Le Monde d'Antigone

Ni rouge, ni noir, ni vert. L'autonomie rejette partis,
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A l'usine de chaussures New Star, label "Better Factories"

Publié le 02/04/2015 à 17:27 par monde-antigone


Comment l’utilisation de fausses cartes d’identités détourne la loi du travail au Cambodge
[Fake IDs make mockery of factory age rules]
par Jamie Elliott et Mech Dara, traduit par Michelle Boileau
The Cambodia Daily, rapporté par AlterAsia - 29 mar 2015
http://www.alterasia.org/201503295305/reportage-comment-lutilisation-de-fausses-cartes-didentites-detourne-la-loi-du-travail-au-cambodge/3/


SIHANOUKVILLE – A la tombée de la nuit, sur une grande route poussiéreuse en périphérie de cette ville portuaire, des milliers de jeunes femmes et quelques centaines de jeunes hommes, bloquent la circulation du soir à la sortie de l’usine de chaussures New Star. “Pratiquement aucun n’a plus de 25 ans dans cette usine, déclare Ath Thorn, le reponsable du plus important syndicat indépendant du pays. C’est bon pour la compagnie car les jeunes femmes craignent de créer un syndicat et n’ont pas encore d’enfant ».

Le mois dernier presque tous les salariés ayant accepté d’être interrogés dans les cafés des rues animées proches de l’usine de Muoy ont déclaré avoir entre 16 et 18 ans. “Ca ne me plaît pas de travailler ici, mais je n’ai pas le choix” a confié une jeune ouvrière de 16 ans, entrée à l’usine il y a 7 mois à l’aide de faux papiers d’identité et qui passe 6 jours par semaine derrière une machine à coudre. Une jeune de 18 ans qui a commencé à travailler à l’usine à l’âge de 17 ans ajoute “Nous n’avons pas le choix, nous sommes obligés d’y aller car nos parents sont pauvres”.

Au Cambodge, l’âge minimum légal pour travailler en usine est de 15 ans. La législation prévoit simplement que les “jeunes” adolescents entre 15 et 17 ans ne peuvent pas effectuer d’heures supplémentaires, être embauchés pour des travaux pénibles et ont l’obligation de se reposer 13 heures entre chaque prise de poste. En conséquence, comme beaucoup d’autres usines, New Star qui emploie environ 4.000 salariés a ostensiblement défini sa limite d’âge à 18 ans. Mais selon Moeun Tola, le responsable du programme Travail au Community Legal Education Center (CLEC) la pratique courante est chez New Star – et les usines de la région – d’engager des travailleurs mineurs sous une fausse identité pour répondre aux exigences concernant l’âge. “Etant donné que les usines ne veulent pas se conformer aux dispositions relatives au travail des jeunes, elles acceptent les faux documents et prétendent ignorer que les travailleurs ont moins de 18 ans”, ajoute M. Tola.

La société taïwanaise New Star fabrique des chaussures pour des marques internationales comme Geox, une société italienne de 1225 boutiques à travers le monde, dont le chiffre d’affaires a dépassé 873 millions de dollars l’année dernière, mais aussi pour le géant International de la chaussure de sport Asics.

A quelques minutes en voiture de l’usine, dans l’unique pièce d’une petite cabane en tôle ondulée, Tha le père d’une d’une jeune fille de 17 ans employée par New Star explique la facilité avec laquelle sa famille a obtenu de faux papiers afin de correspondre à la limite d’âge. “Ma fille était trop jeune pour travailler à l’usine, nous avons donc emprunté le livret de famille et un certificat de naissance de l’ un de l’enfant plus âgé d’une autre famille” – “Les familles s’entraident », rapporte Tha, qui ne souhaite pas voir mentionner son vrai nom de peur que sa fille ne perde son job. Il ajoute que sa fille, avant l’entretien avec le chef du personnel de l’usine, n’a eu qu’à mémoriser les faux documents: ses nouveaux nom, date et lieu de naissance, le nom des autres membres de la famille.

