Ni rouge, ni noir, ni vert. L'autonomie rejette partis,
syndicats et toute forme de gestion et de pouvoir.
Rassembler des foules sous un même drapeau
trouve toujours son origine dans une imposture.
Seule une révolution mettra fin à un système
dont l'obsession de l'argent entraine l'humanité
vers la catastrophe.
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Date de création : 10.03.2011
Dernière mise à jour :
17.02.2026
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« Hors-la-loi et bandits d’honneur kabyles au XIXe siècle » d’Emile Violard
(Editions Grand Alger Livres)
L’injustice féroce de l’ordre établi
par Youcef Zirem
TSA - 23 dec 2010
http://www.tsa-algerie.com/culture-et-media/l-injustice-feroce-de-l-ordre-etabli_13436.html
C’est en 1895 que le premier ouvrage sur le banditisme en Kabylie, écrit par Emile Violard, sort à Paris. La presse française de l’époque salue, presque à l’unanimité, les investigations d’un écrivain qui veut comprendre.
« Emile Violard ne s’est pas contenté de nous montrer le banditisme algérien, ce qui eût été insuffisant: il nous explique les causes. D’après lui, en effet, le banditisme est, en Algérie, beaucoup plus le produit des vices de notre administration que de causes locales dont l’auteur ne nie d’ailleurs pas l’existence. Ainsi, entreprenant de narrer les hauts faits d’Arezki El-Bachir, il exhibe les dessous de l’administration algérienne, qui sont loin d’être séduisants », estime le journal le Petit Caporal.
Emile Violard, digne héritier des Lumières françaises, s’élève dans ses écrits contre l’injustice féroce de l’ordre établi; il se dresse contre un système plus fort que lui tout en sachant que son combat est perdu d’avance. Mais l’Histoire sait toujours retenir le nom de ces hommes qui dépassent le temps, leur appartenance, leur clan et qui vont à l’essentiel: cette quête éperdue de l’humanité même quand la folie prend le dessus sur la raison.
Pour expliquer ses écrits et ses prises de position, Emile Violard s’imprègne de la culture et des traditions kabyles.
« En Kabylie, lorsqu’un jeune homme demande la main d’une jeune fille, aussitôt après les accordailles, il se fait un devoir d’apporter ses cadeaux, consistant, le plus ordinairement, en verroteries, en essences, en parfums, en remèdes divers, en antidotes contre les maléfices. Jamais, à quelque classe qu’il appartienne, il n’oublie d’offrir à la douce vierge dont il veut faire sa femme, une boîte de « Hab El-Barris » ou « pilules de Paris », au protiodure de mercure, par crainte d’une postérieure syphilis ! …Et c’est vous, tas de prétendus civilisés, qui avez l’aplomb de toucher à cet être naïf, à ce prévoyant de l’avenir ! », écrit Emile Violard en décembre 1894.
Ainsi, il va raconter dans les détails les épopées d’Abdoun et d’Arezki El-Bachir qui sera exécuté avec ses compagnons à Azazga dans l’après-midi du 14 mai 1895. « De quel côté sont les civilisés ? Où sont les sauvages ? Nous avons tout bouleversé en ce pays: le chef de bureau arabe a pris les femmes; l’administrateur civil s’est emparé des terres (…). L’Arabe, a naturellement regimbé. Alors, on l’a écrasé d’impôts, on l’a roué de coups (…). Quand au Kabyle, on a déchiré ses kanouns, on a supprimé sa djemâa, on lui a laissé le choix entre l’exil, la mort ou la révolte », avoue Emile Violard. « Hors-la-loi et bandits d’honneur kabyles du XIXeme siècle » est un livre à parcourir car il nous resitue dans une époque difficile qui porte en elle tous les germes des révoltes à venir, tous les espoirs d’un monde meilleur où l’homme est réconcilié avec lui-même.
