Le Monde d'Antigone

Ni rouge, ni noir, ni vert. L'autonomie rejette partis,
syndicats et toute forme de gestion et de pouvoir.
Rassembler des foules sous un même drapeau
trouve toujours son origine dans une imposture.
Seule une révolution mettra fin à un système
dont l'obsession de l'argent entraine l'humanité
vers la catastrophe.

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Sur le passage de quelques milliers de personnes|Antipaticas

Publié le 26/01/2014 à 18:08 par monde-antigone


Une histoire du mouvement social au Portugal entre 2010 et 2013.


Ce texte du collectif portugais Edições Antipáticas est paru en France dans une brochure, Portugal, le pays où la colère est couleur, signée du collectif Les Ponts tournants, et non Echanges et Mouvement en raison de désaccords internes; Echanges et Mouvement en assure cependant la diffusion.


Sur le passage de quelques milliers de personnes à travers une assez courte unité de temps
[extrait de la brochure "Le pays où la colère est couleur"]
par le collectif Edições Antipáticas (http://edicoesantipaticas.tumblr.com/)
Mondialisme - 19 jan 2014
http://www.mondialisme.org/spip.php?article2026


Pour raconter une histoire
Ce texte a été écrit à plusieurs mains au fil des derniers mois, dans un processus sans cesse mis en péril par des événements s’acharnant à rendre ce récit plus incomplet à chaque fois qu’il semblait sur le point de se conclure. Bien des fois nous avons été en désaccord, et sur presque tout, non seule­ment sur ce qui s’était passé et quand, ou sur combien de personnes se trouvaient à tel endroit, mais aussi sur les questions de fond qui ont traversé la période que ce texte tente de retracer. Le propos est ici incomplet, partiel, discutable et peut-être même incertain. Face à tant d’expériences singulières et collectives, il serait ridicule de prétendre que ces quelques dizaines de pages puissent faire plus que rassembler les notations, idées, envies et projections d’une poignée de gens, forcément limités par leur histoire personnelle et politique. L’intensification en cours des processus d’émancipation s’est trouvée, comme peut-être jamais auparavant dans l’histoire, accompagnée d’une énorme multiplication des instances où on commente et discute tout jusqu’à l’épuisement. Nous pensons que notre contribution sera utile à ce débat et à l’enrichissement de cet espace de dialogue, même si cela ne se fera pas forcément de façon paisible ou facile. C’est dans cet esprit que nous entendons la diffuser.

Ces lignes visent à faire un bref récit du mouvement. Elles commencent paradoxalement par le limiter en lui imposant ce nom si chargé de « mouvement », qui peut faire écho aussi bien aux utilisateurs de la Via do Infante (1) qu’aux activistes catholiques pro-vie. C’est pourquoi nous avons décidé de parcourir le terrain miné de l’imaginaire activiste et militant en n’en gardant que ce qui nous intéresse le plus: tout ce qui évolue en permanence et porte en soi l’hypothèse d’un devenir collectif émancipateur. Nous allons commencer, évidemment, par dire ce que le mouvement n’est pas la stratégie inter ou méta-électorale d’un parti politique ou, plus exactement, il ne s’agit pas de la tentative de création d’un discours de contestation qui se traduirait plus tard par un rééquilibrage des forces au sein du Parlement ou dans les autres lieux de représentation politique. Ce n’est pas non plus un condensé d’activités politi­ques, sociales et/ou créatives venant combler les insuffisances du pouvoir politique ou fonder avec lui une stratégie hybride de revitalisation de la « démocratie », de la société civile ou des élites progressistes. Ce n’est pas l’ensemble des organisations, institutions ou individualités prétendument radicales, isolées chacune dans son pré carré et son autisme autoréférentiel et confortablement installées dans des mondes créés uniquement pour leur consommation propre. Ce n’est pas la défense d’une normalité menacée, ce n’est pas la participation citoyenne, ce n’est pas une « démangeaison politique » et encore moins un Parlement des enfants (2).

Ce que nous appelons ici le mouvement n’est rien de plus qu’un ensemble de relations qui portent en elles le désir d’autonomie et les conditions de sa matérialisation. C’est une complicité, parfois stratégique et d’autres fois sensible, qui se manifeste tant dans la rue que dans les espaces conquis sur le pouvoir. Elle transcende les identités et les appartenan­ces, passant par des vecteurs de transmission et des flux plutôt que par des formes et des états. Pour le dire plus simplement, le mouvement est bien plus constitué d’une succession de complicités et de partages que des étiquettes individuelles ou organisationnelles de ceux qui le traversent.

Pour raconter une histoire, il est nécessaire de définir un point quelconque dans le cours du temps qui lui servira de début, de fin ou de centre de gravité. Il est aussi nécessaire de définir un plateau, une région à travers laquelle passe le temps et évoluent les personnages. Pour raconter cette histoire qui ressemble étrangement à l’histoire de la lutte des classes, à l’histoire de l’humanité, déterminer un tel point se révèle comme une tâche à donner le vertige. Par où doit-on commencer ?

