évidente à nos maux actuels ? Rentrer chez soi en voiture - avec chauffeur, s'il vous plaît ! pour 8 €, être hébergé pour 30 €, n'est-ce pas l'avenir ?
L'avenir ? Cette économie a existé par le passé, soulignent certains thuriféraires de la « sharing economy », relativisant sa nouveauté pour mieux montrer à quel point elle est naturelle. « Ni le principe du partage de ressources, ni celui de gens ordinaires devenant leurs propres patrons ne sont réellement nouveaux; en effet, il n'y a qu'à l'époque de l'industrialisation et de la modernité occidentale que ces pratiques étaient inhabituelles », soulignait récemment le patron d'Apartager.com, Karim Goudiaby.
Alors que l'économie collaborative est donc une pratique séculaire que la technique du numérique modernise et actualise, la rendant encore plus efficace, pourquoi voit-on des hésitations à se tourner vers ce modèle ? Pourquoi attaquer Airbnb ou Uber, comme le font de nombreuses autorités publiques, de l'administration française au procureur général de New York, alors que la « share economy » se trouve à la pointe de la lutte contre les monopoles, et redonne du pouvoir, enfin, à la population ? « Nos contemporains sont parfaitement capables de prendre leurs propres décisions économiques, et les gouvernements doivent leur accorder confiance sur ce sujet. Ils doivent cesser de maintenir sous contrôle les plus petites initiatives de leurs administrés », souligne encore Karim Goudiaby.
Après tout, pourquoi ne pas laisser « les gens » gérer leurs propres affaires ? Assez de règles contraignantes, d'impôts en tous genres ! Cette modernité de l'échange informel, illustrée également par les Systèmes d'échanges locaux (les SEL) qui se multiplient à travers la France - on compte une cinquantaine de ces structures d'échanges qui ont leurs propres monnaies locales, rien qu'en Île-de-France - les économistes libéraux la défendent de longue date. Ainsi l'ex-ministre Alain Madelin vantait cette liberté des SEL: vous voyez bien que, sans contrainte légale, l'échange, et donc le travail, peuvent se développer indéfiniment, soulignait-il. Comme nous serions plus riches sans ces lois et règlements étouffant l'esprit d'initiative et la création de richesses !
Que signifierait en fait une telle absence de contraintes ? Quelles seraient les implications du point de vue de l'organisation de la société ? Le patron d'Apartager.com les esquisse: « Avant la révolution industrielle, et encore aujourd'hui dans les pays en voie de développement, chaque individu était son propre employeur (...), il avait un métier, un savoir-faire, qu'il s'agisse de produire un bien ou de fournir un service. Il le vendait à son voisin, ou l'échangeait parfois contre le bien ou le service de ce voisin. »
Dans un numéro spécial de la revue Sociétal (Réinventer le modèle social, Sociétal 2015, éditions Eyrolles), le consultant Denis Pennel abonde dans ce sens d'une remise en cause du salariat généralisé: « Certains pourront voir le développement du travail hors salariat comme une régression historique, un retour vers la période antérieure aux Trente glorieuses. Mais la bonne question à se poser est de savoir si la généralisation du salariat n'était pas qu'une exception, voire une anomalie dans l'histoire économique et sociale. »
Et d'insister: le salariat ne serait-il pas « l'apanage d'une société industrielle de production de masse, de plein-emploi, dans un monde peu concurrentiel ? » Bref, la société salariale serait dépassée. « N'oublions pas d'ailleurs que, jusqu'en 1930, en France mais également dans nombre de pays développés, la forme d'emploi dominante était le travail indépendant », souligne Denis Pennel.
Un mode d'organisation compatible avec une grande diversité d'emplois: « Dès le XIXe siècle, il existait un grand nombre de catégories de travailleurs, mais les différences s'organisaient plus autour de métiers exercés qu'autour des statuts d'emplois ». Voilà donc le modèle défendu implicitement par les tenants de la «share eco-nomy»: une économie où chacun est son propre patron, une économie d'avant le salariat, ce mode d'organisation sociale qui semble soudain démodé.