Au temps de la spoliation institutionnalisée
Révoltes et maquis comme code d’honneur
par Malik Bellil
L'expression, on le sait, n'est pas exclusive de nos contrées. On les appelait les bandits d'honneur. Ils essaimaient tout le pourtour méditerranéen, et bien plus loin, toutes les sociétés agraires. Ils ont aussi existé et existent sous de nouvelles formes en Amérique latine, bref partout où a pu être enregistrée une situation de dépossession des fellahs et paysans ou une domination extérieure particulièrement refusée et réprouvée par des populations d'abord et avant tout attachées à leurs coutumes et traditions.
Partout où le droit coutumier a eu à affronter ces nouvelles formes de jurisprudence transbordées avec elles par des présences coloniales, et d’abord déterminées par de nouveaux rapports à la terre, ils ont surgi, sortis de nulle part mais bénéficiant de la ferveur et du soutien populaire des plus discrets – par la force des choses – pour rappeler aux différents occupants une certaine façon de voir les choses qui n’allaient pas forcément dans le sens voulu et imprimé par les nouveaux maîtres des lieux.
Chez nous, au départ épars et rares du fait de la mainmise des occupants sur tout ce qui avait trait à la diffusion de l’information, d’autant celle n’allant pas dans le sens de leurs intérêts, ils n’en commencèrent pas moins à occuper le devant de la scène à partir de la deuxième moitié du 19e siècle, c’est-à-dire au moment même où le pouvoir colonialiste se voulait être devenu seul et unique maître et pouvoir en place. Régulièrement, et de façon quasi systématique, ils se seront opposés, par leurs seules présences et activités à une lecture unidimensionnelle des faits et selon laquelle les populations réputées conquises étaient non seulement définitivement soumises au nouvel ordre en place, mais aussi et surtout domptées à plus ou moins longue échéance.
Porteurs d’espoir, ils le furent, d’abord et surtout. Même si, de par les dérives et exagérations qui auront été les leurs, les limites du permissif et de l’entendement local auront été plus d’une fois mises à rude épreuve. Ils ne furent certainement pas ces exemples de bravoure et d’abnégation qu’une certaine lecture démagogique abusivement pronationaliste et constatable jusque de nos jours voudrait bien nous faire accroire. C’est que nous sommes ici, en plein territoire de la sédition et de la révolte qui, par la force des choses, a tendance à ne plus faire une tellement grande différence entre l’intra et l’extra, entre ce qui est le pur produit d’une réalité endogène et ce qui est du ressort de l’exogène, du fabriqué depuis les intérêts de l’autre.
Pour le reste, ce que nous aurons notamment laissé de leur geste les sources essentiellement coloniales sont là pour attester de ce sentiment double et ambivalent d’attraction-répulsion qu’ils ont pu inspirer autant aux colonisateurs qu’à leurs propres coreligionnaires. Le pouvoir qu’ils acquéraient, au fur et à mesure de leur présence sur un terrain mouvant et particulièrement disputé, pour cause, d’abord, de nécessaire primauté coloniale sur la terre, toute la terre, n’allait pas, ce pouvoir, sans une remise en question permanente et de plus en plus ouverte de la part des populations autochtones que ce subit mouvement transformateur en profondeur des us et coutumes auxquels on était habitué depuis la nuit des temps, engendrait comme remises en question, d’autant dans des circonstances aussi difficiles que celles qui marquaient et distinguaient les premières décennies de la présence coloniale dans notre pays, aux conséquences à tout le moins imprévisibles et aux dimensions particulièrement craintes, sinon réprouvées.
C’est par leur refus du statu quo qui arrangeait d’abord les affaires coloniales que tous ces bandits d’honneur ont pu à ce point gêner et les uns et les autres. Ils restent et demeureront dans la mémoire collective comme des preuves vivantes de valeurs et d’exigences existentielles qui sont la marque des véritables cultures populaires. Mais oui, il fut un temps où l’on pouvait mourir non pas pour la terre, mais bien plus aigu et difficile, pour la conception même que l’on s’en faisait. Pour preuve.