Si nous excluons de la partie la Révolution française et la Commune de Paris, la prise du palais d’Hiver et la Révolte de Kronstadt, la Guerre civile espagnole et Mai 68, le PREC (3) et la période du « cavaquisme » (4), c’est notre époque qui se présente alors, féroce et irréductible, pour qu’on s’occupe d’elle. On ne manque pas de bouts par lesquels se saisir des problèmes, questions, polémiques, débats, choix et divergences qui constituent la matière même de nos vies et viennent finalement contaminer la Politique avec un P majuscule, la soustrayant aux écrans de télévision pour la précipiter dans les rues et les places de nos villes. Des choses qui étaient inimaginables il y a quelques années sont désormais banales, des idées se répandent, des possibilités s’étendent, des positions se radicalisent et tout devient plus compliqué. C’est pourquoi il nous a semblé pertinent d’écrire ce texte ni plus ni moins radical que les temps qui courent. Alors, par où commen­cer ? Le 24 novem­bre 2010 au Portugal, il y a eu une grève géné­rale, convoquée par la CGTP (Confédération Générale des Travailleurs Portugais) et l’UGT (Union Générale des Travailleurs) qui a rassem­blé près de 3 millions de travailleurs. Le sommet mondial de l’OTAN s’était tenu à Lisbonne 4 jours auparavant. C’est par là que nous allons commencer.


20 et 24 novembre 2010
Un sommet de l’OTAN et une grève générale dans la même semaine. Les seigneurs du monde sont venus discuter de sécurité mondiale et la ville a dû vivre en état de siège pour sa propre sécurité. Mettant la démocratie en suspens pour quelques jours, la grande réunion du complexe militaro-industriel a permis d’empêcher des gens de traverser la frontière parce qu’ils étaient vêtus de noir. Une paranoïa généralisée s’est emparée de la ville. Certains ont été arrêtés pour avoir collé des affiches portant l’inscription « Paix oui, OTAN non ». Quelques centaines de personnes (tous ceux qui n’avaient pas suivi les cortèges des partis de  gauche) ont été bloquées pendant un après-midi sur l’Avenida da Liberdade, si bien encerclés par les CRS qu’ils ne pouvaient même pas sortir pour aller chier.

Ça a aussi été l’occasion d’un de ces longs et enthousiasmants échanges de communiqués et d’accusations entre les organisations satellites du PCP et le reste du monde, sur le thème toujours récurrent de savoir qui a « objectivement » intérêt à rompre l’unité ou d’autres trucs du même genre. On a vu un dirigeant du PCP, accompagné par un service d’ordre impressionnant, signaler à la police des manifestants qui n’avaient pas été invités à la grande fête de la paix. La conclusion essentielle que l’on peut en tirer, c’est que tout le monde n’était pas disposé à faire de la rue un espace ouvert à des positions ­ différentes unies par le désir de contester l’etat actuel des choses. Le fossé qui existait au préalable a continué de se creuser au point de rendre totalement impossible toute communication.

Heureusement, « la fourmi sur le sentier cheminait en sens inverse » (5) et, à peine 4 jours plus tard, une manifestation appelée par une nébuleuse d’entités – « os invisíveis », (les invisibles), « matéria bruta » (matière brute) et les « queers-féministes » – sous le slogan « Manifestation anti­capitaliste, pour le blocage, pour le sabotage », a regroupé plus de 1000 personnes entre le Largo de Camões et la place Rossio, réunissant tous ceux qui préféraient passer cette journée de lutte dans la rue plutôt que de rester chez eux. Sur la place Rossio, la manifestation a doublé spontanément de volume avec une grande facilité, jusqu’à ce que les gens qui s’étaient rassem­blés là à l’appel de différentes organisations satellites du Bloco de Esquerda se retrouvent à former une partie de la manifestation, ce qui n’était pas arrivé depuis des années parce qu’on disait que les conditions n’étaient pas réunies pour ça. Cette promotion a été la cerise sur le gâteau pour ces dangereux subversifs dont on répétait, dans tous les journaux, radios et télévisions, qu’ils étaient des individus peu fréquentables. En fin d’après-midi, un communiqué informait que, conformément à la bonne vieille rengaine de « la grève ne s’arrête pas là », un immeuble avait été occupé dans la Rua São Lázaro, et qu’on y servait de la soupe à qui en avait envie. L’occupation n’a duré que quelques 24 heures, mais elle ouvrait d’emblée une voie sur un chemin rempli de bonnes choses. Même si la soupe était nourrissante et savoureuse, elle était encore un peu liquide.

