Ni rouge, ni noir, ni vert. L'autonomie rejette partis,
syndicats et toute forme de gestion et de pouvoir.
Rassembler des foules sous un même drapeau
trouve toujours son origine dans une imposture.
Seule une révolution mettra fin à un système
dont l'obsession de l'argent entraine l'humanité
vers la catastrophe.
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Date de création : 10.03.2011
Dernière mise à jour :
11.03.2026
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J'appartiens grosso modo à la même génération que Serge Quadruppani et Charles Reeve. Nous avons fait nos gammes à fin des années 60 - début 70. C'était une époque où le monde était coupé en deux blocs est/ouest, où il n'y avait pas de problème d'emploi de sorte que le discours politique prévalait sur le discours économique, où les luttes de classe étaient dominées par le stalinisme, celui du PC comme celui minoritaire des trotskystes et des maos, où il n'était pas concevable d'envisager une transformation de la société sans placer la notion de pouvoir ouvrier au centre du débat, même si beaucoup parmi les militants concernés n'étaient pas ouvriers.
Nous vivons aujourd'hui dans une autre époque où le monde est tout entier inclu dans un même espace marchand mais avec des disparités énormes d'un continent à l'autre, où le travail salarié disponible disparaît inexorablement au rythme de 3 emplois pour 2 créés dont un est souvent précaire, où les partis et syndicats traditionnels de la classe ouvrière ont gagné en représentation dans les rouages de l'Etat la crédibilité qu'ils ont perdue dans la société. On nous a fait croire que la lutte de classe, c'était lutter contre le patronat et ses profits... tout en nous rejouissant que la redistribution des bénéfices ait permis les congés payés, l'augmentation du pouvoir d'achat et les avantages sociaux. Cette "lutte de classes" était totalement intégrée au capitalisme et participait aux "30 Glorieuses".
La dialectique que nous avons apprise il y a 40 ans est devenue obsolète. Je ne le déplore pas, bien au contraire. Il faut voir le passé comme une maison qui a été dévastée. On doit emporter ce qui peut encore servir et laisser les photos, les souvenirs et la manière de penser et de s'exprimer auxquels ils étaient attachés. Au fond, ce ne sont que des choses, des réponses, bonnes ou mauvaises, qui ont été apportées à un moment donné de notre prise de conscience politique pour satisfaire des besoins. Laissons-les où elles sont, sans enterrement ni cérémonie. Abandonnons-les aux historiens et autres archéologues. Loin de tout a priori, ils sauront en faire bon usage lorsqu'ils tenteront de reconstituer les engagements et les errements de notre génération.
Mais si nous nous sommes souvent trompés de combat, si nous avons été incapables de répondre correctement et de prévoir la suite des événements, au moins aujourd'hui posons les bonnes questions, celles qui remettent en question l'argent, le travail salarié et cessent de nous rendre dépendants de l'économie: pas seulement "quoi produire ?" et "comment ?", mais aussi quel l'avenir peut avoir une société dont on a fait croire que les bénéfices et le bien-être proviennent directement du travail quand le système lui-même génère de moins en moins de travail ? Et alors que la paroie à laquelle nous tentons de nous accrocher se relève peu à peu et qu'on sait qu'elle finira par arriver à la verticale, faut-il défendre envers et contre tout le "droit au travail", c'est-à-dire le droit à continuer à se faire exploiter ? Je suis de ceux qui répondent "non".
Résister à NDDL, à Val de Suse et ailleurs aux décisions autoritaires de l'Etat, à des projets mus par l'obsession de la compétitivité s'inscrit dans la même logique. C'est une obligation, certes, mais cela n'ouvre aucune alternative au système. Si l'on y réfléchit bien, il s'agit juste de contester un processus de survalorisation dans un petit territoire. Alors, prenons garde à notre tour à ne pas survaloriser ces luttes en les montant en épingle et en leur attribuant les vertus anti-capitalistes qu'elles n'ont pas. Reconnaissons que ce sont des dérivatifs à une lutte plus générale que nous sommes actuellement incapables de mener. Et d'ailleurs chacun sur le terrain y trouve ce qu'il veut bien y trouver pour se maintenir vivant, du Modem aux anars en passant par les Verts, les alters et les stals. Je le dis d'autant plus franchement que je participe aussi, de temps en temps, à la lutte à NDDL.