Révoltes et banditisme à la fin du 19e siècle
On les appelait hors-la-loi
par Malik Bellil
L’un des points culminants de ces révoltes jusque-là individuelles aura été enregistré dans la région kabyle en 1893, lorsque les frères Abdoun, trois au total, originaires des At Djennad, et qui avaient pris le maquis pour des raisons d’honneur, se liguèrent avec le célèbre Areski L’bachir et, joignant leurs troupes et bandes, réussirent à semer la panique et la terreur parmi les forces coloniales chargées de faire respecter «l’ordre et la sécurité». De nombreux témoignages expliquent qu’à la même période, c’est un véritable climat pré insurrectionnel qui régnait alors dans toute la région et que les autorités coloniales n’ont pas lésiné sur les moyens humains et matériels, menant plusieurs véritables expéditions militaires, pourchassant les «bandits» jusque dans leurs repaires les plus éloignés et difficiles d’accès.
La tactique mise en œuvre pour ce faire ne différa guère de celle particulièrement usitée depuis le débarquement de Sidi Ferruch en 1830. Ce n’est en effet qu’en s’appuyant sur des goums kabyles ralliés à la cause coloniale par appât du gain et autres avantages financiers que les forces coloniales, gendarmes en particulier, purent parvenir à leurs fins sans toutefois avoir au préalable chargé leurs goums de la basse besogne consistant à installer une rivalité et une méfiance féroce entre les trois frères et L’Bachir, réputé pour ses actions en solitaire.
Les trois frères Abdoun, issus d’une famille d’origine maraboutique, ont pris le maquis vers 1891-1892 tout à la fois pour accomplir une vengeance familiale mais aussi en signe de révolte contre l’autorité française. L’époque était aux condamnations les plus lourdes et aux déportations, notamment à destination de Cayenne et Nouméa, de sinistre réputation. Mais, précisent les chroniqueurs, dont Charles-Robert Ageron qui leur consacre l’un des paragraphes de l’un de ses ouvrages sur la région, s’il est établi que la raison première qui a fait des frères Abdoun les bandits d’honneur qu’ils sont devenus est la haine vengeresse mortelle qu’ils vouaient à la famille Achabo, leur hostilité et leur rejet des conséquences du décret Crémieux qui installa de facto nombre de familles juives de la région dans des positions sociales mais aussi économiques jusque-là inconnues, furent également pour beaucoup dans leur radicalisation et leur jusqu’au-boutisme puisque, comme mentionné plus haut, ils n’hésitèrent pas à s’allier avec Areski L’bachir pour lequel ils n’éprouvaient jusque-là sinon du mépris du moins une extrême méfiance.
A l’un, Areski L’bachir, une réputation d’homme en armes qui ne se distinguait que par les assassinats de commis et autres supplétifs de l’ordre colonial, aux autres, les trois frères Abdoun, une certaine aura «intellectuelle», même si traditionnelle, puisque de famille maraboutique, ils pouvaient prétendre, eux, à un prestige auquel L’bachir n’avait pas accès, d’exaction modeste et dépourvu de tous biens. Leur alliance dura une bonne année, jusqu’à ce que, en 1893, fut déclenchée la plus lourde et sévère expédition militaire connue dans toute la région et qui aboutit, de facto, sur le démantèlement de toutes les bandes armées qui leur étaient affidées. D. Abrous rappelle à juste titre que : «…Tous les documents de l’époque insistent sur cette situation pré insurrectionnelle et sur l’inquiétude des autorités françaises face à cette vague de banditisme que connut alors la Kabylie..» Où l’on voit les liens plus qu’étroits existant entre les raisons coutumières et locales et l’action forcément oppressive et dominatrice exercée par l’autorité coloniale et ses relais.
Les unes étroitement imbriquées dans les secondes puisque selon l’adage bien connu du diviser pour régner qui fut appliqué sans aucun état d’âme par l’autorité coloniale, ce furent le plus souvent les relais indigènes de cette autorités qui poussèrent au crime d’honneur et dans un second stade à la révolte qui sans être pour autant à justification ouvertement politique n’en portait pas moins en elle les germes de la révolte qui de décennie en décennie allait déboucher, au milieu du siècle passé, sur une véritable guerre nationale contre l’occupation coloniale du pays.
A lire également:
Réflexions sur le banditisme en Algérie à la fin du XIXe siècle. A propos de la Grande Kabylle (1890-1895) de Alain Sainte-Marie.