Jusqu’à ce que cette onde de choc ait traversé nos vies, la gauche était alors l’horizon politique ultime pour l’écrasante majorité des gens qui sortaient dans les rues pour protester. Pour la majeure partie des mouvements sociaux, la langue commune était celle de la revendication des droits et, avant tout, de celle d’un gouvernement meilleur. En corollaire de cet état de choses, toutes les luttes étaient canalisées, sur le plan du discours comme sur celui des modèles d’organisation, vers le grand objectif de donner vie à une « alternative de gauche », à une « modernisation démocratique » ou à n’importe quelle autre variante plus ou moins molle du capitalisme à visage humain. Les mouvements avaient des porte-parole qui les représentaient pour apparaître à la télévision et expliquer aux masses de spectateurs ce que voulaient les masses de manifestants, d’une manière crédible et construite, voire pédagogique, ceci afin de faire comprendre « aux Portugais » qu’ils n’étaient plus qu’à un bulletin de vote du bonheur éternel. Naturellement, toutes les attitudes de conflit, de désobéissance ou de défi avaient pour inconvénient de perturber l’image pacifiée et gentillette de la rue, et ceux qui les adoptaient se voyaient accusés des pires méfaits qu’on puisse imaginer, traités de vandales, de provocateurs, d’individus violents ou, accusation la plus grave, d’être « atteints de la lubie de penser qu’ici, on est en Grèce ».

Rien de tout cela n’a disparu, mais l’hégémonie sur laquelle reposait cette apparence d’inéluctabilité a été rompue. Le mois de novem­bre 2010 a démontré qu’il y avait l’espace et les conditions pour prendre la rue, pas du point de vue numérique et arithmétique, mais dans un autre sens, celui de la politique et du jeu autour de choses aussi bien simples que complexes comme les mots d’ordre et ce qu’on peut lire dans les textes d’appel aux manifestations ou sur les banderoles. Le terme « anti­capitaliste » a commencé à trouver ici un contenu substantiel, et pas uniquement critique, ouvrant ainsi la voie à son corollaire, celui d’« anti-autoritaire », qui accompagne toujours de près les situations au moment où elles deviennent intéressantes. L’horizontalité dans la prise de décision et l’informalité comme principe d’organisation ont alors commencé à devenir une façon naturelle de faire les choses et les opérations de contrôle sont, très vite et de façon inattendue, devenues plus compliquées. Inutile de dire que l’habitude de sortir dans les rues sans préavis, sans convocation ou sans déclaration préalable aux autorités s’est banalisée, sans que personne ne proteste le moins du monde. Pendant cette pér­iode, on proclamait bien haut, en lettres géantes pour les plus distraits, que « la grève ne s’arrête pas là ». Et le fait est qu’elle ne s’est pas arrêtée. La soupe devenait de plus en plus épaisse et de plus en plus savou­reuse.


12 mars 2011
Un événement Facebook a été le point de départ du mouvement de protestation qui a rassemblé près de 200.000 personnes sur la Avenida da Liberdade, et plus de 60.000 à Porto, comme dans plein d’autres villes portugaises et capitales mondiales. Faire toute une montagne de la manifestation, c’est ne pas en dire grand-chose, dans la mesure où elle a paradoxalement été une gigantesque et impressionnante démonstration collective de notre impuissance: si elle a été importante, ce n’est pas en elle-même, mais en dépit d’elle-même. Avec un discours politique des plus pauvres et un volontarisme digne d’un programme de télévision matinal, la foule qui a rempli Lisbonne n’a rien obtenu et n’a rien affirmé. Il est évident que ces perspectives de foule ont fini par nous enthousiasmer et que ce n’est pas sans une certaine émotion que nous avons vu l’Avenida da Liberdade pleine à craquer. Mais c’est peut-être à cause de la profonde médiocrité de tout le reste que ce moment nous a laissé une saveur si amère.

Les organisateurs de la manifestation ne pouvaient ensuite rien réussir à faire de plus que produire un pathétique projet d’avant-garde politique, le M12M (6), qui a tenté par tous les moyens de diriger le mouve­ment avant d’être complètement discrédité et de disparaître on ne sait trop où. On pouvait voir d’emblée le problème de ce mouvement dans son discours, à la lecture de la formulation de son projet émancipateur de « faire de chaque citoyen un politicien ». Disons plutôt de récupérer le citoyen en tant que sujet politique, comme si le contrat social dont est née cette figure n’était pas déjà en ruine, vestige encore fumant d’un bâtiment achevant de se consumer entièrement. Nous en sommes bien désolés, mais de toutes les identités qu’on nous a attribuées, du genre aux nationalités, la première à échouer sera toujours celle du citoyen. L’idée que serait en cours un processus politique valable et louable d’équilibrage des forces et des volontés dans lequel nous serions inscrits et, par là même, contraints par des droits et devoirs de maintenir le cap et la continuité, cesse rapidement d’être juste une blague de mauvais goût pour devenir carrément insultante. Promouvoir la citoyenneté en tant qu’identité collective émancipatrice, ou en tant qu’ensemble d’instruments nous permettant d’agir socialement et politiquement, engendre deux problèmes.

Le premier consiste en la création d’une frontière entre ceux qui ont droit à cette citoyenneté et ceux qui n’y ont pas droit, entre ceux qui ont eu accès au processus de socialisation formelle et informelle et ceux qui ne l’ont pas eu. Ainsi se sont multipliées les catégories de ceux qui n’auront jamais accès à la cité: des illégaux aux putes, en passant par les dockers et les gosses des quartiers assassinés par la police en leur tirant dessus à 10 cm de la tête.