Et s'il venait à s'effacer ? Et s'il n'avait été qu'une parenthèse, marquant l'organisation -économique et sociale du seul XXe siècle? Effectivement, le salariat n'a pas toujours été la norme, tant s'en faut. Comme le relevait le sociologue Robert Castel dans son livre phare «Les métamorphoses de la question sociale, chronique du salariat», ce statut a longtemps été, jusqu'au début du XXe siècle, l'apanage d'une minorité.
Et pas de la plus chanceuse: être salarié, au milieu du XIXe siècle, c'était faire partie de la lie de la société. On peine à imaginer aujourd'hui, dans notre société dominée par ce mode d'organisation sociale, tout ce que le statut de salarié pouvait avoir de dégradant, dans une France encore largement agricole, où les agriculteurs plus ou moins riches mais pour la plupart d'entre eux propriétaires, ou espérant le devenir, étaient les plus nombreux, aux côtés des artisans et bourgeois. Le salarié, c'était celui qui n'avait rien. Aucun patrimoine. Rien que ses bras. C'était donc, initialement, le prolétaire. Un prolétaire souvent en marge de la société, effrayant le bourgeois, relevant des classes dites alors « dangereuses ».
Tout le combat de la social-démocratie de la fin du XIXe siècle et du début du XXe a été celui de la défense de ces salariés, mais aussi et surtout de leur intégration à la société, leur « affiliation », via la recherche d'une 3ème voie entre propriété privée et propriété collective. Un compromis entre domination d'un capitalisme écrasant la classe ouvrière et renversement du système, via la révolution prolétarienne.
Ce combat social-démocrate est passé surtout par la création progressive, durant la première moitié du XXe siècle, de ce que Robert Castel a appelé, après certains penseurs de la fin du XIXe siècle, la « propriété sociale ».
Quésaco ? Le fait d'accorder aux « travailleurs » à la situation toujours incertaine, faute de patrimoine, un certain nombre de garanties, sous forme d'assurances collectives, touchant les accidents du travail, la maladie et la vieillesse. Ces garanties constituent comme des droits de propriété acquis progressivement sur la société - on pense aux retraites, bien sûr. Avant la propriété sociale, la sécurité tout au long d'une vie était l'apanage des seuls détenteurs de patrimoine. Comment faire face aux accidents de la vie, aux aléas de l'existence, à la vieillesse, sans « bien », sans la moindre richesse ? Impossible. D'où un « sentiment d'insécurité » - comme on dirait aujourd'hui - permanent pour les salariés propriétaires de rien, sinon de leurs bras. Seule la propriété sociale va pouvoir les extraire - en partie - de cette condition.
« La propriété est ce qui fonde l'existence sociale parce qu'elle encastre et territorialise. C'est le remède, et sans doute pour l'époque le seul remède, contre le mal social suprême, la désaffiliation », a pu affirmer Robert Castel. L'avènement de ce nouveau type de propriété n'a pas eu lieu en un jour. Les oppositions ont été fortes, au principe de l'assurance obligatoire, nécessaire à la constitution d'une « propriété sociale ».
Les libéraux purs et durs, comme Adolphe Thiers, contestaient jusqu'à la mise en place d'assurances retraite facultatives, sous forme de capitalisation. Car, qui dit assurance, dit mise en place d'un réseau de solidarité, en contradiction avec la définition libérale de la responsabilité et de la propriété, qui se veut fondée sur une base strictement individuelle. Cette opposition «extraordinairement tenace à l'assurance», dixit Robert Castel, notamment en France, tient à l'existence d'une vaste France de propriétaires, petits ou gros, de la propriété rurale à l'artisanat en passant par la boutique, une France qui ne voit pas l'intérêt de cotiser pour d'autres. Quand a été évoquée au début du XXe siècle l'idée de retraites obligatoires pour tous - et donc de l'obligation de cotiser -, l'opposition de ces propriétaires a été des plus vives.
Jaurès fut alors l'un des plus chauds partisans des retraites obligatoires et universelles - les réserver aux nécessiteux eut été le meilleur moyen de les cantonner à une aumône. Il bataille contre la droite qui s'oppose à cette forme de collectivisme. Mais aussi contre ce qu'on appellerait aujourd'hui la gauche de la gauche, qui lui reproche de vouloir prendre de l'argent dans la poche des ouvriers - les fameuses cotisations sociales.