Pour en revenir à ce débat qui semble prendre forme sur A11, Serge Quadruppani et d'autres (comme Yves Coleman) continuent d'entretenir la mémoire des vieilles choses bien collantes, incapables de se dépêtrer de la culture de lutte de classes et des antagonismes des années 70. Charles Reeve, avec lucidité, a su évoluer et prendre de la distance avec les vieux schémas de pensée de la gauche de la gauche de la gauche critique, mais sans pour autant que cela l'ait fait sortir du champ gravitationnel du socialisme.
Je n'ai pas reproduit l'intégralité des articles de Quadru, j'ai juste collé les extraits qui sont en rapport avec la réponse de Reeve, mais il est possible de tout consulter en cliquant sur les liens.
« Je sais que l’époque n’est pas au débat d’idées, mais... »
par Charles Reeve
Article XI - 12 sep 2013
http://www.article11.info/?Je-sais-que-l-epoque-n-est-pas-au#pagination_page
La série de textes publiées par Serge Quadruppani dans Article11 sous l’intitulé « Une Zone à Défendre: la Planète » n’a pas totalement convaincu Charles Reeve, qui trouve que Serge et A11 vont un peu vite en besogne et font peu de cas de certaines expériences passées. Il nous a donc fait suivre, par mail, cette analyse critique. De quoi enrichir et faire vivre le débat.
Ce texte se veut une réponse critique et constructive à la série de trois articles publiées par Serge Quadruppani dans les numéros 11, 12 et 13 d’Article 11, sous le titre Une Zone à Défendre: la Planète
1 / « Il n’y a pas de luttes locales »
http://www.article11.info/?Il-n-y-a-pas-de-luttes-locales-Une
(...) Les ouvriers qui refusent la délocalisation de leur usine sont eux aussi confrontés à l’Empire et à la difficulté de lui donner un visage. Mais ils se trouvent en position de faiblesse: on leur a annoncé que cet espace où leur vie se valorisait par le travail ne vaut plus rien. Par conséquent, leur vie non plus. Pathétique spectacle des ouvriers occupant une usine qui doit fermer ! Impasse de travailleurs en quête d’un repreneur, c’est-à-dire d’un nouvel exploiteur qui consente à les exploiter ! Les plus radicaux peuvent, par quelques saccages opportuns et prises à partie de politiciens, obtenir un peu de thune pour aller se faire voir ailleurs. Car là où ils sont, ils ne sont plus rien. Le délocalisé est ainsi renvoyé à la condition du prolétaire absolu puisque de sa seule richesse, sa force de travail, personne ne veut. Il ne peut même plus dire qu’il n’a à perdre que ses chaînes: ça fait longtemps que ces dernières ont été revendues aux Chinois ou aux Bulgares.
La puissance des luttes de territoire tient au contraire à ce qu’elles s’appuient sur des lieux indispensables à la délocalisation: en les occupant, nous la bloquons. Pour que fonctionne une société fondée sur la parcellisation de la production, la fabrication à bas prix et la circulation incessante (de l’information, de la finance, des gens et produits), il faut qu’existent des lieux concrets par où les flux passent. Il faut des aéroports pour que les dirigeants et les touristes low cost décollent. Il faut des tunnels de 57 kilomètres pour que les managers aillent plus vite de Lyon à Turin. Il faut la LGV (ligne à grande vitesse) Poitiers-Limoges pour que le capital circule. C’est là que les luttes de territoire contemporaines se distinguent de celles d’autrefois, dont le moteur essentiel restait le refus de l’autoritarisme étatique: aujourd’hui, c’est tout un monde qu’elles remettent en cause.
Pour préciser le visage de ce monde à combattre, lisons le 4e numéro de la revue Territoires 2040, éditée par la DATAR. Dans l’introduction, trois points retiennent l’attention:
1 - Il est primordial d’accepter l’inéluctabilité de l’innovation dictée par la technoscience et les nécessités économiques.
2 – La leçon de Fukushima, ce n’est pas qu’il faut empêcher les catastrophes, mais y préparer les populations.
3 – On va vers un monde où se développera la ségrégation spatiale: communautés ultrasécurisées pour les riches, ghettos pour les pauvres…
L’espace de l’avenir est ensuite esquissé à grand renfort de cartes, fictions et scénarios. Il se présente ainsi: quelques métropoles produisent la valeur, bien séparées de ces terrains vagues où survivent les populations dévalorisées. Les zones séparant les cités sont réservées aux axes de circulations, aux barrages ou aux centrales alimentant les villes - ce que ces aménageurs appellent les Grands Projets.