Le second problème passe par la relation entre les acteurs de ce succédané de conflit: d’un côté, ceux qui cherchent une utilisation permanente, conséquente et respectueuse des instruments de l’intervention démocratique (les activistes, les pétitionnaires, les militants) et de l’autre, ceux qui, légitimés par les premiers, établissent et gèrent ces mêmes instruments et les utilisent pour couvrir et justifier tous les types de crime, d’abus et de vol (gouvernants, et autres décideurs politiques et économiques). Ainsi s’établit une situation dans laquelle les premiers tentent de rendre la rue intelligi­ble aux yeux du pouvoir, traduisant la contestation dans un langage acceptable par les institutions.

De la même façon, le projet de faire de chaque citoyen un politicien est diamétralement opposé à une réalité dans laquelle tout le monde s’occuperait de la politique et, dès lors, renforce la fragmentation artificielle qui régit la vie dans les sociétés contemporaines. Cela implique de valider et de multiplier les instruments de représentation, via une intrigue de palais qui exclut par nature ceux qu’elle est supposée intégrer. Ce qui entraîne le renforcement de la séparation entre le quotidien et les instances qui l’organisent, imposant que toute possibilité d’action se voie réduite à déposer à l’Assembleia da República (le Parlement) des feuilles de papiers contenant des idées pour changer le Portugal, à élire, ou pire encore, à être élu pour « représ­enter » des volontés aliénées. A l’heure où la politique s’épuise dans la citoyenneté, nos désirs ne passeront pas par des mots écrits sur une feuille de papier.


Rossio
A la fin du mois de mai 2011, commence à Lisbonne l’occupation de la Praça do Rossio, fortement inspirée par les occupations des places espagnoles qui avaient débuté le 15 du mois. C’est le moment de l’apparition du mouvement Democracia Real Ya et de l’avènement des Indignés dans de nombreux pays, surtout en Europe. Contrairement à ce que montraient les images que nous avons reçues de nombreuses villes du monde entier, l’occupation de la place Rossio n’a pas réussi à créer la ville autonome qui aurait été nécessaire, cette multiplicité de points de rencontre, cette occupation de l’espace simultanément décentralisée et organique, cette présence contraire en tout point à l’organisation normale du territoire et de la vie quotidienne. Ailleurs, les campements représentaient des moments nouveaux, mais ils étaient construits sur des situations préexistantes: à Barcelone et Madrid, sur la base d’un fort mouvement social qui, au moment de l’occupation, avait une idée assez claire de ce qu’il y avait à faire d’un point de vue pratique (créer des infrastructures, multiplier des espaces, instaurer l’auto­suffisance); aux Etats-Unis, où l’absence d’une « grande » gauche institutionnelle a suscité d’autres formes de sociabilité politique, nombreuses mais invisibles, organisées en tant que « société civile » ou en tant que collectifs informels. Au Portugal, où la gauche se définit encore principalement par ce qu’elle dit, par les discours qu’elle élabore et par une contestation publique, il était logique que l’occupation de l’espace emprunte la même forme théâtrale: entre la querelle de tribune et la participation, plus ou moins enthousiaste, aux discours. Le principal problème de la place Rossio a été que les énergies se sont focalisées sur le maintien de l’assemblée populaire alors que ce qui s’y passait était justement ce qu’il y avait de moins intéressant à ce moment-là, oscillant entre volontarisme hyper­activiste naïf et discours enflammés préparés devant un miroir.

Un des autres problèmes apparus dans ce campement a été la tentative de certains participants d’y imposer un sentiment d’urgence. L’urgence s’adapte au rythme de la politique institutionnelle et favorise le contrôle avant-gardiste ou celui des partis, mais elle est contraire au processus de maturation requis par les différentes sensibilités en présence. L’urgence convient bien aux rubriques d’un agenda, mais pas au présent et au futur qui se construisent ici. Quand elle n’est pas dictée par les termes du conflit, l’urgence ne devient qu’un instrument servant à détruire ce qu’il y a de plus libérateur et contagieux dans une expérience de construction et de vie en commun.

Et, pourtant, en dépit de tout cela, on est allés large­ment au-delà des attentes. Quiconque est passé par là le premier jour, même très tôt le matin, en pensant y trouver juste une paire de tentes, se retrouvait à discuter avec des dizaines de personnes et comprenait alors que quelque chose était en train de changer. Peut-être que ce qu’il y a eu de plus intéressant, et qui a fini par sauver le Rossio de lui-même, c’est précisément le fait que tout le petit monde activiste politico-révolutionnaire a été pris par surprise. Personne n’a bien compris ce qui était en train de se passer dans ces mouvements sociaux dont la composition allait des fonctionnaires des partis aux anti-autoritaires informalistes. Malgré leur innombrables tentatives, les premiers ont été incapables de contrôler le discours; les seconds n’ont manifesté que de la perplexité et de la surprise en voyant remis en cause, et en bloc, leur rôle privilégié de paladin esthétique de la très sainte pureté révolutionnaire.