Comme le souligne Robert Castel, avec l'avènement de la propriété sociale, progressivement accordée aux salariés au début du XXe siècle, on assiste alors à la constitution d'un nouveau rapport salarial. Le salaire ne représentait jusqu'alors que la rétribution ponctuelle d'une tâche : la plupart des salariés étaient, en effet, payés à la tâche. La montée en puissance de la propriété sociale change cette situation. Le salaire, désormais, «assure des droits, donne accès à des prestations hors travail (maladies, accident, retraite) et permet une participation élargie à la vie sociale». En minant le salariat, devenu la caractéristique d'une économie industrielle qui serait dépassée, l'économie du partage sape les fondations de cet édifice patiemment bâti qu'est la propriété sociale.
De deux manières. D'une part, même dans un pays comme la France, où les droits sociaux sont comparativement plus importants qu'ailleurs, la protection sociale de ceux qui vivent de l'économie du partage est réduite à sa plus simple expression. Un chauffeur abonné au service Uberpop - qui transporte des passagers à travers les grandes villes au titre théorique du covoiturage, alors qu'il joue le rôle de taxi - ne cotise à rien à travers cette activité. Quelle retraite peut-il donc espérer ? Sans aller jusqu'à l'hypothèse de zéro cotisation sociale, le statut d'autoentrepreneur relève de la même logique d'une faible cotisation, et donc de prestations minimalistes.
Et, deuxième conséquence, dans l'immédiat : en évitant toute contribution au système social, ou alors en y contribuant très faiblement, un adepte de l'économie du partage concourt à la dégradation de la situation financière des régimes sociaux. Lesquels, à force de mal se porter, finiront par être remis en cause, au détriment des salariés. La boucle sera alors bouclée.
Aujourd'hui, le financement de la protection sociale reste très majoritairement basé sur les salaires. Bien sûr, c'est moins le cas qu'auparavant. La montée en puissance de la CSG, assise sur l'ensemble des revenus, qu'ils soient du travail ou du capital, a contribué à modifier la donne. Du coup, en apparence, les prélèvements obligatoires pesant sur le travail (cotisations) ne représentent plus que 55 % des recettes de la sécu, selon la présentation officielle. Notamment en raison du poids grandissant de la CSG. Mais, en réalité, le financement de la protection sociale reste largement dépendant des salaires, puisque cette CSG présentée comme un impôt de rupture, repose elle-même à 71 % sur les revenus d'activité (des salaires, pour l'essentiel).
Il est donc erroné d'affirmer que le financement de la protection sociale repose de moins en moins sur les salaires. Et si ceux-ci subissent une lente mais sûre érosion, que se passe-t-il ? Déjà, l'absence de croissance - en France, le PIB par habitant reste aujourd'hui inférieur à son niveau de 2007 ! - met les régimes sociaux à mal. Si le salariat se marginalise progressivement, les comptes sociaux tomberont définitivement dans le rouge, et bien au-delà des niveaux actuels.
Resterait donc l'assurance privée. Mais comment croire que tous les « free lancers », les travailleurs indépendants, pourraient s'offrir des assurances leur assurant à la fois une couverture maladie et retraite décentes ? Seuls les gagnants de ce système, s'assurant des revenus confortables, pourraient prétendre à une couverture maladie et une retraite de qualité.
En Allemagne, où les retraites publiques ont été réduites, le nombre de retraités pauvres a augmenté de 40 % depuis 10 ans, alors même que des retraites privées (plan Riester) ont été mises en place. Mais seuls 30 % des actifs souscrivent à ces plans... Si la protection sociale actuelle assure une couverture convenable aux personnes aux plus faibles revenus, notamment en matière de santé, c'est parce qu'a lieu une certaine redistribution: pour résumer, ce sont les plus aisés qui paient pour les moins à l'aise. Des économistes suggèrent la mise en place d'un système public réservé aux pauvres. Mais les allocations pour pauvres ont toujours été de « pauvres allocations », selon la formule consacrée.
Exit la « propriété sociale ».