« Contre l’aéroport et son monde »: C’est au moins autant pour la deuxième partie du slogan que pour la première que des milliers de gens ont pataugé dans la gadoue du bocage nantais. Et c’est parce qu’ils sentent que c’est tout un mode de vie qui veut percer la montagne que des milliers d’autres sont venus dans la vallée de Suse. Le plus fort, c’est qu’en s’opposant à un monde, ils sont en train d’en créer un autre.
2 / « Richesse des possibles dans les luttes de territoire »
http://www.article11.info/?Richesse-des-possibles-dans-les#pagination_page
(...) Sur ces territoires, il se déroule ce qui s’est passé à la bonne époque des contre-sommets, de Seattle à Prague, quand les tactiques des différentes composantes se renforçaient mutuellement, avant que la férocité de la répression à Gênes ne montre les faiblesses de chacune de ces tactiques – et ne les fige dans des réflexes identitaires. Ce qui s’est passé aux meilleurs moments de la place Tahrir, quand l’isolement de la révolution ne la menaçait pas encore de pourrissement et que les chrétiens veillaient debout pour protéger leurs frères musulmans en train de prier – dans ces moments où les femmes participaient sans risquer l’agression. Ce qui s’est passé quand les tracteurs des paysans des environs sont venus s’enchaîner pour défendre « la Chat Teigne », manifestant clairement que les pseudo-black blocs, les hippies et eux, c’était une seule et même chose, one Big Union: le « syndicat » de ceux à qui on n’a pas fait un tort particulier mais un tort universel. En gagnant contre Vinci (aéroport de Nantes et autoroute de Moscou), contre les coopératives italiennes (Si-TAV et pro-Ikea) et contre l’Empire, la multitude, le peuple, la communauté de lutte, ou comme on voudra appeler cette subjectivité collective hétérogène, diverse et pourtant unie, gagnera pour nous tous un peu d’air, d’espace, de répit. De quoi nous donner le courage et l’imagination et le temps nécessaires pour affronter dans des conditions moins défavorables la catastrophe qui vient.
3 / « Le retour des délocalisés »
http://www.article11.info/?Le-retour-des-delocalises-une-Zone#pagination_page
(...) Indignados espagnols, Occupy étasunien, printemps « érable », étudiants chiliens et britanniques, émeutiers turcs et brésiliens: face aux différents mouvements qui essaiment depuis le magnifique coup d’envoi des insurrections arabes, certains adoptent une posture hypercritique. Cette dernière s’appuie sur une forme de marxisme fossilisé, qui continue à placer le salut final de l’humanité dans les mains d’une catégorie socio-économique: la « classe ouvrière ».
Or, s’il est une leçon à tirer des luttes ouvrières du siècle dernier, y compris sous leurs formes les plus radicales, c’est que la « classe qui abolit toutes les classes » ne saurait être définie en termes socio-économiques. Le projet ouvrier de s’émanciper en tant qu’ouvrier (et donc en le restant) aura été sa force et sa limite: jamais, même dans ses formes les plus autonomes, il n’a posé la question du dépassement de la condition ouvrière, de la division du travail, de la nature des richesses méritant d’être produites. La restructuration mondiale, la segmentation de la production, l’importance prise par la sphère de la circulation dans le processus de valorisation ou l’essor du general intellect mettent désormais en lumière une faiblesse présente dès le début dans le marxisme vulgaire: l’idée fausse qu’une position particulière dans la production donnerait à ceux qui l’occupent – et à eux seuls – le pouvoir de défendre les intérêts de l’humanité, simplement en défendant leurs propres intérêts.
Aujourd’hui, ceux à qui on a fait, pour reprendre la formule de Marx, non pas « un tort particulier » mais « un tort général », ne sont pas forcément exécutants salariés dans la production matérielle. Selon la place qu’ils occupent dans la production, ils peuvent apporter telle richesse culturelle ou telles capacités aux processus de lutte. Mais ce qui compte, à la fin, si l’on doit définir un sujet capable de transformer le monde, c’est d’abord la constitution dans la pratique d’une communauté de subjectivités sociales très diverses, dont la manière d’être ensemble se situe déjà hors des logiques dominantes. Ce qui compte ensuite, ce sont les processus auxquels cette communauté s’oppose, ceux du capitalisme tardif, dans sa fuite en avant vers le néant: la marchandisation du vivant, le développement exponentiel de la technoscience, la destruction des territoires… En défendant les arbres de Gezi Park ou la qualité de l’air de Tarente, des Stambouliotes et des Tarentais s’opposent aux mêmes logiques. Dans une société devenue de part en part usine à produire de la valeur, les forces sociales qui changeront la face du monde ne se définissent pas aujourd’hui par leur place dans la production, mais par leur capacité à construire du commun contre un ennemi commun.