La montée du mécontentement et l’ampleur croissante de la foule proto-antagoniste qui s’est retrouvée dans les campements ont permis de rendre la carte plus lisible, mettant en lumière les affinités et les divergences. D’un moment à l’autre, une fête qui se faisait sur invitation depuis des années se retrouvait avec une énorme file d’attente, pleine de gens impatients de se joindre à la danse ou simplement désireux de jeter un coup d’œil par curiosité. Et c’est précisément de là que nous devons partir. Dans les moments de crise de régime, le sens commun, ensemble de vérités qui normalisent la vie dans les sociétés, a tendance à évoluer très vite. Il faut vrai­ment avoir eu envie de se laisser surprendre par les toutes dernières sensibilités radicales pour ne pas se sentir amer, rancunier et dépassé après la révolte. L’ancienneté et la persistance d’un parcours dissident est un champ de forces et non pas une chaire de morale. Et nous savons aussi que, après une semaine de barricades, nous nous trouvons tous au même point parce que nous partageons les mêmes qualités. Ainsi va le temps: il se dilate et se comprime en fonction de la vitesse.

Nous ne sommes ni pour ni contre le consensus, nous rejetons tout autant l’identité « citoyenne » que le discours gauchiste enflammé tout droit sorti du Parque Mayer (7). Si nous avons facilement un frisson dans le dos en entendant les premiers accords de la chanson de la place Rossio et que nous nous souvenons de la mise en garde des Dead Kennedys sur le fascisme hippie du politiquement correct (à propos des préoccupations concernant la mauvaise image du campement), il est important de souligner qu’il y a eu peu de moments politiques aussi intéressants et marquants à Lisbonne dans ces dernières années. Pour le dire autrement, les discours produits dans les assemblées ne nous ont pas tellement plus, mais on se réjouit pourtant de ce que ces assemblées aient eu lieu et encore plus de toutes les infrastructures qui les ont accompagnées et les ont rendu possibles. Arriver au Rossio à 2h du matin et voir des dizaines de personnes en train de discuter de leurs vies sans aucune réserve, et, dans la mesure du possible, se tenir à l’écart des tranchées des partis et des idéologies, a été extrê­mement enthousiasmant, d’autant que cela semblait impossible quelques mois auparavant.


15 octobre 2011
Un appel global à une mobilisation dans le monde entier est lancé pour le 15 octobre, avec comme objectif de renforcer et de généraliser les expériences du printemps arabe, des indignés espagnols, du mouvement en Grèce, de la révolution islandaise, du mouvement Occupy américain et du 12 mars portugais. La date est choisie pour coïncider avec l’anniversaire des 5 mois de la première mobilisation en Espagne. A Lisbonne, cet appel a donné lieu à la première grande manifestation construite sur les complicités vécues pendant l’occupation du Rossio et organisée par la Plate-forme du 15 Octobre (ou 15 O) réunissant différents groupes et collectifs. Le jour dit, des dizaines de milliers de personnes ont défilé de Marquês de Pombal à São Bento. A la fin du parcours, au pied des marches du Parlement aux mains de la police, le scénario change: la queue et l’avant du cortège qui, d’habitude, donnent forme à la manif se sont désagrégés, laissant place à un énorme chaudron dont tous les ingrédients se sont éparpillés au hasard.

Alors que plusieurs personnes commençaient à lancer des œufs, quelqu’un est monté sur le camion sono et, micro en main, s’est mis à crier en boucle: « Invasion, Invasion ! », résistant ainsi aux « propriétaires de la manifestation ». Lesquels lui ont alors coupé la parole et ont augmenté le son de la musique, censurant ainsi son intervention. Peu de temps après, au beau milieu d’une place pleine à craquer, un groupe de policiers en uniforme a pénétré dans la foule pour piquer leurs œufs aux manifestants et a dû affronter une riposte solidaire qu’on retrouvera ensuite dans tous les événements de rue. Au même moment, des policiers en civil essayaient de tirer par les pieds un manifestant qui se tenait en équilibre précaire sur une des deux statues de lions qui entourent les marches du Parlement. Pendant tout ce temps, tandis que des centaines de personnes montaient sur les marches, les « organisateurs » vociféraient dans leur micro: « Asseyez-vous ! » La grande majorité des gens a ignoré cet ordre, désobéissant ainsi clairement tout autant à l’autorité policière qu’à la pseudo-direction du mouvement. Face au mépris et à l’hostilité auxquels elle était confrontée, la fameuse direction du mouvement, restée au pied des marches derrière des remparts devenus inefficaces, a décidé, pour ne pas perdre la face et avec la mine d’un enfant qui aurait fait une grosse bêtise, d’approuver et de fêter l’invasion afin que la mauvaise blague s’arrête là.