L’année dernière, Tha a utilisé le même procédé pour faire embaucher sa nièce âgée de 16 ans à l’usine. Il ajoute que “le livret de famille et le certificat de naissance ne comportant aucune photo il est très facile d’emprunter une identité”. Et comme la fille de Tha est considérée de la même manière que n’importe quelle autre salariée de New Star, elle n’est pas couverte pas la protection juridique spécifique aux mineurs. “Il m’arrive parfois d’être fatiguée, j’ai les mains gonflées à force de tirer fort sur les semelles des chaussures, ça me fait mal aux poignets et aux mains”, se plaint-elle à la maison. La jeune fille et ses collèges ont une heure pour déjeuner, sans aucune autre pause pendant les 9 heures que dure la journée de travail. “Si nous nous rendons aux toilettes trop souvent, le chef de groupe nous crie dessus” poursuit-elle.

Living Lu, responsable senior de New Star Corporation la maison mère de New Star Shoes, révèle que la procédure habituelle pour vérifier l’âge d’un candidat, se résume en “un simple entretien et une épreuve orale” afin de s’assurer que les informations d’au moins deux documents d’identification sont correctes. Dans un courriel, il nous précise qu’“actuellement l’âge requis pour être embauché est de 18 ans”.

M. Lu a reproché aux autorités cambodgiennes les contradictions entre la position de la société et l’âge réel de ses employés, parfois moins de 15 ans, selon un certain nombre d’ouvriers et les représentants syndicaux. Sous couvert d’anonymat, une jeune salariée interrogée pour cet article, nous avoue avoir 14 ans. “En raison de la faiblesse du contrôle des faux certificats par le gouvernement cambodgien, certains travailleurs peuvent facilement obtenir des documents falsifiés. Cette situation inquiète également certaines entreprises étrangères”, explique M. Lu.

Ada Hung responsable des relations publiques de GEOX dans la région Asie Pacifique annonce qu’elle exige de tous ses fournisseurs leur adhésion à sa charte de déontologie et à la garantie du fabricant, y compris la conformité aux lois nationales. Mme Hung souligne que “l’adhésion totale à ces prescriptions est obligatoire pour collaborer avec Geox. En cas de non respect, Geox mettra fin au contrat, à toute collaboration et pourra demander des dommages et intérêts y compris pour atteinte à son image et à sa réputation”. “La présence d’ouvriers mineurs dans les usines n’a pas été prouvée” réfute-t-elle en ajoutant que depuis 2011, Geox s’informe directement auprès de l’usine.

Cependant, Minako Yoshikawa, responsable des relations publiques chez Asics, ajoute que l’année dernière, Better Factories Cambodia (BFC) – un programme de l’Organisation internationale du travail (OIT) destiné à contrôler les usines de vêtement et de fabrication de chaussure sur le territoire national – avait alerté la société sur des présomptions de travail d’enfants à New Star. En réponse: “Toutes les usines du Cambodge (y compris New Star) sont formées grâce au parrainage d’Asics et de BFC à la lutte contre le travail des enfants”. Au mois de février de l’année dernière, deux travailleurs de moins de 15 ans ont été identifiés par Better Factories Cambodia, soustraits de l’usine New Star et placés au sein du programme de soutien scolaire de BFC, selon Ros Toen, enquêteur de Better Factories. “Nous coopérons avec les ONG pour donner une formation professionnelle aux jeunes: la couture, l’esthétique et la cosmétique. Mais à 15 ans elles peuvent retourner à l’usine”, assure-t-il.

En dépit de la politique déclarée de New Star de n’embaucher qu’à partir de l’âge de 18 ans, les deux jeunes mineures retirées de l’usine y sont retournées dès 15 ans. D’après Pichmalika Yim, agent senior du suivi des programme au BFC, aucune tournée d’évaluation n’a été faite à l’usine New Star depuis février 2014 et aucune date de visite n’est actuellement prévue. Mme Yim a toutefois déclaré que l’organisme de surveillance a organisé en Juin un “atelier inter-ministériel” pour étudier les moyens de stopper l’utilisation de fausses cartes d’identité dans le secteur textile. Nous ne sommes pas certains que le gouvernement ait engagé les mesures nécessaires par la suite.