* * * * * *
Cher Serge,
Je viens de lire ton texte, « Le retour des délocalisés » dans le dernier numéro d’Article 11. Je sais que l’époque n’est pas au débat d’idées, mais je me suis dit que je n’allais pas rater l’occasion pour mettre par écrit quelques remarques….
Tu abordes tout d’abord la question de la revendication sociale au-delà de la revendication corporatiste, syndicale traditionnelle, appelons-les ainsi. Je partage globalement ce que tu dis. Pourtant, je ne suis pas sûr que la question de la « centralité ouvrière » ait été ainsi dépassée. Ni même que ce soit cette « centralité » qui limite, en soi, l’élargissement des revendications particulières aux questions plus générales. Tu le dis toi-même, ces questions avaient parfois été soulevées lors des luttes des années 1970. Les questions du « Quoi produire ? » et du « Comment produire ? » renvoient directement à celle du « Quelle société construire ? ». Elles étaient déjà présentes dans quelques luttes de l’après-Deuxième Guerre. Des groupes et revues de l’époque - Socialisme ou Barbarie, Pouvoir Ouvrier en France, Quaderni Rossi en Italie, Solidarity en Grande-Bretagne, parmi d’autres – s’étaient d’ailleurs attachés à relever combien les aspirations ouvrières à contrôler la production portaient en elles un questionnement sur le sens et la logique du système. Dans un monde de zombies sans mémoire politique, le rappeler peut paraître ringard alors que c’est tout récent…
Ce qui est relativement nouveau c’est, d’une part, le fait que ces questions, « de société », soient devenues centrales au quotidien (« le droit de respirer », par exemple…), le système capitaliste ayant mené son œuvre de destruction plus rapidement que prévu. D’autre part, et pour cause, les institutions corporatistes syndicales ont désormais plus de mal à soumettre leurs « masses » au seul immédiat réformiste. Projet, qui plus est, paraît de plus en plus irréalisable… Comme le montre l’exemple de Ilva à Tarente. Et comme le montre, de façon plus générale, la crise du syndicalisme « responsable »… Ceci étant dit, il suffit de prendre la question du nucléaire en France ou au Japon, pour constater que cette forme de pensée aliénée a encore de beaux jours irradiés devant elle. Le droit au travail sans le droit à respirer, ou avec le devoir d’être irradié, reste une valeur démocratique sûre.
Du dépassement de la « centralité ouvrière » tu passes, plus loin, à ce que tu appelles les « luttes de territoire ». J’y reviendrai plus loin. Car, entre les deux moments du texte, il y a une affirmation incontournable. Je cite:
« Or, s’il est une leçon à tirer des luttes ouvrières du siècle dernier, y compris sous leurs formes les plus radicales, c’est que la « classe qui abolit toutes les classes » ne saurait être définie en termes socio-économiques. Le projet ouvrier de s’émanciper en tant qu’ouvrier (et donc en le restant) aura été sa force et sa limite: jamais, même dans ses formes les plus autonomes, il n’a posé la question du dépassement de la condition ouvrière, de la division du travail, de la nature des richesses méritant d’être produites. »
Cette leçon-là, je ne la tire pas. En quelques phrases, c’est un siècle (ce n’est pas rien) d’expériences de lutte, de mouvements, de courants de pensée qui est ainsi tranché, jugé. Dans ces affaires, la rapidité c’est la facilité. Et il me semble que l’histoire des mouvements sociaux, l’histoire des courants socialistes, ne peut s’aborder ainsi. Il y a, tout d’abord - et au fond tout se résume à cela - une thèse. Le projet de l’émancipation du mouvement ouvrier fut un projet condamné à reproduire la condition ouvrière. Condition qui a elle-même, sans cesse, fait renaître l’aspiration d’émancipation ! Curieux, pour le moins…