Les esprits se sont calmés et une assemblée populaire a commencé. A la nuit tombée, une charge de flics a expulsé les derniers occupants et permis quelques arrestations. Les jours suivants, la plate-forme créée pour l’événement s’est quasiment effondrée sous l’effet des discussions internes sur les événements de la journée.

Si ce récit doit avoir une quelconque utilité, c’est de rendre compte de ce qui a changé depuis. Nous parlons d’un temps qui a cessé d’être, quand rien ne pouvait se faire sans qu’il faille en discuter avec un bataillon d’assistants parlementaires, de fonctionnaires de partis ou de syndicalistes professionnels. C’est depuis que ceux-ci cherchent coûte que coûte à regagner le terrain perdu. Ils ne sont pas difficiles à reconnaître: ils sont toujours au micro, depuis un camion sono ou une zone protégée par leur service d’ordre, à nous rappeler que ce sont eux qui commandent.


24 novembre 2011
Tout juste un an après l’appel de la CGTP à une nouvelle grève générale, celle-ci annonce pour la première fois l’organisation d’une manifestation. Les brefs contacts du 15 O avec la centrale syndicale se révèlent infructueux, obligeant la plate-forme à convoquer une seconde manifestation suivant le même parcours, mais à des horaires différents. La manifestation partie du Rossio se divise rapidement en deux: un premier cortège plus « respectable » presse le pas pour essayer de rejoindre la CGTP. A l’arrière, plusieurs actions ont lieu, dont la quasi-invasion du centre commercial du Chiado et le déploiement d’une banderole sur sa façade. Arrivée à São Bento, la CGTP se fait la malle, réalisant que les manifestants convoqués par le 15 O sont plus nombreux que les siens. Une nouvelle tentative d’invasion des marches se termine par des charges policières violentes et des arrestations arbitraires opérées par des flics en civil. A cette période, faire tomber les barrières de sécurité en bas des marches était déjà devenu un geste banal et presque rituel.

Le bilan se révèle être un scandale pour les relations publiques de la PSP (8), avec une large diffusion sur les réseaux sociaux et dans la presse des images d’un manifestant roué de coups et celles de deux policiers infiltrés se livrant à une provocation en secouant les grilles de l’Assembleia da República (AR). Le choc avec la répression policière a provoqué deux types de réactions: 1) la tentative, désespérée, de convaincre les flics qu’ils sont eux-mêmes des travailleurs; 2) une paranoïa incontrôlée qui voulait voir dans chaque manifestant ne correspondant pas aux codes esthétiques habituels un possible fasciste ou infiltré. En d’autres termes, il s’agissait de pouvoir dissocier le bon du mauvais policier, ou encore de l’adoption par certains manifestants d’un rôle policier sans que pour autant il en résulte quelque analyse conséquente du rôle des forces de sécurité que ce soit. Ce sont précisément ces secteurs qui ont perdu leur crédibilité lors de la manifestation du 15 O qui, en cherchant à regagner le terrain perdu, se sont signalés au niveau stratégique par ce processus visant à faire de chaque geste de désobéissance une possible provocation policière.


21 janvier 2012
La puissance de contestation accumulée pendant l’occupation du Rossio, au plus haut dans les jours d’octobre, entre dans une période de reflux. Un appel de la plate-forme 15 O, la « Marche de l’indignation », n’a même pas réuni 2.000 manifestants. Ce qui n’a pas empêché une réponse collective et spontanée à l’irruption voyante et organisée de l’extrême droite en queue du cortège. Décidés à se défendre de manière violente, les manifestants passent à l’attaque avec leurs ressources à eux: d’abord avec les chansons d’avril (9), ensuite avec bras et jambes, bouteilles et pierres. En l’espace de quelques minutes, la lie fasciste est encerclée et expulsée après qu’un nazi ait allumé une torche au visage d’un manifestant. Leurs drapeaux leur ont été arrachés des mains et leur banderoles cramées. Une fois arrivée sur place, la police s’est contentée d’établir un cordon de sécurité entre les deux cortèges. Ce qu’on a pu voir ici en action, efficacement et sans détour, c’est une véritable unité de la gauche sur une base constituée de femmes, de vieux, de jeunes, de noirs et de blancs, unis par le désir de ne laisser aucune rue aux fascistes. Il s’est produit là un partage définitif des eaux excluant dorénavant la présence de l’extrême droite dans les manifestations.