Dave Welsh, directeur au Cambodge du Solidarity Center, un groupe de défense des droits des travailleurs basé aux Etats-Unis, déclare que les usines et les marques qui se fournissent auprès des usines du pays sont bien conscientes du problème de faux documents d’identité mais qu’une main d’oeuvre jeune et docile reste une opportunité pour les employeurs. “Toutes les grandes marques qui disent ignorer le rapport entre le problème des fausses cartes d’identité et le travail des ouvriers mineurs, soit ne sont pas fiables, soit reconnaissent qu’elles ne peuvent contrôler une industrie de 20 ou 30 usines.

En raison de la pauvreté généralisée dans le pays, il est inévitable que certaines familles choisissent d’envoyer leurs filles mineures travailler dans les usines, mais ce n’est pas une justification pour bafouer les lois en ne fournissant pas une protection adéquate à ces jeunes travailleurs, explique M. Tola du CLEC. “Nous comprenons que ces familles soient dans le besoin mais les fabricants tirent avantage de cette pauvreté. Mais les entreprises doivent respecter les exigences liées à l’emploi des adolescents, si elles veulent les employer”, conclut-il.

Pressées de répondre sur ce qu’elles font pour assurer des conditions de travail décentes dans les usines de leurs fournisseurs, les grandes marques telles qu’Asics, Levi Strauss et Adidas mettent souvent en avant leur participation au programme de Better Factories, qui fournit des rapports aux marques sur les conditions de travail dans leurs usines au Cambodge. L’ inscription préalable au programme de BFC est nécessaire à l’obtention d’une licence d’exportation pour les fournisseurs. Actuellement 514 usines du textile et 11 usines de chaussures ont signé ce projet.

Jusqu’à tout juste un an, les rapports des visites d’usine par BFC étaient uniquement disponibles aux usines elles-mêmes et aux marques qu’elles fournissent. Cependant après la mort en 2013 d’un jeune travailleur dans une usine “soeur” de New Star, Wing Star et un rapport de l’Ecole de droit de Stanford la même année stipulant que les conditions de travail dans les usines étaient pires qu’aux débuts de BFC, l’organisme de contrôle est sous pression pour plus de communication.

En conséquence fin 2013, BFC a lancé son Indice de transparence. Des résumés des rapports sont désormais publiés sur son site internet dévoilant la réussite ou l’échec d’une usine au test de 21 “questions critiques” allant du travail des enfants, en passant par la discrimination contre les personnels syndiqués, la santé, la sécurité et le paiement des salaires. Mais selon Camilla Roman, la gestionnaire adjointe du programme, une question reste en suspens: l’application de la loi, qui est de la responsabilité finale du gouvernement. Bien que BFC ait fourni tous les détails de cas de travail des enfants, elle n’a été avertie d’aucune mesure en cours d’exécution. “Nous n’avons pour le moment aucune information sur le suivi de l’action par le ministère du Travail. Nous souhaiterions plus de contacts avec lui et plus d’informations sur les mesures prises lorsque nous transmettons des cas de travail d’enfants.

Suivant le dernier “Rapport de synthèse” du BFC, seulement 4 % des usines contrôlées ont employé des travailleurs de mois de 15 ans. Mais c’est probablement sous-estimé admet Madame Roman: “BFC ne contrôle qu’un petit nombre d’usines, aussi la fréquence du travail des enfants est sans doute plus importante que celle suggérée par les données au niveau de chaque usine”. De plus, dans son rapport publié ce mois-ci et intitulé “Travaille vite ou dégage: les droits du travail violés dans l’industrie du textile au Cambodge” (“Work Faster or Get Out: Labor Rights Abuses in Cambodia’s Garment Industry”), Human Right Watch (HRW) dévoile que certaines entreprises cachent les travailleurs à l’arrivée des “enquêteurs”.

“Ils m’ont dit de me cacher sous la table sous une pile de vêtements”, raconte aux enquêteurs du HRW une jeune fille de 15 ans qui travaille à l’usine depuis l’âge de 14 ans. De peur être licenciées, nous essayions de rester aussi discrètes que possible durant cette visite". Une autre jeune fille de 17 ans interrogée dans une autre usine par HRW raconte un incident qui s’est passé l’année dernière. “La veille de la venue des enquêteurs, le patron a rassemblé tous les jeunes travailleurs de l’usine et leur a demandé de ne pas venir travailler le lendemain. Puis le directeur chinois m’a demandé mon âge, et quand je le lui ai dit, il m’a demandé de rentrer à la maison pour la journée”.