Au départ, on aurait pu se dire qu’il y avait, dans la formulation ci-dessus, une simple erreur de casting, une fâcheuse confusion faite entre le mouvement ouvrier de nature social-démocrate et ses variantes bolcheviques, staliniennes et l’ensemble du mouvement socialiste. Car ce dont tu parles là, ce sont les formes autoritaires du socialisme d’État, du communisme de guerre, du capitalisme d’État, formations sociales qui ont préservé, sauvegardé, refondé, les rapports sociaux d’exploitation. Mais malheureusement, cette hypothèse est niée par ton insistance à inclure les « formes les plus radicales », « autonomes » dans ton affirmation. Faut-il alors conclure que, au cours de la révolution des soviets russes, des conseils révolutionnaires de la révolution allemande, des collectivités de la révolution espagnole, des mouvements autogestionnaires insurrectionnels divers, de Seattle 1919 au mouvement des conseil de Turin de 1920 et du Portugal de 1974 (et j’en passe…), les individus, les travailleurs, les collectivités d’exploités, se sont levés et battus, devenus sujets de leur histoire, afin de reproduire la condition ouvrière aliénante qu’ils rejetaient ? Mais si ces mouvements radicaux et les courants radicaux qui en ont été l’expression ont existé, c’est parce qu’ils posaient la question d’une autre société, fondée sur d’autres bases, d’autres principes, une autre forme de production de la vie. À moins que, il peut encore y avoir cette ambiguïté, on assimile - encore une simplification rapide - la nécessité de construire une nouvelle organisation de la société et de la production de la vie à une inévitable reproduction de la condition ouvrière ?
Je soutiens, au contraire, que les courants anti-autoritaires du socialisme ont posé la question du dépassement de la condition ouvrière, puisqu’ils ont posé la question d’un monde différent et inversement. Et cela, ils l’ont fait contre le courant autoritaire qui, très tôt, s’est allié avec les forces du capitalisme pour les supprimer.
Écrases par leurs ennemis, effacés de l’histoire, il est insolite que ces radicaux le soient une deuxième fois par la déformation qu’on s’autorise à faire de leurs principes et leurs aspirations émancipatrices. Par un tour de passe-passe, voici Marx, Bakounine, Kropotkine, Rosa, Malatesta, Rühle, les agitateurs des IWW, Les Amis de Durruti et bien d’autres illustres inconnus de la plupart des lecteurs d’Article11 jetés en vrac dans le panier des apôtres de l’idée saugrenue d’un socialisme de la condition ouvrière…
Tu conviendras que l’écart est énorme entre les personnages de Land and Freedom de Ken Loach et ceux auxquels a donné vie, dans ce même numéro de Article 11, Pierre Souchon sur l’« autogestion chez Lafarge » après la Deuxième Guerre mondiale (1). Intéressant d’ailleurs, ce parallèle entre ton texte et celui de Souchon. Qui revient, lui, sur une page oubliée de l’histoire de la fusion du mouvement ouvrier institutionnel avec le productivisme de l’économie nationale. Cette « autogestion » ressemble plutôt à la reprise en main, par le commandement de la CGT / Parti communiste, d’une révolte de base contre la hiérarchie collaborationniste de l’usine. Dans le but de mener une réorganisation de l’usine à la faveur des directives productivistes du Conseil national de la Résistance. Placer cette affaire sur le même plan que l’action chez Lip ou celle, plus récente, des prolos argentins ou autres, c’est pour le moins confondant. Car chez Lafarge - et malgré le peu qui nous est dit dans l’article sur le fonctionnement concret de cette « autogestion » - il semble que, pour reprendre tes termes, la reproduction de la condition ouvrière sous direction syndicale a vite pris le dessus sur les quelques velléités plus radicales, émancipatrices, d’une base enragée. Mais enfin, il ne faut pas oublier qu’on vivait alors sous le règne armé du patriotique stalinisme français ! Le jouissif (pour nous) état de déliquescence dans lequel se trouve aujourd’hui l’appareil du PCF (que je n’identifie pas avec ses militants), ne devrait pas encourager les copains d’Article11 à aborder ces questions de façon charitable. Et là aussi, je regrette la rapidité et le ton définitif de tes propos, qui n’aident pas à y voir plus clair, à prendre le contre-pied de ces contes à l’eau de rose, à confronter de façon critique les réécritures légères de l’histoire.