22 mars 2012
A peine deux mois plus tard, un appel est lancé pour une nouvelle grève générale. L’atmosphère est globalement bien plus tendue que dans la période précédente, en partie en raison de l’aggravation de la situation politique et sociale mais aussi à cause de la crainte de nouvelles confrontations entre la police et les manifestants. La plate-forme 15 O appelle à une nouvelle manifestation sur le même parcours que la fois précédente. La CGTP appelle discrètement de son côté à une marche qui devrait précéder de plusieurs heures cette manif. Parallèlement, un appel non revendiqué pour un autre rassemblement à 13h sur la place Saldanha, à Lisbonne, promet d’« occuper les rues » et de « bloquer tout ». Si cette invitation ne recueille pas une adhésion énorme, près de 200 person­nes s’y rendent tout de même, certaines à vélo, descendant de la place Saldanha vers la place Rossio en passant par l’avenue Almirante Reis. Par deux fois, la PSP tente d’appréhender des manifestants au sein du cortège, sous prétexte d’empêcher les lancers d’œufs contre les banques. Et, par deux fois, elle est mise en échec: le corps de la manifestation est assez solide et n’hésite pas à résister aux tentatives d’arrestation. Arrivé place du Rossio, le cortège se joint à celui de la plate-forme 15 O. C’est alors que se répand la nouvelle que, la nuit précédente, un échange téléphonique entre les groupes satelli­tes du Bloc de Gauche a fait passer l’instruction de se retirer de l’initiative organisée par la plate-forme 15 O, dont ils faisaient pourtant partie, et de rejoindre la marche de la CGTP. Pour couronner le tout, on apprend aussi que, dans cette manœuvre, un membre des Précaires Inflexibles (10) a été agressé par le service d’ordre de la CGTP qui avait pris son groupe pour « des anars ».

Au Chiado, les mêmes flics qui avaient suivi la manifestation partie de la place Saldanha et qui avaient déjà menacé quelques manifestants réussissent à arrêter un docker qui avait lancé des pétards tout au long du parcours. Rapidement, les manifestants en révolte encerclent et isolent ce groupe de policiers, déclenchant une première charge qui fait plusieurs blessés et à laquelle certains répondent avec une pluie de chaises et de tasses pris à la terrasse de la pâtisserie Bénard. L’arrivée de la police d’intervention (11), envoyée pour inverser le rapport de force, permet au groupe de policiers qui était encerclé d’avancer et de frapper tous ceux qui se trouvent sur son passage; c’est de cette scène qu’ont été tirées des images largement diffusées dans les médias, dont celles de l’agression de deux journalistes et d’une femme âgée. Pour retarder l’avancée de la police, les parasols et les tables du café A Brasileira ont été jetés à terre, permettant ainsi d’établir une distance de sécurité qui sera maintenue jusqu’à la fin de la marche. A l’arrivée à l’AR, la manifestation se disperse rapidement, sans qu’aucune confrontation n’ait lieu. Et c’est ce jour-là que commencent à se généraliser les procès contre les manifestants basés sur des identifications sur photos et vidéos, procédé qu’on verra s’intensifier dans le futur. C’est aussi dans ces premiers procès que se vérifie l’utilisation d’une base de données constituée à partir de l’identification des manifestants (avec au minimum les photos, les noms et les contacts), créée apparemment au sein de la PSP avec les méthodes caractéristiques d’une police politique, en totale violation des lois et de la constitution de la IIIe République.


Occupation de la maison de São Lázaro
A Porto, le 25 avril 2012, près de 2.000 personnes marchent jusqu’au jusqu’au quartier de la Fontinha et réoccupent un espace qui avait été expulsé quelques jours auparavant au bout d’un an d’existence. Face à la menace de tolérance zéro proférée par le commandement de la PSP, la manifestation a montré l’ampleur du soutien social au projet et sa capacité à défier les stratégies d’intimidation annonciatrices d’un « Etat d’exception ». Pour qui s’était habitué à ce que le moment le plus combatif de chaque manif soit – excusez le sarcasme facile – celui où les manifestants exécutent leur chorégraphie habituelle de marche arrière puis de course en avant, cette manifestation, ces 2.000 participants et cette réoccupation finissent par donner le signal du moment où la bande-son fait irruption sur l’écran pour s’imposer aux images, suggérant ainsi que l’histoire a atteint une intensité nou­velle.

Mille pages pourraient être écrites sur cette expérience d’occupation qui trouve encore aujourd’hui un écho dans tout le Portugal. Certains de ses aspects mériteraient cependant d’être soulignés. Depuis le début, le parcours de cet espace, la ES.COL.A (Espace Collectif Autogéré, nom avec un double sens puisqu’escola signifie « école » en portugais) a été le fruit d’une relation étroite avec le territoire concerné et avec les formes de vie qui s’y trouvent. Ce n’est pas l’occupation qui a émancipé le quartier mais le quartier qui a intensifié l’occupation, dont le projet était issu de la base et s’est construit à petits pas: en acquérant peu à peu des ressources, des connaissances, l’expérience et la capacité de travailler collectivement. Pour prendre un exemple, considérons la prolifération et la qualité de la production des affiches dénonçant la présence de « moyens de production » et de « force de travail », affiches habituellement moins présentes dans d’autres luttes, à caractère plus artistique. L’ES.COL.A ne s’est pas refermée sur elle-même ni sur le quartier, parvenant à traverser la ville autant qu’à être traversé par elle. Autrement, il n’en aurait pas résulté ces 2.000 manifestants.