La période que nous vivons est confuse. Les mouvements qui naissent, se transforment et meurent, sont traversés par des tendances contradictoires, ambiguës. Certaines, réactionnaires, s’enracinent dans le passé. D’autres cherchent des nouvelles voies pour repenser et reconstruire la société en dehors de l’aliénation marchande. Au centre de ces contradictions et ambiguïtés, il y a la crise de la représentation politique.
Je reviens sur le troisième volet de ton texte. Je comprends qu’on puisse questionner les déterminismes messianiques d’un certain marxisme et même d’un certain anarchisme du « Grand soir ». D’autres l’ont fait, et bien, avant nous. Il n’est pas interdit de repenser les concepts de « classe ouvrière », du « sujet révolutionnaire », en fonction des transformations des formes de production capitaliste. Ceci étant, et pour toutes ces questions, je ne trouve pas que les réponses disponibles dans la boutique des « subjectivités sociales très diverses » soient très alléchantes. Les concepts et formules proposées me semblent encore plus vaseux et entourés de brouillard que le concept de la « centralité ouvrière », version chic du concept de « classe ouvrière » comme sujet historique.
En bref, j’imagine mal comment la pratique concrète d’« une communauté de subjectivités » peut affronter la tâche de la subversion du monde tel qu’il est et celle de la construction d’un nouveau. Dire que nous vivons dans une société « devenue de part en part usine à produire de la valeur » passe vite sur l’incontournable: que la production de la vie sociale est un processus de travail concret. Les prolétaires du textile de Dacca, ceux de Mac Do, des entrepôts d’Amazon et des conserveries Rochambeau, les traders de Wall Street, les ouvriers coréens de l’automobile, les cadres de la Défense et les mineurs d’Afrique du Sud font certainement tous partie d’un même monde, d’un même système. Mais leur place dans la production du monde réel, concret, n’est pas la même. « Construire du commun » contre ce monde est une tâche énorme qui me paraît exiger plus qu’une simple addition de subjectivités négatives. Je ne vois pas comment on pourra construire hors de ces territoires du travail concret. Dans la période que l’on traverse, les transformations du capitalisme et du travail concret, précarisations, flexibilités et éclatements, renforcent précisément les subjectivités individuelles qui se manifestent surtout dans le territoire de la rue. C’est important, mais c’est également particulièrement confus. Le dernier de ces mouvements en cours, au Brésil, est à cet égard exemplaire. Dans le territoire de la rue se sont retrouvés inévitablement des membres des classes bourgeoises aisées, des jeunes des favelas, des fascistes, des travailleurs, des anarchistes du Black bloc. Mais pour que les mouvements se décantent et deviennent positifs, pour qu’ils puissent envisager de discuter et de construire un commun, il faudra bien partir du territoire de la reproduction de la vie sociale. Et là, les intérêts des participants vont se confronter, s’unifier ou s’opposer.
La confusion est une denrée très largement partagée aujourd’hui. Le nouveau n’est pas toujours là où on croit le découvrir et avant de raser le passé de façon rapide, nous ferions mieux d’y faire un peu d’archéologie, d’y chercher des outils qui peuvent nous aider à mieux démonter le mur qui se lève devant nous.
Voilà, cette lettre a pris de la longueur malgré moi… Excuse moi, mais parfois j’ai besoin d’écrire pour penser. Nobody is perfect !
Je reste là, en toute amitié. _ Charles
(1) Précision A11: ledit article, intitulé « Ciments Lafarge: comme chez Lip ? », sera mis en ligne sur le site dans un avenir proche.
[J'éditerai la suite du débat au fur et à mesure, en le commentant]
Quadruppani, 18/09/2013
« Contre l’aéroport et son monde »: il y a des milliers de gens qui se sont reconnus dans ce slogan. Ça me paraît bel et bien un slogan anticapitaliste, si laconique qu’il soit. Quant aux critiques de l’idéologie du travail, nous sommes un certain nombre à les partager, y compris beaucoup de monde sur la ZAD. Il ne faut pas surestimer le degré de conscience dans ces luttes, mais pas le sous-estimer non plus. Pour les raisons que j’ai dites dans ce texte, ces luttes objectivement, s’opposent au développement capitaliste. Et des dizaines de milliers de gens comprennent bien qu’il y a là une bataille pour une autre société. Après, que les idées ne soient pas claires sur celle-ci, c’est bien le moins. A nous tous de contribuer à l’éclaircissement nécessaire.