Il ne serait pas faux d’affirmer que la convergence de multiples subjectivités et points de vue dans l’assemblée de l’ES.COL.A (anarchistes et militants de gauche, végétariens et racailles, artistes et punks, etc.) a empêché la cristallisation identitaire de l’occupation et les tentatives de contrôle et de manipulation par l’une ou l’autre de ses composantes. Le résultat – l’autonomie – paraissait positif. Entre autres choses, l’ES.COL.A a démontré qu’il était possible de concevoir l’occupation d’espaces non comme la quête d’un refuge ou d’un endroit à l’abri, mais comme la base matérielle indispensable d’une offensive contre l’urbanisme moderne et l’organisation capitaliste de la ville.

Pendant qu’à Porto une foule de gens réoccupe l’ancienne école de la Fontinha, à Lisbonne, après le traditionnel défilé de commémoration de la révolution des œillets, près d’une cinquantaine de personnes investissent un immeuble abandonné de 4 étages de la rue São Lázaro, déjà occupé et expulsé en 2010. En solidarité avec ce qui se passait à l’ES.COL.A, cette occupation avait l’ambition de faire cette fois-ci plus que de préparer une marmite de soupe. L’occupation de São Lázaro a aussi été le moyen d’opposer à la paix putréfiée des commémorations institutionnelles une contestation aussi combative que les souvenirs qu’elles évoquent. Regroupant différentes sensibilités qui s’étaient rencontrées au long des derniers mois dans les rues et dans les nombreux endroits par lesquels le mouvement était passé, cette occupation respirait le vent arrivant de Porto. Ce qui avait commencé comme un acte éphémère de solidarité et de contestation s’est transformé en quelque chose de bien plus important quand la police a décidé, peut-être plus par ineptie que par zèle, d’appliquer la loi en respectant la procédure d’expulsion et le délai prévus. Il faut rappeler ici que, peu de jours auparavant et deux semaines après l’expulsion de l’ES.COL.A, Helena Roseta, adjointe à la mairie de Lisbonne chargée du logement, avait modifié de manière illégale un règlement municipal en réduisant le délai d’expulsion des bâtiments occupés de 90 à 10 jours, révélant ainsi, après qu’elle eut soutenu publiquement l’ES.COL.A, toute l’étendue de son hypocrisie.

Dans les jours suivants, et pendant un peu plus d’un mois, des activités variées ont été réalisées par un ensemble de personnes plus nombreuses de jour en jour, laissant à la porte leurs tics identitaires et de chapelle. Des travaux et des améliorations ont été effectués sur l’immeuble (abandonné par la mairie de Lisbonne aux pigeons et aux éléments naturels depuis la fin de la première occupation en 2010), des repas pour tous, des débats, des concerts, des performances, des ateliers et, par-dessus tout, le partage des expériences et des sensibilités qui alimentent le désir d’une autre forme de vie. Contrairement à ce qui se produit d’habitude dans les milieux contestataires, les assemblées de São Lázaro étaient ouvertes à tous ceux qui voulaient y participer. Si, d’un côté, cette ouverture a eu des effets sur la rapidité et éventuellement la cohérence des prises de décision, d’un autre côté, la réunion de personnes ayant des parcours et des sensibilités très différents a rendu la discussion plus riche et le discours vers l’extérieur moins codifié. Au-delà de ça, et également a contrario de ce qui se passe d’habitude dans ce type d’occupation, il a été choisi de maintenir une ligne ouverte et constante de communication avec l’extérieur, en produisant un discours qui, partant du cas particulier de São Lázaro, visait la critique des politiques urbaines à Lisbonne et des intérêts spéculatifs qui les déterminent. Face aux mensonges de la mairie de Lisbonne et aux imbécillités proférées aux infos et dans les reportages sur l’occupation, cette stratégie a permis à beaucoup de gens qui ne participaient pas directement à São Lázaro de pouvoir quand même s’identifier et s’impliquer dans ce qui s’y passait.

Tout cela s’est révélé précieux quand, le 31 mai au matin, après une expulsion violente marquée par des arrestations et des agressions de la police, plusieurs personnes ont envahi le bureau de l’adjointe chargée du logement, Helena Roseta, et qu’une manifestation a rassem­blé près de 300 personnes en fin d’après-midi. La circulation a été coupée sur l’avenue Almirante Reis. Au niveau de l’église de Anjos, la brigade d’intervention de la PSP a encerclé les manifestants pendant plus de deux heures, contrôlant la majorité des participants, une centaine d’entre eux devant faire l’objet d’une procédure. Sans autre intention que d’intimider les manifestants, l’affaire s’est conclue avec le sinistre spectacle d’un procès truffé d’abus.

L’occupation de São Lázaro a représenté une précieuse étape d’apprentissage et d’accumulation d’expériences pour le mouvement. Il est apparu clairement que la construction d’autres dynamiques et de nouvelles formes de sociabilités est potentialisée par l’appropriation d’espaces et de territoires au cœur de la métropole. Mettant fin à une certaine naïveté concernant la répression policière, ces événements ont mis en évidence le fait que le pouvoir répond avec brutalité quand il se sent menacé: suspendant les garanties de l’Etat de droit, imposant la loi du plus fort, mobilisant les instances judiciaires en fonction de ses intentions répressives et autoritaires.